‹ L'homme est-il libre?Chapitre 15 sur 22 · Sully Prudhomme, La justice · texte numérisé non relu

Sully Prudhomme, La justice

Debout ! grands saints et grands stoiques !

Et de toute votre hauteur Laissez vos linceuls héroïques Descendre sur cet imposteur !

L'imposteur, au compte de nos adversaires, ce serait moi qui vous parle en ce moment. Mais, en vérité, il est trop facile de répondre à de pareilles accusations. Cest encore l'éternelle confusion du déterminisme el du fatalisme. Nous ne disons pas qu'un peuple, non plus qu'un homme, soit réduit à l'état d'être purement passif; nous déclarons au contraire qu'il est actif et doit l'être, qu'il peut exercer sur sa destinée une influence impossible à mesurer, qu'il est naturellement porté, en découvrant ses fautes, à les coiTiger, à changer de conduite, en un mot à supprimer la cause pour supprimer l'effet. Or c'est là le 'principe d'une activité raisonnable et féconde.

Nous ne disons pas davantage qu'une chose soit ]»onne, parce qu'elle n'a pu être autrement qu'elle n'est. En faire la généalogie, pour ainsi dire, n'est pas la juger en elle-même. Tout en la rattachant aux circonstances qui l'ont produite, nous réservons notre opinion sur la valeur morale qu'elle peut avoir. Ne fondez pas votre réquisitoire contre nous sur une équivoque. S'il arrive à quelqu'un de nous d'écrire cette phrase : Ce qui est devait étre^ veuillez la comprendre avant de vous en indigner. Cela signifie ^'une fois certains faits accomplis certains actes ne buvaient manquer de s'ensuivre; que par exemple w siècle dernier, quand la nation française réclamait ®s réformes et que le gouvernement s'obstinait à les

lui refuser, une lutte violente en était le résultat inévitable. Cela ne signifie pas du tout qu'un acte, pour avoir été nécessaire, soit par cela seul excellent, et ainsi, pour reprendre le même exemple, que la Révor lution soit, avec le sang qu'elle a fait couler, l'idéal à offrir aux nations. On a dit : Tout peuple a le gouvernement qu'il mérite, et l'on peut admettre cette maxime, sans croire que tout peuple ait le meilleur gouvernement qui soit possible pour des hommes ou même pour l'avenir de ce peuple. De même, en affirmant que ce qui est arrivé devait arriver, on reconnaît tout simplement une liaison logique entre certaines causes et certains effets ; on ne conclut pas le moins du monde à la conformité de ce qui a eu lieu avec les exigences de la raison et de la morale. C'est là une question toute différente et mise à part. Toute la confusion provient des sens divers qu'on donne au verbe devoir.

Arriére donc à votre tour, vous qui élevez des moulins à vent pour avoir le plaisir de les combattre ! Nous n'acceptons pas les idées que vous nous prêtez trop libéralement, et, puisqu'il le faut, nous allons vous montrer comment la méthode déterministe appliquée à la politique n'aboutit pas, comme vous le prétendez, à la justification de tout ce qui a réussi.

Cette méthode a en effet deux faces très différentes que l'on confond souvent, bien qu'il importe de les distinguer.

D'abord, en vertu de cet axiome que tout fait a une cause, le déterministe se demande pourquoi tel peuple s'est donné ou laissé imposer telles institutions. Il rassemble toutes les influences qui ont pu agir sur les

