CHAPITRE PREMIER
Nous sommes, ami lecteur, deux adversaires en présence. Ecoute le sujet de notre débat, et juge-nous. — Je reste aujourd'hui chez moi, parce qu'il pleut ; je suis sorti hier, parce qu'il faisait beau ; je vais manger, parce que j'ai faim, et en attendant je fais allumer mon feu, parce que j'ai froid. Voilà bien des parce que , n'est-il pas vrai ? Eh bien, je prétends qu'il y en a toujours un devant chacune de nos actions, que nous ne faisons rien sans un motif visible ou caché, que ce motif est ce 'qui nous détermine à agir, et je m'appelle, à cause de cela, déterministe.
Pendant que j'écris , on vient de frapper à ma porte ; on me remet une lettre. C'est un ami qui m'invite à dîner pour ce soir. Irai-je ? Je délibère, je compare le pour et le contre. La pluie dure encore, j'ai commencé un travail qui presse, je suis bien au chaud dans ma chambre : autant de motifs pour rester. Mais d'autre part mon ami sera fâché de mon absence ; à ce dîner on boira de bon vin, on rira, on s'amusera, et puis je suis fatigué d'écrire, d'être assis
devant mon bureau : autant de motifs pour sortir. Je pèse les uns et les autres comme dans une balance. Ces derniers ont été les plus lourds, et je réponds que j'accepte l'invitation. > •
Je soutiens maintenant que dans tout cas semblable, où luttent ensemble des motifs contraires, ce sont les plus forts qui remportent et déterminent notre conduite. En ce faisant, je suis encore détermir niste.
Mon adversaire dit à son tour : a Je suis resté dans ma chambre, comme vous, et je vous avouerai même que la pluhe n'est pas étrangère à ma résolution ; je ne cache point que j'ai eu, comme vous, un motif pour agir ainsi que je l'ai fait ; mais nous difTérons sur deux points. D'abord il y a des actions auxquelles je ne vois aucun motif. Pourquoi par exemple rongez-vous votre ongle en ce moment ? Vous n'en savez rien. Pourquoi de ces deux feailles de papier qui étaient devant vous, également blanches, également grandes, avez-vous pris celle-ci plutôt que celle-là ? Quel a été votre motif déterminant ? Encore un coup vous ne le savez pas.
« Vous ouvrez la bouche pour me dire que d'ordinaire vous savez pourquoi vous agissez. J'en suis convaincu. Vous venez de nous exposer tout au long les motifs qui vous décident à sortir ; mais c'est ici que nous sommes encore en désaccord. A vous entendre, les motifs qui vous poussent sont plus forts que ceux qui vous retiennent. Selon moi, ils le sont, parce que vous voulez qu'ils le soient. Vous pouvez vous raviser, rester à la maison ; les motifs pour et contre seront toujours les mêmes ; votre volonté seule
aura changé. Vous comparez vos motifs aux poids mis dans les plateaux d'une balance ; j'y consens^ mais il y a quelqu'un qui les pèse et qui d'un o§^p de pouce fait pencher le fléau du coté qu'il lui plaR. Voilà le vrai. Entre deux partis vous pouvez choisir indifTéremment l'un ou l'autre, parce que vous avez l'honneur d'être libre. C'est votre vok>nté qui se détermine elle-même. •
Telle est la question soumise à ton jugement, ami lecteur. Mon adversaire s'appelle défenseur du liliwe arbitre ; moi, je tiens pour le déterminisme. Ne t'effarouche pas de ce mot en ùme^ si rébarbatif qu'il puisse te paraître. U est moins terrible qu'il ne semble, et tu sais déjà qu'il cache ane idée fort simple.
Je me préparais à plaider ma cause, quand je ime suis entendu interpeller et même assez vivemeat. « Ah ! vous niez le libre art>itre, me criait-on. Idée neuve en vérité ! Si vous aviez fait vos classes, vous sauriez que la chose est jugée depuis longtemps* v — Et l'on ajoutait d'un ton de pitié : « Mon pauvre garçon, en quel temps croyez-vous vivre ? Mais regardez donc autour de vous ! La liberté humaine, c'est article de foi pour tout homme de bon sens. L'Eglise l'enseigne dans ses catéchismes, l'Université dans ses manuels ; c'est la doctrine officielle, orthodoxe. Et vous osez la mettre en doute ! Quelle autorité respecterez-^ous, si vous regimbez contre celle
des corps constitués, sans compter celle de tant de grands écrivains ?» Et Ton m'accablait sans pitié des noms les plus fameux ; on me jetait à la tète un pêlemêle de théologiens et de philosophes, Bossuet parci , Rousseau par-là, Descartes à gauche , Kant et Schelling à droite.
