CHAPITRE VI
Si nous avions besoin d'une transition, nous pourrions remarquer que cet une légendaire semble avoir servi de modèle (honni soit qui mal y pense !) à certains esprits indécis qui, à force d'entendre discuter le libre* arbitre, en sont venus à ne plus oser se prononcer ni pour ni contre. Ils heurtent et brisent Tune contre l'autre les doctrines rivales et restent, faute de savoir où se poser, suspendus comme dans le vide. Nous no serons pas de ceux-là.
D'autres s'efforcent de les concilier et de se prouver il eux-mêmes qu'elles ne sont pas contradictoires. Ils sont, ou se croient du moins, disciples de Hegel. Car, suivant Ilégel, et la remarque n'est pas fausse, l'esprit humain procède par voie de contradiction ; à une première affirmation il en oppose une toute contraire ; le progrès vers la vérité consiste à les subordonner toutes deux à une troisième qui les corrige l'une par l'autre. De la sorte, si vous n'avez pas peur de termes philosophiques, c'est-à-dire barbares à force d'être savaAts, la thèse et Vantithèse se combinent dans la
Mais il en est des méthodes comme des armes. Plus elles sont affilées, plus elles sont dangereuses entre des mains inhabiles. Or il s'est trouvé quantité d'esprits vastes et conciliants, capables, comme disait Molière, de marier Venise et le grand Turc, ou , si vous aimez mieux une métaphore plus moderne, de faire danser ensemble Vénus et le Christ. Ils se sont imaginé que le triomphe de la logique, c'était d'absorber tous les contraires, d'identifier par je ne sais quels tours de force le vrai et le faux, d'amalgamer, pour en faire un tout homogène, les éléments qui répugnent le plus à se sentir accouplés.
Vous souvient-il du sieur Gagne qui voulait réunir et satisfaire par une fusion hardie tous les partis qui divisent la France? Le moyen était des plus ingénieux. Il fallait seulement une république-monarchie, radicale et modérée, présidée par l'archi-trinité des prétendants , comte de Chambord , comte de Paris , ex-prince impérial. Et dire qu'on n'a pas pris au sérieux un projet aussi admirable! Les philosophes^ ses émules, ont été plus heureux. Ils se sont mis en campagne armés de leurs intentions pacifiques et ils ont concilié, concilié, concilié. Quand on s'est dit d'avance r Je suis le grand juge de paix des doctrines philosophiques, quand on s'est promis de les mettre d'accord à tout prix, il faut bien bon gré mal gré, qu'elles er> passent par là. L'homme qui a mis des lunettes bleues trouve que la montagne est couleur du ciel. D'ailleurs à un certain degré d'obscurité tout se confond dans une teinte indécise, suivant le vieux proverbe qui dit que la nuit tous les chats sont gris. Or, en fait de vague et de confusion, le langage philosophique offre
tant de rassoiiraes, que vnuKHi il Utaâialt être hmi
maladroit pour ne pas savoir envelopper tout cPune brume uniforme.
Nous ne serons pas non plus de ces conciliateurs à outrance, de ces chercheurs acharnés de compromis. NouS' croyons qu'il y a des idées qui s'excluent, des doctrines qui se repoussent. Vous flgurez-vous une transaction entre Galilée disant : La terre tourne, et «es juges prétendant qu'elle est immobile. Deux et deux font quatre, c'est votre avis et le mien ; un faible d'esprit soutient que deux et deux font six. Faudra-t-il prendre la moyenne?
Nous reconnaissons volontiers que, dans toute erreur, il y a une âme de vérité; nous reconnaissons même que, en dégageant de deux erreurs contraires le noyau de vérité qu'elles contiennent, on a chance d'arriver à un jugement conforme à la réalité. Mais l'opération n'est pas si simple qu'elle paraît au premier 4ibord, et si la méthode de Hegel bien comprise peut •conduire à d'excellents résultats , il n'y a rien de plus commun que de la voir appliquée à tort et à travers.
Mais ne tombons pas nous-même dans le défaut que nous venons de reprocher aux autres. Ne jugeons pas ■des essais de conciliation en partant de l'idée préconçue qu'ils ne peuvent réussir. Voyons ce qu'ils sont «en eux-mêmes.