esprits ; il calcule l'action exercée par la race , le climat, la religion, l'imitation volontaire ou forcée des nations voisines. Chaque loi est devant lui comme une équation qu'il faut résoudre, chaque coutume comme une énigme dont il faut chercher la clef. Son but est de remonter par induction à deux ou trois causes générales, d'où il puisse déduire le développement du peuple en question. Il essaye ainsi de tout ramener à l'unité, d'çmbrasser sous une seule formule une multitude de faits divers. En ce faisant, il doit s'abstenir de louange et de blâme ; il ne s'agit pas encore de juger, mais d'expliquer. Le moment n'est pas venu d'apprécier la moralité des actes, la valeur intrinsèque des lois. II suffit (et ce n'est pas peu de chose) d'en dérouler la filiation, de montrer l'harmonie que ces lois présentent, soit entre elles, soit avec le caractère de ceux qui les ont adoptées. Alors pas d'enthousiasme, pas de colères, pas de préférences! L'auteur doit oublier qu'il a des goûts, des prédilections, un idéal à lui. Fût-il ennemi acharné du despotisme, il n'a pas à le condanner ; il n'a qu'à suivre dans le cours des événements les résultats amenés par le pouvoir absolu d'un seul homme. Estil chrétien ? Peu importe. Il faut qu'il fasse comprendre comment et pourquoi les musulmans le sont devenus et restés. 11 n'a plus ni religion ni patrie, ni sympathies ni antipathies; il s'efFace et disparaît pour laisser parler les choses. Rapporteur d'un procès, il n'a pas d'arrêt à prononcer, et par là, par là seulement , il peut arriver à cette impartia^lité qui est le rêve de tout homme soucieux de la vérité historique.

Est-ce à dire que, dans ce système parfaitement lié

de causes et d'effets qu'il présente au regard, les idées morales disparaissent? Point du tout. Elles sont saisies et notées au passage. Mais on ne s'occupe pas de savoir ce qu'elles valent en elles-mêmes. Elles ont, comme élément déterminant des actions humaines, leur place marquée au milieu d'éléments du même ordre; elles sont d'ailleurs elles-mêmes un résultat, un produit, et à ce titre soumises à une véritable analyse chimique; elles sont, comme toutes choses, décomposées et forcées de révéler leur origine et leur berceau.

Certes, de cette impartiale exposition des faits, de cet enchaînement serré d'événements, où chacun se rattache à ce qui précède comme à ce qui suit, ressorlent déjà des leçons d'autant plus fortes qu'elles sont données, non par un homme, mais par l'histoire tout entière. La valeur d'une institution, d'une loi est souvent révélée par les conséquences nécessaires qu'elle a entraînées. Le déterministe n'est pourtant pas obligé de s'en tenir là. Il peut sans contradiction aucune se placer à un autre point de vue. Il peut étudier, non ce qui a été, mais ce qui doit être ; il peut songer à l'avenir et non au passé. Son but est alors d'arriver à l'idéal. 11 ne s'agit plus ici de se plier au génie [des époques et des peuples morts, d'interpréter leurs usages et leurs croyances. Il faut découvrir des principes universels et en tirer des préceptes applicables à toutes les sociétés humaines. L'homme qui veut ainsi donner des règles aux hommes d'État futurs devient le soldat d'une idée , le champion d'une cause; et, quand il applique sa critique aux choses qui existent, il n'a plus à rendre compte de

leur existence, mais à se demander si elles sont bonnes ou mauvaises, utiles ou funestes. Il les compare à l'idéal qu'il a en lui-même, approuve celles qui s'en rapprochent, condamne celles qui s'en écartent. Peu lui importe que telle institution, aujourd'hui gênante, ait été en son temps un progrès. Il ne s'en inquiète pas. Si ellenepeut se concilier avec l'idée de la justice, telle qu'il la conçoit, cela suffit. Ne lui demandez pas d'impartialité! C'est une qualité qui n'est pas à son usage. Il est forcément juge et partie, et son rôle militant ne lui permet pas de s'attendrir et de s'apitoyer sur des choses qui peuvent avoir eu jadis leur raison d'être, mais qui ne l'ont plus aujourd'hui.