Je fus d'abord abasourdi de cette avalanche da grands hommes transformés en arguments et presque^ en projectiles, et de fait, voir l'Eglise, le sens commun et la philosophie s'accorder une fois par hasard et s'accorder pour me condamner, il y avait de quoi être épouvanté. Je commençai donc par plier les épaules et par rentrer en moi-même. Ainsi voilà qui était bien entendu. J'étais vaincu sans combat ; on n'avait pas même besoin de discuter. On n'avait qu'à tirer du tombeau quelqu'une de ces grandes ombres et je n'avais plus qu'à m'incliner et à me taire. On n'avait qu'à me mettre sous les yeux un catéchisme ou le cours de messieurs tel et tel, professeurs à la Sorbonne ou ailleurs, et je n'avais plus qu'à demander pardon d'avoir eu la présomption de penser tout seul ! Que me restait-il contre tant d'autorités ? J'avais quelque envie de répondre comme l'héroïne du vieux Corneille :
Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.
Est-ce qu'après tout je n'avais pas, comme un autre, le droit d'avoir et de dire mon avis? Fallait-il penser par procuration et croire sur parole ? Mais je réfléchis qu'une réponse aussi séditieuse ne ferait
que provoquer une nouvelle pluie d'anathèmes, et je me mis à fouiller ces vastes cimetières qu'on appelle des bibliothèques ; j'y rencontrai beaucoup de poussière et de théories ci-devant vivantes, ensevelies et conservées , comme des momies , dans des livres d'une grosseur formidable. Rassure-toi, lecteur ; je ne vais pas faire passer devant toi ce funèbre défilé de cadavres. Sache pourtant que c'est à ton intention que j'ai réveillé tant de systèmes dormant du sommeil des justes et des systèmes. Tu aurais pu nie croire seul contre tous ; tu aurais pu me prendre pour un don Quichotte en lutte avec des moulins à vent ; au risque de te paraître moins héroïque, je dois te dire que je m'appelle légion, que je puis, moi aussi, ranger en bataille une foule de morts fort respectables et m'abriter derrière leurs rangs serrés avec la prudence d'un chef d'armée ou de parti.
Je le dis et je le prouve. Il n'est pas probable, le(îteur, que tu sois musulman et je perdrais mon temps à te rappeler que Mahomet et ses disciples sont les ennemis jurés du libre arbitre. Des infidèles ! diraistu dédaigneusement, et j'aurais beau les aligner par millions et centaines de millions, j'aurais beau te citer mollahs, ulémas , muphtis, docteurs de toute espèce, tu secouerais la tète et refuserais de m'écouter. D'ailleurs ces gens-là sont aujourd'hui des vaincus, et comment avoir raison, quand on n'est pas vainqueur ?
Fi donc des enfants du Prophète ! Tu es sans doute chrétien. C'est fort bien ; mais dis-moi à quelle variété tu appartiens. Si tu es luthérien, sais-tu que
Luther, ton maître, le fondateur de ton Eglise, a écrit cette petite phrase : « Affirmer le libre arbitrey c'est mer ChrUi. » Et cette petite pkurase se lit dans un ouvrage où il oppose à ce même libre arbitre, non pas quelques passages de la Bible, mais TEcriture tout entière. A l'entendre, il ne s'y trouve pas un iota qui ne condamne ce dogme abominable. — Si tu es calviniste, écoute Calvin à son tour. Il lui est arrivé plus d'une fois d'injurier ses bons amis, les Luthériens, mais il reconnaît avec eux qae la liberté humaine n'est qu'un vain mot.