« De môme que pour Kant la réalité empirique du monde sensible subsiste concurremment avec son idéa-
Uté transcendantale^ ainsi la rigoureuse nécessitation {empirique) de nos actes s'accorde avec notre liberté iranscendantale. Car le caractère empirique en tant qu'objet de Texpérience est, comme l'homme tout entier, un simple phénomène, soumis par suite aux lois de tout phénomène , le temps, l'espace et la causalité, et régi par leurs lois. Au contraire, la condition et la base du caractère phénoménal que l'expérience nous révèle, indépendante, en tant que chose en soi, de ces formes et soustraite par suite à tout changement, demeurant constante et immuable, s'appelle le caractère intelligible, c'est-à-dire la volonté de l'homme en tant que chose en soi »
A quoi Pantagruel dist : Que veult dire ce fol? Je croy qu'il nous forge icy quelque languaige diabolique et qu'il nous charme comme enchanteur,*, Pardieu! Je vous apprendrai à parler
Tu aurais bien envie, lecteur, de lancer à l'auteur de ce galimatias la même apostrophe que l'honnête Pantagruel à l'écolier limousin qui lui parla baragouin. Ce n'est pourtant là que langage philosophique, et non diabolique, compliqué d'allemand, U est vrai. Sache même, lecteur irrévérencieux, que le philosophe qui a écrit ces lignes passe parmi ses confrères d'outre-Rhin pour un modèle de limpidité. II se nomme Schopenhauer et c'est avec des cris de joie qu'il célèbre la découverte faite par Kant de la liberté trmucendantale ou intelligible *. Oui, lecteur, il rappelle intelligible !
1. Essai tur le libre arbitre, page 191 de la traducfion française.
J'ai peur, malgré tout, que tu n'aies pas compris, et je t'avouerai, pour te consoler, que tu as bien des compagnons de misère, à commencer peut-être par l'auteur. Mais cela n'a pas empêché les bonnes gens de s'extasier, bien au contraire, et cela en France même. C'était le temps (il n'est pas encore très loin) où toute doctrine qui venait d'Allemagne était sûre d'avoir la vogue, où nos philosophes se croyaient obligés de faire en ce pays provision d'idées nuageuses «t de grands mots. On admirait d'abord, quitte à comprendre ensuite, si l'on pouvait. Aussi n'a-t-on pas manqué de célébrer la théorie du philosophe allemand comme ce que l'esprit humain avait produit do plus profond; Hélas ! profond est trop souvent synonyme de creux. Profond pourtant, si l'on y tient, mais comme un puits où l'on ne voit goutte. Toutefois,
' puisque la vérité, dit-on, habita jadis en pareil logis, essayons de descendre au fond du puits.
f Voici ce que nous y trouvons, mis en termes, aussi clairs qu'il m'est possible : L'homme est un être libre en soi ; seulement sa liberté est invisible dans le monde de l'expérience. Ce qui revient à dire : L'homme est libre, mais il agit comme s'il ne l'était pas; sa liberté est absolue, mais elle ne peut se manifester que dans un monde idéal qui est tout à fait hors de notre portée.
C'est par ce tour d'adresse qu'on arrivait à concilier le libre arbitre et le déterminisme. Mais singulière conciliation ! C'est à peu prés comme si l'on disait à un pauvre : « Mon ami, vous ne possédez rien, c'est vrai ; vous êtes réduit à mendier votre pain ; pî)urtant vous êtes très riche ; vous possédez
d'immenses domaines au pays d'Eldorado. — Et où se trouve ce pays-là, demande naïvement le malheureux, alléché par ces paroles ? — Oh ! lui réplique-ton, il ne figure sur aucune carte ; on ne peut ni le voir ni le toucher ; c'est un pays purement intelligible^ un pays qu'on peut concevoir, et voilà tout ! » Ne pensez-vous pas que le pauvre homme aurait quelque raison de croire qu'on se moque de lui ?
