Questions contemporaines, .p
ou, comme elle n'a pas toujours les données sufllsantes, essaye d'expliquer tout ce qu'elle constate. Elle aperçoit dans la vie des nations un développement logique et régulier ; elle démêle la filiation des époques ; elle rattache d'une façon indissoluble hier à aujourd'hui et aujourd'hui à demain ; elle ne s'arrête pas même embarrassée devant ce qu'on appelle les caprices de la mode ; elle ne croit pas, par exemple, que l'abandon de l'épée et l'avènement de l'habit noir en France y aient coïncidé d'une façon fortuite avec l'expansion de la démocratie et de l'esprit d'égalité. Bref, elle a toujours devant les yeux ce principe que Turgot à exprimé avec une admirable précision : « Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient l'état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé.* » Saisir par la pensée cette chaîne aux chaînons multiples est le but qu'elle poursuit, et, si elle est encore bien loin de l'atteindre, il n'en est pas moins certain qu'elle s'en rapproche d'une marche sûre et continue.
Si éclatants sont ainsi les services rendus par la doctrine déterministe que pas un critique, pas un historien digne de ce nom, n'a le courage ou la folie de s'en priver. Mais bien plus générales en sont les applications. Le plus sage des hommes pèche, dit-on, sept fois par jour. Combien de fois dans le même temps le plus acharné défenseur du libre arbitre parle-t-il et agit-il en déterministe ? C'est ce qu'il est impossible de compter.
Renard. — LXVII. \^
Affirmer n'est rien ; il faut prouver. Place donc aux preuves 1
— Vous vous engagez à garder le secret que je vous ai confié. Vous me donnez votre parole. C'est fort bien. Mais puis-je vraiment compter sur votre promesse ? — Eli ! monsieur, vous écriez-vous , un pareil doute est une injure. — II faut donc que je m'en fie uniquement à votre probité. Et queller sera ma garantie ? — Ma vie passée, le sentiment que j'ai de mon honneur. Croyez-vous que je veuille me rabaisser à mes yeux et aux vôtres ? — Non, mon cher ami, je ne crois rien de pareil ; je crois que les motifs qui vous ont fait honnête homme vous décideront à l'être toujours. Seulement, ne vous en déplaise, en comptant sur la permanence de votre caractère actuel, nous sommes, vous et moi, déterministes.
Vous me parlez d'éducation. Vous proscrivez ce livre, comme capable d'enlever aux enfants cette fleur d'innocence qui est un de leurs plus grands charmes. Vous avez peur pour eux de la contagion de l'exemple; vous ne voulez pas qu'ils fréquentent certains jeunes gens ou certains auteurs. Vous avez mille fois raison. Mais vous admettez donc que de telle cause donnée découle nécessairement tel effet. Vous êtes déterministe.
Cet avocat cherche à émouvoir les jurés; il cherche à démontrer aux juges que tel article du Code permet telle interprétation ; il est convaincu que, s'il peui persuader les cœurs ou convaincre les esprits, son client a cause gagnée. Il est déterministe.
Déterministe, cet orateur politique qui combat ù la tribune un projet de loi. II sent à merveille que, s'il
trouve des arguments et des mots assez forts, l'assemblée suivra son avis. Son discours est un acte de foi dans la toute-puissance des motifs, une négation formelle du libre arbitre.
Les fonds publics sont en baisse. Ce banquier prévoit que la guerre qui les a déprimés va cesser. Il achète, achète, et pourquoi cela? Parce qu'il calcule que la paix sera une raison suffisante pour décider beaucoup de gens à acheter comme lui. 11 est déterministe.
Savez-vous ce que disait Turenne ? Il aimait mieux avoir en face de lui un bon général qu'un mauvais. Celui-ci le déconcertait par des fautes inattendues, invraisemblables, presque impossibles à deviner; l'autre, guidé dans ses manœuvres par une stratégie savante, permettait par là même de prévoir sa marche et d'opposer plan contre plan. Turenne faisait alors un mouvement pour en amener un autre; il créait artificiellement une cause pour qu'elle produisît un effet voulu ; il agissait en déterministe.