Tu ne me parais pas ébranlé ; tu murmures je ne sais quoi entre tes dents ; il me semble lire sur ton visage : Ces hérétiques n'en font jamais d'autres. Je t'entends, mon ami ; tu es catholique. Eh bien, tu te rappelleras que les théologiens du moyen âge ont sué sang et eau pour sortir de ce dilemme : ou l'homme est libre de vouloir à sa fantaisie, et alors Dieu ne l^eut savoir d'avance ce que l'homme voudra; ou bien Dieu sait d'avance ce que l'homme voudra et alors l'homme n'est pas libre de vouloir indifféremment une chose ou son contraire. On eût été embarrassé à moins ; mais les théologiens, gens subtils s'il en fut, imaginèrent un expédient merveilleux, t Voilà deux choses inconciliables, pensérent-ils ; admettonsries toutes deux. • Ainsi fut fait et il fut décidé que l'Eglise catholique, apostolique et romaine niait et affirmait le libre arbitre. C'était un coup de maître. Il y avait là de quoi satisfaire tous les goûts. Je ne saurais te dire, il est vrai, comment un esprit peut faire vivre en paix dans son sein ces deux principes contradictoires ; mais l'affaire des conciles infaillibles
et des papes plus infaillibles encore est de décréter des mystères et non de les expliquer. Qu'il te suffise de constater que TEglise ne peut nous frapper d'une main sans nous caresser de l'autre, et encore ne t'ai-je pas parlé de tous ceux qui depuis saint Augustin jusqu'à Pascal ont admis que l'homme est avant même de naître prédestiné au paradis ou à l'enfer. Pauvi*e libre arbitre ! Que devient-il dans cette doctrine ? Le voilà bien compromis par ceux mêmes qui ont la prétention de le défendre i
Je t'avais bien dit, lecteur, que j'aurais mes théologiens à moi. Veux-tu des philosophes? Rien de plus facile. Qui crois-tu que je trouve pour alliés parmi les sectes anciennes ? Les Epicuriens ou les Stoïciens 1 Sans doute, puisque le libre arbitre est une doctrine si orthodoxe, si excellente, si raisonnable, les stoïciens, ces puritains du paganisme, ces hommes graves, austères, vénérables, ne manqueront pas de la soutenir. Illusion pure. Ils la combattent. Et ce matérialiste de Lucrèce, ce fanatique d'incrédulité, cet ennemi personnel de l'immortalité de l'àme, c'est chez les anciens le plus ardent champion de la liberté humaine. Mettant le hasard à l'origine des choses, il le retrouve naturellement dans les actes de l'homme. Je franchis les siècles à tire d'aile, et je rencontre comme auxiliaires Locke, Gollins, Vauvenargues, David Hume, Spinosa, Voltaire , etc. Ce ne sont pas les premiers venus, ne t'en déplaise. Les de4ix derniers ont, il est vrai, commencé par soutenir le libre arbitre : mais ils se sont ravisés et il faut qu'ils aient trouvé de bonnes raisons pour se convertir, dans la maturité de V'ôge et de l'intelligence. Il est dur pour un homme et
plus dur pour un philosophe d'avouer qu'il s'< trompé ; on n'aime pas plus à se défaire d'une a cienne opinion qu'un serpent à changer de peau, pourrais te nommer encore des vivants et des pi illustres, en Angleterre, en Allemagne, en Franc mais j'aime mieux les passer sous silence ; il est co venu depuis longtemps que la première condition po être un grand homme est d'être mort ; il faut d'à leurs épargner la modestie de ceux que je citerais la vanité de ceux que je ne citerais pas.
Crois-tu maintenant que je veuille conclure en c termes : « J'ai pour moi de grands penseurs, donc j raison. » Non, vraiment! Je laisse cette façon de r; sonnera mes adversaires; j'ai voulu te prouver seu ment que tu peux me suivre sans crainte de te trou\ isolé. Tu es sûr maintenant d'avoir bonne et noi breuse compagnie. En avant donc ! Entrons hardim< dans la question I
Toutefois un moment encore I Juste le temps dresser à l'entrée un poteau indicateur. On pouri se tromper de route.
Un jour que je voulais m'instruire, j'ouvris le L tionnaire des sciences philosophiques (encore une î torité vénérable 1) au mot Déterminisme. Je n'y trou rien qu'un renvoi au mot Fatalisme.