Tel est cependant le merveilleux raisonnement qu'on a répété avec une admiration par trop facile. On a dit aussi aux déterministes : « Vous reconnaissez que beaucoup d'hommes croient avoir la faculté d'agir sans motiX. Vous ne pouvez nier non plus qu'ils ne souhaitent ardemment d'être indépendants de toute chose. Cette croyance, ce désir peuvent passer pour l'équivalent du libre arbitre. Ne voit-on pas, sous leur influence, l'homme se conduire souvent comme s'il était doué de cette puissance ? Ne le voit-on pas vouloir l'un après l'autre deux partis contraires pour se prouver à lui-même ou pour montrer aux autres qu'il peut les vouloir indifféremment? Ne peut-on dire par suite que les deux doctrines se rencontrent sur le terrain de la pratique et qu'elles se rapprochent indéfiniment jusqu'à se confondre? »
Eh bien ! non. Cet effort désespéré n'aboutit qu'à faire entrer dans l'analyse des motifs un motif de plus. L'idée et le désir d'agir sans raison deviennent eux-mêmes une raison pour agir, et ainsi l'on ne fait qu'ajouter un nouvel élément déterminant à ceux qui étaient déjà connus. Ce n'est pas là réconcilier les deux doctrines ennemies. C'est bel et bien supprimer le libre arbitre et le remplacer, non par un équiva-
lent, mais par une vaine apparence, par un puF fantôme ; c'est donc, qu'on le veuille ou non, terminer le procès en donnant gain de cause au déterminisme.
Aussi les plus hardis conciliateurs n'ont-ils réussi qu'à échouer avec honneur et l'un des derniers , M. Fouillée, après avoir dépensé dans cette tâche beour coup de talent et de subtilité *, a fini par reconnaître avec une loyauté courageuse que le mariage des deux doctrines est impossible *. On a beau, en effet, tourner et retourner les choses de mille façons diverse* ; on se retrouve toujours en face de ces deux affirmations qui s'opposent avec une netteté parfaite :
Tout acte, disent les uns, est déterminé par un motif apparent ou caché.
La volonté, disent les autres, peut se déterooiGiier d'elle-même sans motif aucun.
Or je défie le plus habile joueur de passe-passe de faire rentrer l'une dans l'autre deux opinions aussi contraires que oui et non.
Que ferons-nous donc à notre tour ? Nous ne dirofis pas qiie tout soit faux dans les systèmes que nou» repoussons ; mais, sans vouloir les adopter tous » 0» Tois, nous tâcherons de tirer de chacun ce qu'il cw»tîent de vrai. •
1* La Liberté et le déterminisme (1872).
2. L'idée moderne du droit (1878). Voir la note en hm de '^ page 236.
Les systèmes que nous rencontrons sur notre route 'Bont au nombre de trois :
Le fatalisme,
Le libre arbitre,
Le déterminisme.
Le fatalisme prétend que nos actions ne dépendent pas de notre volonté ; que notre conduite nous est imposée par une pjuissance supérieure, qui est Dieu on je ne sais quel être mystérieux appelé Destin ; que nous sommes esclaves de ce maître, forcés de lui obéir, qu'ainsi nous n'avons pas besoin de lutter, de travailler sur nous-mêmes ou sur la nature, parce que nous ne pouvons ni empêcher, ni retarder, ni modifier ce qui doit arriver.
Ce qu'il y a de juste, selon nous, dans cette théorie, c'est la remarque qu'il ne dépend pas de nous de croire ou de désirer ce qu'il nous plaît, que par. suite nos actions ont hors de nous leur explication dernière ; c'est le sentiment de l'influence qu'exercent sur notre conduite les circonstances extérieures. Ce qu'il y a de faux, c'est la négation du pouvoir que rhommë possède, quand il en a des motifs suffisants, d'agir sur lui-même et les événements et de se faire en partie sa destinée.
La doctrine du libre arbitre est une réaction naturelle^ mais extrême, contre les excès du fatalisme. « L'esprit humain, disait Luther, ressemble à un paysan \>Te qui tombe de son âne ; on le remet en selle, et il tombe de l'autre côté. »
Ce qu'elle a de bon, c'est qu'elle fait saillir le devoir et la faculté qu'a l'homme de se perfectionner ; c'est qu'elle insiste sur cette culture personnelle qui
est la condition de tout progrès pour l'individu i d'abord et pour la société ensuite. Ce qu'elle a déT*-' mauvais, c'est que, par haine de l'asservissement ■ complet auquel le fatalisme soumettait la volonté, elle s'est élancée à l'autre pôle, affirmant en dépit de , l'expérience l'indépendance complète de cette même volonté.
Les extrêmes se touchent, dit le proverbe, et il est curieux d'en trouver ici une preuve de plus. Les deux * : systèmes aboutissent en effet au môme résultat. Ils ' , établissent la royauté du hasard ; le premier, en mettant l'arbitraire en haut, dans une volonté suprême impossible à connaître ; le second, en mettant l'arbi-^ traire en bas, dans la volonté humaine, qui, étants indépendante de tout, est aussi impossible à prévoir.