En vérité, où le déterminisme n'est-il pas? Contrats, prévisions de toute sorte, menaces, exhortations, tout cela repose sur cette idée que l'homme est déterminé par les idées et les sentiments qu'on lui connaît ou qu'on lui suggère. Ecrivains, qui voulez à force d'arguments et d'éloquence pousser l'homme vers le bien ; journalistes, qui chaque matin ou chaque soir versez à la foule et aux hommes d'Etat un flot de conseils bons ou mauvais, pourquoi écrivez-vous, sinon pour déterminer ceux, qui vous lisent à la conduite qui vous semble préférable?
Et vous, mon cher ennemi, qui prenez votc<i ^^.Vîccîs&j-
pour me réfuter, reposez-la sur votre bureau. Vous allez me donner des raisons, c'est-à-dire des motifs pour adopter votre opinion. Vous allez faire du déterminisme en le combattant.
Examinons pourtant le dernier paquet d'objections que vous nous lancez, bien que cet effort pour nous convaincre soit déjà une dérogation à votre système. Vous ne niez pas, dites-vous, l'importance des motifs. Vous permettez par conséquent la recherche des causes en histoire, et dans la vie de tous les jours vous ne défendez à personne de prévoir ou d'influencer la conduite d'autrui.
Grand merci de la générosité! Que prétendez- vous donc? Que, s'il y a des motifs opposés, notre liberté consiste à choisir entre eux; que, placés par exemple entre notre intérêt et notre devoir, nous pouvons toujours indifféremment préférer l'un ou l'autre ; qu'entre deux choses également possibles tel peuple aurait pu se décider pour n'importe laquelle des deux alternatives.
Ou je me trompe fort, ou ce n'est là sous une autre forme qu'une objection déjà rencontrée et réfutée. Est-il nécessaire de redire toujours la même chose? La goutte d'eau qui tombe toujours à la même place finit par creuser la pierre. Qui sait si la même pensée, à force de frapper l'esprit d'un même choc, ne finira pas par y pénétrer? Répétons donc une fois de plus qu'un choix arbitraire entre les motifs est luioiême un acte sans motif; que, si un fait sans cause
a pu ainsi se produire une fois, il a pu et peut se reproduire cent mille fois et plus ; que par suite, à cette affirmation de l'historien : Ceci a eu lieu pour telle cause, on peut toujours répondre : Qu'en savezvous? Qui vous prouve en effet que ce n'est pas par un coup de son libre, arbitre, c'est-à-dire sans raison appréciable, que ce peuple ou cet homme s'est décidé de la sorte ? Essayez après cela d'établir des lois historiques, d'expliquer ou de prévoir une seule action! L'arbitraire, que vous avez introduit, envahit tout, et, si vous en doutez, je vous renvoie au raisonnement détaillé que nous avons plus haut opposé au vôtre *.
Autre objection qui ne me semble pas plus neuve. Si tout est nécessaire, dites-vous, il faut donc nous incliner en silence devant le fait accompli, professer la religion du succès, admettre que la force prime le droit, que la raison du plus fort est toujours la meilleure. Vivent Machiavel et M. de Bismark! Honneur au crime qui réussit et malheur aux vaincus ! Silence aux plaintes et aux revendications des opprimés! Ce qui est devait être. Que servent les soupirs et les cris contré ce qui était inévitable? — Mais osez-vous accepter de pareilles conséquences? N'entendez-vous pas le genre humain qui proteste contre ces doctrines avilissantes? Comme le dit un poète • :
Debout ! debont, ô Macchabées !
Léonidas, ô Brutas, Christ, ô victimes tombées Pour les droits et pour les vertus !