J'avais cru jusqu'alors que c'étaient deux choses 1 différentes ; je fus fort étonné d'apprendre que j'ét fataliste sans le savoir. Je me souvins alors de
moine qui un jour de carême avait devant lui une poularde fort appétissante. Gomment faire pour la manger sans péché? Il la baptisa carpe et tout fut dit. A merveille; mais, pour moi qui ne me soucie pas d*être mangé, surtout sous le nom d'un autre, tu trouveras bon, lecteur, que je me refuse à un baptême suspect et que je réclame contre le titre dont on m'affuble.
Suivant le fataliste, tout est réglé d'avance. Une volonté souveraine a fixé jusqu'au moindre événement qui doit arriver. L'homme n'y peut rien changer; il n'a qu'à se soumettre et à se résigner : c'était écrit. — Une maison prend feu. Le fataliste, s'il est conséquent, se croise les bras et la regarde brûler. A quoi bon essayer de l'éteindre? S'il est écrit qu'elle doit être sauvée, c'est inutile de se fatiguer. S'il est écrit qu'elle doit périr, c'est plus inutile encore. — Une peste survient. Le fataliste tombe malade. Doit-il faire appeler le médecin? A quoi bon? Si sa destinée est d'échapper, tous les docteurs ne serviront à rien, pas même à l'empêcher de guérir. Si sa destinée est de succomber, c'est en vain qu'on prodiguera saignées, consultations et ordonnances illisibles.
Bref, à entendre le fataliste, un événement n'est pas produit par la cause immédiate qui paraît le déterminer ;
y a derrière cette cause la volonté arbitraire de je ne sais quelle puissance mystérieuse et supérieure (qu'on l'appelle Dieu ou Destin, peu importe), et c'est contre cette volonté qu'il est impossible de lutter. Supprimez la cause apparente ; l'événement ne s'en accomplira pas moins, parce qu'il a été décidé de toute éternité qu'il doit s'accomplir en cet endroit et en ce moment.
Pour le déterministe, il en est tout autrement. Tel
importe qu'il soit visible ou caché; il est^ voilà ce que vous affirmez sans hésiter. Et vraiment pas de science qui ne parte de cette affirmation. Un astronome remarque qu'une planète ne suit pas la route prévue par le calcul, que sa marche subit de temps en temps des perturbations. 11 se dit aussitôt que cette déviation a une cause, il la cherche, il conjecture que cette cause pourrait être le voisinage et l'attraction d'une autre planète; il calcule à grand'peine la place où elle doit se trouver, et une belle nuit on découvre la planète à l'endroit qu'il a fixé d'avance. Quelle folie, s'il n'avait pas été certain de ce principe : Tout fait a une cause I
Maintenant ferons-nous une exception pour les actions humaines? Dirons-nous qu'on peut les considérer comme des faits sans cause? Mais vous ne pouvez pas le penser, quand même vous le voudriez. Un assassinat a été commis hier; le coupable est arrêté, il a avoué son crime. Est-ce que vous ne vous poserez pas bon gré mal gré cette question : « Pourquoi a-t-il tué sa victime? » C'est-à-dire que vous admettez que cet acte, comme tous les autres, a eu un motif. Il se peut que le meurtrier se taise, que la justice n'ait rien découvert à ce sujet; vous persisterez pourtant à vous demander ce qui l'a poussé à agir ; vous vous direz que le motif pour être caché n'en existe pas moins.
Mais ces deux feuilles de papier blanc dont nous parlions tout à l'heure? Oh ! la terrible difficulté I J'ai pris celle-ci plutôt que celle-là, peut-être parce qu'elle était à ma droite et que j'ai l'habitude de me servir de mon bras droit plus volontiers que de mon bras gauche.
De toutes ces pièces de monnaie, qui sautillent dans ma poche, s'il en est une que j'ai tirée de préférence aux autres, c'est qu'elle était à la lettre la première venue, c'est qu'elle se trouvait plus que toutes ses sœurs à portée de ma main. Voilà des motifs! Avec un peu de réflexion, je pourrais en trouver pour la moindre de mes actions. Mais je veux vous accorder qu'il m'arrive de faire certaines choses sans savoir pourquoi. Qu'en conclurez-vous? Que ce pou7*quoi^ étant invisible, n'existe pas? Je vous trouve bien hardi dans votre conclusion. On irait loin avec une pareille façon d'argumenter, savez-vous bien ? La bière se corrompt à l'air; je n'en vois pas la cause; donc il n'y en a pas. Seriez-vous content de ce raisonnement? Vous n'oserez pas dire que oui.