L'un, comme l'autre, méconnaît cette vérité : Les . • effets dépendent de la cause; supprimez la cause, vous supprimez l'effet. L'un, comme l'autre, admet qu'un homme pourrait vouloir se tuer, quoiqu'il eût tous les motifs possibles de préférer la vie à la mort.
Les deux systèmes, pris à la rigueur, tueraient également la moralité : l'un, en réduisant l'homme à l'état de marionnette , d'automate pensant , d'instrument tout passif d'une nécessité inéluctable, en lui ôtant le rang d'agent volontaire, en le soumettant à une véritable contrainte, en le forçant à accomplir malgré lui le bien et le mal ; l'autre en supposant des actes sans motif, c'est-à-dire sans intention et par conséquent «ans valeur morale.
Tous deux mèneraient droit à l'inertie : celui-là, parce que l'homme ne peut rien pour empêcher ce qui est
décidé de toute éternité ; l'autre, parce que l'homme n'a qu'à vouloir pour se corriger et qu'il peut vouloir quand il lui plaira, sans rien qui l'y détermitie.
Chose étrange ! chacun des deux systèmes semble avoir fait un pas vers l'autre. Il y a un fatalisme mitigé qui rejette la croyance au destin et dit seulement que le caractère d'un homme est fait pour lui et non par lui, qu'à ce compte il est bien inutile d'essayer de le changer. Il y a aussi une théorie adoucie du libre arbitre, qui, au lieu de nier la puissance des motifs, la reconnaît à demi et les regarde comme influençant, si-non comme déterminant, la volonté. Mais , en dernière analyse, ces concessions ne sont qu'apparentes. L'abîme reste infranchissable entre les fragments de vérité que chacune des deux théories renferme.
C'est le déterminisme seul qui peut jeter un pont entre deux affirmations qui ne répondent chacune qu'à une face des choses. C'est lui seul qui les corrige l'une par l'autre, et si nous voulions, nous aussi, nous autoriser de cette fameuse méthode de Hegel, nous dirions qu'il fait la synthèse de cette thèse et de cette antithèse.
Il prend au fatalisme la notion de nécessité, à la doctrine du libre arbitre l'idée du pouvoir qu'a l'homme de s'améliorer ; il reconnaît ainsi que la volonté est à la fois effet et cause, et c'est précisément en rétablissant entre les causes et les effets un rapport étroit et indissoluble qu'il complète et redresse les deux systèmes rivaux.
Une comparaison rendra sensible le rôle qu'il joue entre les deux solutions que nous repoussons. Transportons-nous dans le domaine de la politique. Le fa-
Renard. — LXVII. i2
talisme, c'est le despotisme, le pouvoir absolu d'an roi qui commande en maître et donne pour unique raison de sa conduite Tantique formule : Car tel est mon bon plaisir. Le libre arbitre, c'est Tanarchie complète, c'est l'Etat où chacun est roi et ne reconnaît à ses droits aucune limite. Le déterminisme^ c'est la société où l'arbitraire n'a plus de place, où la liberté est réglée par la loi.
Nous disons donc : A bas le fatalisme! A bas le libre arbitre! Vive la liberté déterminée l
Le lecteur aura peut-être remarqué que dans le cours de cet essai nous avons employé aussi pea que possible ce mot de liberté. C'est qu'en effet il prête aux équivoques les plus fâcheuses. Mais, puisqu'il nous est impossible de l'éviter en terminant, il fout le déflnir et montrer par quel abus on fait du libre arbitre le synonyme de liberté morale.
Procédons par ordre, s'il vous plaît, et prenons des exemples nombreux pour en extraire plus sûrement le sens vrai de ce mot si souvent employé à tort et à travers.
Quand nous disons : Cet astre se meut librement dans l'espace, que voulons-nous dire, sinon qu'il se meut sans obstacle conformément aux lois de la gravitation universelle ?
Quand nous disons : Ce piston joue librement, nous entendons qu'il suit, sans que rien l'en empêche, une direction voulue et réglée par les lois de la mécanique.
Voilà une plante qui se développe en liberté ! Cest dire qu'elle pousse de toute part, sans être gênée par quoi que ce soit, ses branches et ses racines.