Ces deux méthodes si différentes dans leurs procédés, parce qu'elles conduisent à des buts si différents, ont toujours été pratiquées l'une et l'autre. La première est celle des historiens, des hommes qui tiennent à comprendre le présent bien plus qu'à le changer. La seconde est celle des réformateurs, des novateurs, des utopistes, de tous ceux qui travaillent à l'élaboration de l'avenir. L'une est éminemment conservatrice; l'autre est parfois révolutionnaire et toujours progressiste. Elles se corrigent , se complètent et s'appellent entre elles. La première ne peut suffire; elle explique tout; les abus même ont une cause; les erreurs contiennent un noyau de vérité. Si on l'appliquait seule, l'État devrait rester perpétuellement tel qu'il est; la seconde intervient alors pour opposer l'idéal à la réalité, le droit rationnel au droit positif, pour réclamer une adaptation nouvelle de la société aux besoins nouveaux qui sont nés en son sein. V C'est ainsi qu'au xvin° siècle le Contrat social vient

après VEsprit des lois. Rousseau commence à peu près où finit Montesquieu, Mais si à son tour cette méthode était appliquée seule, d'abord on serait injuste pour les hommes d'autrefois, on leur reprocherait follement de n'avoir pas eu les mênies idées que nous ; on serait même ingrat envers eux, en oubliant que, si nous voyons plus loin qu'eux, c'est que nous sommes montés sur leurs épaules. Ce qui serait plus grave encore, c'est qu'on érigerait les révolutions brusques en habitude, c'est qu'on se lancerait tête baissée dans les innovations les plus téméraires. Or, comme rien n'est plus facile que de bâtir des cités en l'air et de forger des constitutions de toutes pièces, mais que rien n'est plus difficile que de trouver des principes justes et vraiment d'accord avec la nature humaine, ce serait une éclosion- perpétuelle de chimères, une débauche de rêves de toute espèce. Heureusement la première méthode vient faire contrepoids. Elle rappelle que les lois vieillies, rejetées aujourd'hui comme un vêtement usé, ont eu leur utilité et peuvent encore servir provisoirement; elle remet devant les yeux cette vérité qu'il y a une liaison logique entre tous les faits qui composent la vie d'une nation, qu'il faut ainsi une transition entre l'avenir et le passé, un pont entre H'idéal et le réel.

Or, de ces deux méthodes qui doivent se concilier plus encore que se combattre, laquelle, je vous prie, sera interdite aux déterministes? II est évident que la première n'est qu'une application rigoureuse de leur doctrine, et quant à la seconde , bien que la relation paraisse au premier abord moins étroite, elle repose aussi sur leurs théories. En effet, pourquoi montrer

aux hommes IMdéal, si ce n'est pour les inviter à le réaliser, ou en d'autres termes pour les déterminer à marcher vers le bien, ou du moins vers le mieux? Ainsi daignez vous rassurer, vous qui nous soupçonnez de légitimer toutes les atrocités, toutes les fourberies, dès qu'elles ont réussi. Non certes, nous ne supprimons pas plus la morale pour les sociétés que pour les individus, et j'aurais pu tout simplement vous renvoyer à la protestation motivée qui se trouve quelques pages plus haut K Si nous voulons que l'idée du devoir dirige les hommes dans leur conduite privée, comment ne voudrions-nous pas qu'elle présidât aussi h leur conduite publique?

N'es-tu pas excédé, lecteur, de ces redites perpétuelles? Pour moi j'en ai honte et je ne demande qu'à sortir du cercle où nous tournons. Une dernière objection va peutrêtre m'en offrir les moyeus. Nous ne l'avons pas encore rencontrée, ce me semble. C'est un essai pour réduire le déterminisme à l'absurde, pour le pousser dans une espèce d'impasse, pour l'acculer à des conséquences telles qu'il soit obligé de dire : Oui, je devrais en vertu de mon principe faire telle et telle chose et pourtant je ne puis. — Aveu d'impuissance, d'où l'on conclurait que le principe est faux.

« Si le déterminisme est le vrai, nous dit-on, l'on peut prédire la conduite d'un homme ou d'un peuple avec autant d'exactitude et de sûreté qu'une éclipse.

Page 1