Puis considérez les cas où nous n'avons pas conscience du motif de notre action. Est-ce dans les circonstances graves? Allez dire par exemple à cet homme qui va se marier : « Mon ami, vous ne savez pas pourquoi vous épousez mademoiselle; vous n'avez aucun motif de faire ce que vous faites. » J'ai grand'peur qu'il ne vous rie au nez, s'il est d'humeur facile, ou qu'il ne se fâche et vous traite d'impertinent, s'il est d'humeur bourrue. Non, si le motif d'un de vos actes vous échappe, c'est quand l'acte est assez insignifiant pour laisser sommeiller votre attention. Vous ne le remarquez pas, parce que vous n'avez aucun intérêt à le remarquer. De même, qu'on vous demande si vous avez déjeuné ce matin, vous le saurez d'ordinaire, parce que la chose ne manque pas d'une certaine importance; c'est du moins l'avis de votre estomac; mais qu'on vous demande si vous êtes sorti de la maison
Renard. — LXVn. 2
importe qu'il soit visible ou caché; il est^ voilà ce que vous affirmez sans hésiter. Et vraiment pas de science qui ne parte de cette affirmation. Un astronome remarque qu'une planète ne suit pas la route prévue par le calcul, que sa marche subit de temps en temps des perturbations. 11 se dit aussitôt que cette déviation a une cause, il la cherche, il conjecture que cette cause pourrait être le voisinage et l'attraction d'une autre planète ; il calcule à grand'peine la place où elle doit se trouver, et une belle nuit on découvre la planète à l'endroit qu'il a fixé d'avance. Quelle folie, s'il n'avait pas été certain de ce principe : Tout fait a une cause I
Maintenant ferons-nous une exception pour les actions humaines? Dirons-nous qu'on peut les considérer comme des faits sans cause? Mais vous ne pouvez pas le penser, quand même vous le voudriez. Un assassinat a été commis hier; le coupable est arrêté, il a avoué son crime. Est-ce que vous ne vous poserez pas bon gré mal gré cette question : « Pourquoi a-t-il tué sa victime? » C'est-à-dire que vous admettez que cet acte, comme tous les autres, a eu un motif. Il se peut que le meurtrier se taise, que la justice n'ait rien découvert à ce sujet; vous persisterez l)ourtant à vous demander ce qui l'a poussé à agir; vous vous direz que le motif pour être caché n'en existe pas moins.
Mais ces deux feuilles de papier blanc dont nous parlions tout à l'heure? Oh ! la terrible difficulté I J'ai pris celle-ci plutôt que celle-là, peut-être parce qu'elle était à ma droite et que j'ai l'habitude de me servir de mon bras droit plus volontiers que de mon bras gauche.
De toutes ces pièces de monnaie, qui sautillent dans ma poche, s'il en est une que j'ai tirée de préférence aux autres, c'est qu'elle était à la lettre la première venue, c'est qu'elle se trouvait plus que toutes ses sœurs à portée de ma main. Voilà des motifsl Avec un peu de réflexion, je pourrais en trouver pour la moindre de mes actions. Mais je veux vous accorder qu'il m'arrive de faire certaines choses sans savoir pourquoi. Qu'en conclurez-vous? Que ce powqtioi^ étant invisible, n'existe pas? Je vous trouve bien hardi dans votre conclusion. On irait loin avec une pareille façon d'argumenter, savez-vous bien ? La bière se corrompt à l'air; je n'en vois pas la cause; donc il n'y en a pas. Seriez-vous content de ce raisonnement? Vous n'oserez pas dire que oui.