Nous comiiiençons a soupçoaneo* en France Joe qu'est la liberté de la presse. Or en quoi consiste^elle? i&ans la foculté iats&ée ans Joamaux de s**!!!!primer, de se vendre, de remplir leur destinaIJOD, qui est de propager* des nouvelles et des opinions, le tout sans autorisation préalable, sans risque de se ivoir supprimer à coups d*amendes<ou de déorets.
On .parle itous les jours de -libre échange. On entend par là que les iproduits d'un ipoys pountmt passer dans un autre, sans rencontrer à la froiUièfe une barrière de douanes.
Un prisonnier à qui l'on dit : Vous êtes libre, comprend que dès lors il peut aller et venir à sa fantaisie.
Quand vous dites vous-mêmes : 9e suis libre ée lever le bras droit, cela signifie que vous vous seutez la faculté de faire ce mouvement, sans que rien sV oppose, soit en vous, soit autour de «vous.
La liberté, telle que nous la >conoevim8idans toutes ces occasions^ est^l le quelque chose d-absoln, d'indéterminé? >Est-Kîe à dire qu'un people libre ne soit plos soumis à aucune espèce de lois, qu'il n'ait plus ni constitution . ni codes? Entendons^nous que le piston, pour se mouvoir librement, doive prendre une allure capricieuse et folle? Evidemment non. -Ge n^est donc ipas assez de dire que nous désignons par le imot de liberté Talb^ence de toute contrainte extérieure ; iifaut ajouter >qae nous entendons aussi par là le pouvoir qu'a an être, un objet, un -groupe quelconque d'êtres ou d'objets, de se développer conformément aux lois de sa nature.
En ce sens, tout œ qui est Iftve -est «eonis à des conditions précises, autrement dit •détemiifiè. iMiaaei
germer et croître en liberté ce grain de blé que vous plantez en terre ; il donnera nécessairement du blé. Ce bras que vous étendez librement ne dépassera pas un espace rigoureusement déterminé par sa longueur.
Pourquoi donc après cela, quand il s'agit de liberté morale, changer Tacception ordinaire de ce mot de liberté ? Pourquoi l'appliquer bon gré mal gré à je ne sais quoi dont l'indétermination est l'essence? Si nous ramenons le mot à sa définition exacte, la liberté pour l'homme consiste dans l'exercice normal et non entravé de ses facultés.
Au physique, l'homme est libre, quand il peut se mouvoir sans en être empêché par une maladie, des fers, des murailles, une barrière quelconque.
Dans la société, l'homme est libre quand il peut exercer tous les droits qui lui appartiennent.
Considéré comme être intelligent, l'homme est libre, quand les opérations de son esprit s'accomplissent régulièrement, quand il n'est pas victime d'un dérangement de son cerveau ou esclave d'une doctrine préconçue.
Dans tous lés cas, remarquez-le, la liberté est quelque chose de limité, de variablt, d'intermittent. Le paralytique a perdu la liberté d« ses membres. L'enfant au maillot ne l'a pas encore. Ce sujet, qui n'est pas citoyen, qui reçoit des ordres .d'un empereur sans avoir à les discuter, est privé de la liberté politique. Ce croyant ou ce crédule, comme vous voudrez l'appeler, qui accepte sans raisonner un dogme qu'il ne comprend pas, ne peut se donner comme un esprit libre de préjugés. La liberté parfaite, absolue, infinie n'existe pas et ne peut exister. Dans un E(at,
la liberté de Twi se heurte à celle du voisin et trouve ainsi des frontières. Dans Tordre intellectuel, le jeu libre de nos facultés est borné par l'imperfection de nos organes, par la fatigue, la décrépitude, la mort, et même est-il un esprit qui ne subisse à son insu le joug de quelque opinion fausse trop docilement acceptée?
Il en est de même quand nous passons à la volonté. Elle est appelée libre, quand la décision a été précédée d'une délibération régulière, quand l'esprit a pu peser les motifs en pleine connaissance de cause, quand aucune violence extérieure n'est venue imposer tel ou tel parti, quand aucun délire n'a faussé la conscience des choses. C'est en ce sens restreint que le langage ordinaire emploie l'expression de libre arbitre, et c'est en ce sens seulement qu'elle est raisonnable.
