Principes de psychologie, page 5Mide la loacT.. taicaiae
vie de tous les jours, c'est à chaque instant qu'on emploie aussi l'avenir comme moyen de séduire ou d'intimider. Si l'on vous dit : « Je parie que vous irez demain à tel endroit, » le plaisir de la contradiction suffit à vous inspirer le désir et même la volonté opposée, pourvu qu'aucun intérêfgrave ne combatte la velléité qu'un mot vient de créer en vous. Si l'on vous dit : « Vous vous tuerez en suivant ce sentier qui aboutit à un précipice, » l'idée seule de ce danger suffit à vous retenir, pour peu que vous soyez raisonnable. Ainsi toute prophétie ou toute prévision introduit, au milieu des motifs déjà connus, un motif nouveau dont la force est bien difficile à évaluer. De là, dans la direction primitive, des écarts qui font varier sans cesse le résultat.
N'est-il pas naturel que tant de changements, quoique tous réguliers et nécessaires, produisent un chaos.'OÙ le regard se perd? Est-il besoin de chercher encore pourquoi l'esprit, qui essaye de plonger dans l'avenir, découvre à peine les grandes lignes et ne voit qu'à quelques pas devant soi? Ce n'est pas la faute du déterminisme, si la conduite future d'un individu ou d'un peuple reste enveloppée de mystère; il en faut accuser la complication du problème et l'insuffisance des données; l'art d'observer, de classer, d'interpréter les faits qui se passent dans l'homme et dans la société est encore en enfance, et cette enfance trop prolongée, elle est due en grande partie à ce qu'on n'applique pas assez le déterminisme, à ce qu'on néglige trop souvent de rattacher les effets à leurs causes, ou, ce qui revient au même, les actes à leurs motifs ou mobiles.
C'est une réponse du même genre qu'ail faut faire à une autre et dernière tentative pour enfermer le déterminisme dans une impasse.
« Si le déterminisme est le vrai, nous dit-on encore, voici un fait qui ne peut manquer d'arriver. Nous plaçons un âne entre deux bottes de foin parfaitement égales. Il n'aura aucune raison de toucher à l'une plus qu'à l'autre, et par conséquent il mourra de faim sur la place. Pauvre âne, n'est-il pas vrai? Mais comment admettre que maître Aliboron, si sot qu'il puisse être ou paraître, se laisse ainsi mourir d'inanition à portée de choses aussi succulentes? Il faut que les raisonnements des déterministes soient faux, puisqu'ils conduisent à des conséquences ridicules et si pleinement démenties par l'expérience. Les voilà confondus par un adversaire à longues oreilles! »
Tu as reconnu, lecteur, l'âne de Buridan, ce fameux âne, qui mieux que Pégase a porté à l'immortalité son inséparable compagnon. Oserons-nous condamner cet âne philosophique, le dépouiller d'une gloire qu'il possède depuis tant de siècles? Il le faut bien. Mais ce ne sera pas sans avoir pour la longévité de ce vénérable animal les égards qu'elle mérite.,
Placez donc votre champion, messieurs, entre deux bottes de foin, mais de telle façon qu'il ne soit pas attiré par l'une plus que par l'autre, et nous reconnaîtrons avec vous qu'il doit périr de faim. L'expérience semble, il est vrai, démentir cette étrange conclusion. Mais êtes-vous sûrs que l'expérience ait été faite et puisse se faire?
Trouvez-moi d*abord deux bottes de. foin si semblables qu'elles aient même couleur, même volume, même parfum, même nombre de brins d'tierbe. Cette identité parfaite est nécessaire poar qu'elles produisent une impression identique. Ce n'est pas d«ià cbose fadie à iéaii9er,oonYenei>-en^etcepeiidantcen'est pas tout, tant s*en faut. Trouvez-moi aassi an âne qui ait l'aeii droit juste aussi bon que le gauche, qui n'ait pas l'habitude de remuer les membres d'un côté plus Tolontlers que ceux de l'autre; mettez-le à une distance rigoureusement égale des deux objets tentateurs; ayez soin q'uo la lumière joue pareillement sur l'un et sur l'autre. Vous pourrez ainsi produire une irrésolution d'un instant. Mais prenez garde. Ce n'est rien encore. Une mouche qui vole^ nn souffle de vent qui passe, un bruit qui se produit, en voilà plus qu'il n'en faut pour détruire cet équilibre instable, en voilà plus qu'il n'en faut pour attirer à droite oa à gauche l'attention et le museau de notre indécis personnage. Supposez par impossible que rien de tout cela n'ait lieu. La tète de la pauvre béte subit to«ijo«rs l'action de la pesanteur; elle s'incline, elle booge, et voilà soudain tous vos arrangements troublés. L'expérience est à le&ûre et croyezHnnoi^ vons risquez fort de mourir yoas-mémes avant d'avoir réuni toutes les conditions indispensables pour qu'elle soit concluante.
En quoi donc la firatique vient^le inûrmer la théorie, si dans le cas particulier choisi par vous la pratique se roMplit pas et ne peut pas remplir les oondUKMis pralifiMMires exigées par la théorie ?
Vous phiît-^ de considérer des cas moins compli- ^uésJJe vous montrerai des unes deBuridanà foison
^ue signifie le précepte de la sagesse antique : Dans le doute, abstiens-toi? Ne peut-il se traduire par ces mots : Quand les raisons se font contrepoids dans la balance, sois Tâne de Buridan. Ane de Buridan, cet homme hésitant qui par faiblesse d'esprit ou de caractère ne dit jamais ni oui ni non ! Ane de Buridan vous-même, sauf votre respect, lorsqu'entre deux candidats vous ne savez pas faire un choix et que vous déposez dans Turne un bulletin blanc.
Vous voyez qu'il ne manque pas d'émulés de cet intéressant animal et que les exemples d'équilibre parfait se rencontrent à chaque pas, quand il s'agit de choses entre lesquelles aucun intérêt majeur ne force l'homme à se décider sur-le-champ. Cessez donc de nous opposer cet âne qui a sa place marquée dans un musée du moyen âge et permettez-nous enfin d'arriver â la conclusion de ce trop long travail.