Puis considérez les cas où nous n'avons pas conscience du motif de notre action. Est-ce dans les circonstances graves? Allez dire par exemple à cet homme qui va se marier : « Mon ami, vous ne savez pas pourquoi vous épousez mademoiselle; vous n'avez aucun motif de faire ce que vous faites. » J'ai grand'peur qu'il ne vous rie au nez, s'il est d'humeur facile, ou qu'il ne se fâche et vous traite d'impertinent, s'il est d'humeur bourrue. Non, si le motif d'un de vos actes vous échappe, c'est quand l'acte est assez insignifiant pour laisser sommeiller votre attention. Vous ne le remarquez pas, parce que vous n'avez aucun intérêt à le remarquer. De même, qu'on vous demande si vous avez déjeuné ce matin, vous le saurez d'ordinaire, parce que la chose ne manque pas d'une certaine importance; c'est du moins l'avis de votre estomac; mais qu'on vous demande si vous êtes sorti de la maison
Renard. — LXVII. 2
le pied droit ou le pied gauche en avant, vous rigrnoi*ez, parce que n'étant pas superstitieux, comme les anciens Romains, vous ne vous souciez pas du tout de cet infime détail.
Ainsi, à vous entendre, nos actions auraient des motifs, chaque fois qu'elles ont un objet important; elles pourraient n'en pas avoir dès qu'elles perdent toute gravité. Voyez ce qui s'ensuit. Si notre liÏKîrté consiste à agir sans motif, vous seriez libre, quand vous n'auriez aucun avantage à l'être ; vous ne le seriez plus, dès que la chose pourrait en valoir la peine. Le beau privilège, n'est-ce pas, qu'une pareille liberté! Et comme il y a de quoi vanter le magnifique cadeau que vous faites aux hommes !
Non, croyez-moi, renoncez à l'idée de séparer les actions humaines en deux catégories : celles qui sont déterminées et celles qui ne le sont pas. Résignez- vous à cette vérité, qui est la même sous deux formes dilVérentes : Tout fait a une cause ; Tout acte a un motif.
Ici mon adversaire reprend la parole, et il me tient à peu près ce langage :
« Il vous faut, dites-vous , une cause pour clraque action. Eh bien, ne cherchez pas si loin. La véritable, la seule cause, c'est ma volonté. Les motifs qui précèdent sa décision sont i)our elle des occasions de se déterminer , et rien de plus ; c'est elle , en qualité de force indépendante, qui détermine tout, loin d'être déterminée. »
— Entendons-nous bien, je vous prie. Dépouillons l'idée qui s'enveloppe de ces grands mots abstraits. Si je comprends comme il faut, voici ce qu'ils signifient: Quand je fais une chose, ce n'est pas parce que je la croîs bonne ou utile, c'est parce que je la veux. — Eh ! sans doute, vous le voulez. Qui le conteste? Mais vous reculez pour mieux sauter. Car laissez-moi vous adresser une toute petite question : Pourquoi voulezvous ? — Je veux parce que je veux, reprend mon adversaire, et tout est dit. Mon Dieu! oui. Pas d'autre réponse possible. Je veux , parce que je veux. Stat pro ratione voluntas. C'est le dernier mot du libre arbitre.
Ainsi vouloir sans savoir pourquoi, se déterminer sans raison, tel est donc le splendide privilège que l'on revendique pour l'humanité. Je me souviens de ces paroles d'un bon Père Jésuite à un maréchal qui avouait croire à la religion sans y rien comprendre : « Point de raison! Je ne saurais que vous dire : Je ne sais pourquoi. — Les beaux mots ! Ils devraient être écrits en lettres d'or... — Point de raison! Point de raison! Que Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grâce ! »
Le malheur est que notre esprit ne peut concevoir rien qui se fasse sans raison et qu'il ne reste plus qu'à conclure avec les plus sincères et les plus habiles défenseurs du libre arbitre. Le libre arbitre ne se prouve pas; essayer de le démontrer, c'est le nier. C'est un mystère incompréhensible, qu'il faut croire sans tenter de l'expliquer.
Mystère I mystère! Voilà qui est bienlôt dit et clôt à ravir une discussion ! .Matière de bréviaire, eût dit ce scélérat de frère Jean. L'aveu est en tout cas précieux
à recueillir; car voulez-vous que nous Texprimions sous une autre forme? Il revient à ceci : que le raisonnement est impuissant à renverser le déterminisme, que tout effort pour concevoir une volonté se résolvant sans motif vient se briser contre ce terrible axiome : 11 n'y a pas de fait sans cause.