La liberté, ainsi comprise, comporte mille degrés ; elle va et vient, pour ainsi dire ; elle croît et décroît, suivant l'âge ou les circonstances. L'enfant n'en jouit pas encore, un homme ivre n'en jouit plus. Elle est amoindrie par l'habitude qui parfois nous entraîne, comme on dit, malgré nous. Elle est supprimée pour un temps par un besoin exigeant ou une passion violente. N'avez-vous jamais entendu dire à un homme qui avait commis quelque faute dans un accès de peur ou de colère : Je n'avais plus mon libre arbitre, ou ce qui revient au même : Je n'étais pfus maître de moi? Je ne sais plus qui disait : Je fus brave tel jour. On pourrait dire aussi : Je fus libre à telle heure.
Liberté précaire que celle-là et qui est bien loin d'être complète ! Pour qu'elle le fût, il faudrait qu'en toute occurrence l'homme eût le loisir de comparer les
molàtfSi qui ]0> pressent cpie* soa kiieiftigtnce fât' aisseï éotaHRse, se» poBsion» assez/ faible» on asses^ docUeft pwir lui. permeUne dacboiftin aans^ se^ toomper le pairti le- plue, sage^; il fandratit ea un moi cpi'il fût capalile de*¥oiP et de laive Umijmu^ oe qui esi le plns: confoirme à sa natuiîe (i'ètre' itwsonaableL Qui oserait pijéteiidre à. ce compte' cpa'vin, bomme aàk jamais eu* oelte pleine etr entière possession de soinanéme?'
Certes, on peut, on doil souhaiter que i'homme se dégagée te pins, possible des entraves (|ui l'empâchent trop souvent cte< confonaer sa conchiite à la raisûn, qit'ti se ren de indépendantdesiQiotlfis extérieurs et inté^ rieurs, qu'tl< se délivre' de lar tyrannie des choses el des besoins tes plus gvossiers. L!édncatioo de l'eitfaiil et pour but cet allraofihissemettli dans les h'mites où ii est possible ; il semble même que Thumanité s'élève lentenent vers la UdDerté que comporte sa nature. Elle- se rapproche, quoifpi'ellie en soit encore biea loiot, de cet état îééati où les aetes setaient touiioujrs d'accord avec les coiiivitotioDS. eà les convictions avec la vé^ rilè.
Ja«i»i^ sans (lo«te «Ne ne> l^atteijidva ; nais suppo^ softs-la>, si' vo«si vwilei', amvée à ce quû seraiit pour • eRie )a parfaite libtirté morafev tout homme agirait alors conforméfBent aux molifô q|ue sa raison hij ré* vélerai>t comaie sapérveurs : c'est dire que sa conduite serait aussi détievmieée que jamais. limite paiH nous ne rencontrons rien qui ressemble à cette liberté chi* mérîque 9mag<lRée par les philosophes et qui consisterait à vouloir arbitrairement.
N^ous powrens maintenant répondre eA quelques motsf à Uf çnesii'Cfi qui s^étale en tète de ce petit
essai : L'homme est-il libre? Il ne s'agit, cela s'entend, que de la Kberté morale.
Oui, dirons-nous, l'homme est libre par intervaUes et dans une mesure incessamment variable ; cocrsrdéré comme individu, il le devient en passant de l'enfance à te noaturité, en s'exerçant à penser et à vouloir, en prenant le gouvernement de iai-même, en maîtrisant ses habitudes et ses tentations ; considéré comme e^Mce, il le devient aussi, à mesure que se répandent la connaissance et l'amour de la justice et de la vérité.
Mais si par liberté on entend abusivement la faculté de vouloir sans raison, de ehoisir sans motif entre deux partis, de faire indififéremment, les mêmes cir-p constances étant données, une chose ou son contraire, non, cent fois non, l'homme n'est pas libre, ne te lut jamais, ne le deviendra jamais. Il est dans tous ses actes, du premier au dernier, du plus grave au plus insignifiant, déterminé par des causes intérieures ou extérieures, visibles ou cachées, qui l'enserrent d'un inextricable réseau.
Deux mots, lecteur, et je termine. iNe t'effraye pas de cette formule menaçante. Comme je ne suis pas avocat, mes deux mots ne tiendront guère plus de deux pages. Je veux seulement prévenir deux reproches qui ne manqueront pas de m'être lancés d'un côté ou de l'autre.
Si, comme j'ai tâché de le prouver, la croyance au
déterminisme est partout, à la base de nos actions les plus ordinaires, pourquoi donc établir longuement une doctrine que chacun suppose vraie dans sa conduite de tous les jours? N'est-ce pas perdre son temps et sa peine? — Je n'en crois rien. La pratique, il est vrai, précède toujours la théorie ; il y eut des hommes éloquents avant qu'on réduisît en règles l'art oratoire. M. Jourdain (je parle de celui de Molière) fit de la prose cinquante ans avant de savoir qu'il en faisait. Direz-vous pourtant qu'il ne serve de rien d'enseigner l'art de parler et d'écrire? 11 y a beaucoup dé gens qui font le bien sans avoir approfondi la morale. Estce une raion pour ne pas chercher à en mieux connaître les principes ? De même, ce n'est pas uneoeuvre superflue que d'amener une foule de déterministes inconscients à Ja conscience des idées qui les guident.
Donnez à l'historien la conviction ferme et nette que tout fait social a une cause, qu'ainsi tout doit s'enchaîner et s'expliquer dans la vie d'un individu ou d'un peuple. Adieu ces œuvres à double face, partagées entre deux façons de concevoir l'histoire, où l'homme est regardé tantôt comme le produit de son pays et de son temps, tantôt comme la source unique et première de ses actions !
Je suppose que ministres, députés, sénateurs, sont tous abondamment pourvus de sagesse. Sinon je dirais encore : Gravez bien dans l'esprit de l'homme d'État que, pour guérir une plaie sociale, c'est à la cause du niai qu'il faut s'attaquer, et peut-être alors se souviendra-t-il que son office ne consiste pas seulement à plaindre le patient, à lui défendre de crier trop 'haut et à lu
i|)fliger de temps en temps une saignée en guise de calmant.
Combien n'y a-t-il pas d'iiommes qui escomptent et calculent la conduite des autres en vrais déterministes et qui la jugent en vrais partisans du libre arbitre! Si je pouvais mettre d'accord avec eux-mêmes ces demi-déterministes qui pullulent par le monde, je ne me croirais pas mal payé de la peine que j'ai prise.
Mais, va dire encore un critique taquin, pourquoi un ton si cavalier dans un essai philosophique? Siedil à des idées si graves de se présenter en déshabillé ou en toilette tapageuse? — digne critique, croismoi sur parole, il m'était facile de glisser dans cet opuscule un grain de dignité, de pathos et d'opium ; j'aurais pu, tout comme un autre, bercer et endormir de rares lecteurs au son monotone de phrases creuses et ronflantes. Mais je me suis rappelé que, suivant une sage et vieille parole,^ le plus grand malheur qui puisse arriver à un livre, c'est de ne pas être lu. J'ai conçu, je l'avoue, le dessein ambitieux de me faire . lire, non des philosophes de profession, habitués à tout dévorer, mais, si possible, du commun des mortels ; j'ai tâché alors d'humaniser la philosophie, de la faire descendre, sinon du ciel, comme fit, dit-on, Socrate, du moins du milieu des nuages ; j'ai voulu lui donner une physionomie moins rébarbative et un langage moins hérissé. J'ai cru et je persiste à croire que nos philosophes d'autrefois, à commencer par Ôescartes, n'ont rien perdu à être amoureux de la clarté ; il me semble qu'il est temps de rentrer dans la vraie tradition française et do laisser aux penseurs
d'outre-Rlûn leurs allures apocalyptiques ; }» ne puis admettre que pour être sérieux et savant on soit condamné à. se faire ennuyeux et obscur ; je Toudrais enfin qu'en un temps et en un pays de démocratie, comme sont les nôtres^ on s'efitoçàt de loettre à la portée de tout le monde les grands problèmes qui intéressent rhumânité entière.
Voilà pourquoi, simple philosophe amateur^ j'ai tenté de dire des choses justes, sinon neuves, sous une forme qui fût mienne et claire, sinon noble et académique. Ai-je mal réussi dans • cet efiVMl pour traduire des idées philosophiques en langue vulgaire? C'es4 possible; mais qu'importe, si j'ai montré le chemin et les obstacles en m'y heurtant? Qu'un autre profite de mes fautes, fasse mieux, réussisse, et j'applaudirai de tout cœur à son succès.
Critique, je n'ai plus rien à te dire ; quant à toi, lecteur, si tu ne dors pas, si tu ne m'as pas abandonné en route, merci et adieu !
FfN