Je sais bien que je n'ai encore attaqué qu'un des ouvrages avancés des défenseurs du libre arbitre, qu'il leur reste bien d'autres retranchements. Nous y viendrons tout à l'heure; mais en attendant je voudrais faire saillir en quoi consiste ce mystérieux libre arbitre. Tel qui lui trouve bonne mine en le voyant de loin, enveloppé de brume et de mots pompeux, serait, peutêtre surpris de penser tout autrement, s'il l'apercevait de prés en pleine lumière et mis à nu.
Qui pourra dire la puissance des mots? Comptez les gens qui jugent les autres sur l'étiquette, qui se laissent guider par une ressemblance de noms, et onvs 3erez effrayés de leur nombre. Quand César fut assassiné, il y avait deux Cinna dans Rome ; l'un était des meurtriers, l'autre était un bonhomme de poète fort inoffensif. Le peuple rencontra l'innocent et le massacra. Pourquoi s'appelait-il Cinna?
Ce fait se reproduit tous les jours et les habiles tirent parti de la crédulité des naïfs. Quand Napoléon tua la République et créa le Consulat, la foule crut que la République vivait toujours, puisque la France avait
des consuls ainsi que Rome après l'expulsion des rois. N'y a-t-il pas de bonnes gens qui se figurent que ces abominables républicains de 93 se promenaient par les rues sans feuille de vigne et qu'ils méritaient ainsi le nom de sans-culottes? On les étonnerait bien en leur apprenant que nous avons tous aujourd'hui droit au même titre, puisque nous portons des pantalons, à moins d'être laquais ou courtisans. Je connais aussi bien des personnes incapables de distinguer un partisan des libertés communales et un communiste. Commune, communiste, cela va de soi.
Certes l'honnête Boileau avait cent fois raison d'apostropher l'équivoque maudite ou maudit. Cette peste a pénétré partout, même dans la philosophie, et je crains que les mauvaises langues n'osent dire : surtout dans la philosophie. Il est si facile de faire entrer deux idées différentes dans la même abstraction creuse et retentissante. Il est si agréable pour discuter d'avoir à son service quelques-uns de ces twmes à double sens, capables d'éterniser le moindre débat. Un adversaire vous a enfermé dans un raisonnement comme dans une boîte dont il tient la clef; vous allez être pris; preste ! vous disparaissez dans un double-fond, vous voilà sauvé! Quand je pense que M. Littré dans son dictionnaire monumental relève jusqu'à vingt-quatre acceptions du mot liberté! Quelle richesse! Quelle perspective de discussions inextricables !
Pour revenir au libre arbitre, remarquez que, au lieu de cette expression, l'on emploie souvent celle de liberté. Or, sans énumérer les choses différentes auxquelles elle s'applique, je mets en fait que bien des défenseurs de ce qu'ils appellent la liberté de l'homme
se croient les champions de la liberté politique. Je voudrais penser que les philosophes de profession ne sont jamais dupes de confusions pareilles. Mais comment faire ? Je lis dans un ouvrage fait d'ailleurs avec conscience et plein des meilleures intentions * : « Montesquieu comprenait trop bien la liberté politique pour ne pas admettre la liberté morale qui en est la base. » Vous l'entendez. Un homme est Tennemi du libre arbitre; c'est un ami du despotisme. La réciproque est sans doute vraie, comme on dit en géométrie, si bien que Bossuct se trouve transformé en libéral ; c'est lui qui en serait surpris, s'il revenait au monde. Je me rappelle à ce propos ce fou de Lamettrie, matérialiste forcené, qui dans une ville d'Allemagne voit un jour sur une devanture cet enseigne : « Un tel matérialiste. » 11 entre, demande le boutiquier et embrasse le bonhomme confondu. Notre matérialiste était un brave épicier, et son enseigne le disait en allemand. Oh ! les mots, les mots! Comprenez-vous maintenant pourquoi je tiens à éclaircir ce qu'il faut entendre par le libre arbitre?
« Je ne connais pas d'autre raison dé mon vouloir que mon vouloir même, » dit Fénelon. Je veux, parce que je veux, avons-nous dit plus haut. On a beau me proposer mille motifs de faire une chose; je choisis à ma fantaisie le parti que je veux, et je le choisis sans rien qui me détermine. C'est là ce qu'on affirme en disant : J'ai mon libre arbitre 2.
1. Barni, Histoire des idées morales et politiques en France au XVIII- siècle.