Je parle du moins du langage philosophique , car dans
Mais une volonté, qui ne connaît ainsi ni loi ni règle, est capricieuse, inconstante, mobile comme Tonde, ou plutôt elle n'est comparable à quoi que ce soit, puisque tout ce que nous connaissons obéit à des lois; ce n'est pas liberté qui est synonyme de libre arbitre, c'est arbitraire, et, à ce compte, que ceux qui auraient peur en soutenant le déterminisme de passer pour des amis de la tyrannie se rassurent. L'arbitraire, que nous condamnons dans l'homme, est l'opposé même de la liberté. Je ne sache «pas qu'on ait été très libre au temps où les rois signaient leurs édits de cette formule : Car tel est notre bon plaisir. Tel est pourtant en politique l'équivalent exact de : Je veux, parce que je veux.
Oui, qu'on le veuille ou non, le libre arbitre, c'est l'arbitraire régnant en maître dans le domaine moral. S'il est vrai que dans tous les cas vous pouvez, en dépit de tous les motifs, vouloir indifféremment une chose ou son contraire, s'il est vrai qu'aucune idée, qu'aucun sentiment n'est capable de vous déterminer à agir dans un sens plutôt que dans un autre, chacun de vos actes est un coup de tête que rien n'explique et que rien ne justifie; c'est une fantaisie qui ne se rattache à rien, qui sort tout armée de votre cerveau sans qu'on sache ni comment ni pourquoi.
Qui pourra prévoir, escompter votre conduite future? Puisque chaque résolution dépend uniquement de votre libre arbitre, il n'y a pas de raison pour que dans les mêmes circonstances vous agissiez deux fois
le langage vulgaire ces mots ont un autre sens. Voir page 181.
de même. Hier on tirait le canon, quand vous êtes sorti ; vous avez jugé à propos de ne pas vous mettre sur le chemin des boulets; mais aujourd'hui il peut vous plaire d'aller vous planter droit devant la bouche à feu. Ala place de vos parents, je ne serais pas rassuré.
Non, pour ma part, je ne saurais avoir confiance en l'homme qui serait doué d'une faculté aussi dangereuse pour lui et pour les autres. Il me prie de passer chez lui ; mais qui me garantit qu'au moment où j'arriverai il n'aura pas pris la clef des champs? Je lui ai confié un dépôt; il a promis de le rendre;, mais si par une lubie de son libre arbitre il allait s'y refuser ! Ne me parlez pas de son caractère honnête, du devoir qui s'impose à sa conscience, du danger qu'il peut courir à nier ainsi effrontément. Est-ce que le libre arbitre n'est pas souverain ? Est-ce que rien peut le déterminer? Est-ce que les motifs les plus puissants peuvent lui imposer une décision quelconque? Est-ce qu'il y a même des motifs forts et faibles, puisque c'est lui qui à son gré les rend tels en se soumettant aux uns et en résistant aux autres ?
Vous avez sans doute parmi vos connaissances quelqu'un de ces personnages fantasques, comme il n'en manque pas de par le monde. II vous donne un rendez-vous, et il n'y vient pas; il a soutenu aujourd'hui cette opinion, demain il soutiendra l'avis opposé; il vous a permis d'user librement de son jardin, et il vous ferme la porte au nez. Vous connaissez à coup sûr des gens taillés sur ce modèle, et vous n'en voudriez pas pour amis ; on ne peut compter sur rien avec eux, on ne sait jamais ce qu'ils feront dans la minute prochaine; on les gratifie d'épithètes fort peu
flatteuses, on les fuit comme la peste. Et pourtant ces gens-là se rapprochent de l'idéal du libre arbitre ! Ils agissent par des motifs si secrets, si personnels, qu'ils paraissent presque n'en pas avoir. Interrogezles à ce sujet : f Pourquoi ne m'avez- vous pas attendu à l'endroit où vous m'aviez dit de venir? » Parce que^ répondront-ils comme les enfants qui boudent. Insistez, et vous en tirerez sans doute cette réplique : Tel a été mon bon plaisir; ce qui ressemble fort à ceci : J'ai voulu, parce que j'ai voulu.
Mais faisons un pas de plus. Voulez-vous voir l'idéal du libre arbitre plus près encore d'être réalisé? Regardez cet homme qui se décide sans tenir compte des motifs que vous alléguez. Il veut par exemple sortir de chez lui par la fenêtre, et il habite au troisième étage; vous lui représentez que la fenêtre est loin du sol, que le pavé est fort dur et sa tête assez tendre pour s'y briser. Mais il n'écoute rien, il veut user de cette voie inusitée, sous prétexte que cela lui plaît ainsi ; que penserez-vous de cet hommelà? Ou je me trompe fort, ou vous estimerez qu'il a sa place marquée dans une maison de fous. S'il persiste dans son projet malgré vos conseils, vous recourrez à des arguments d'un nouveau genre, vous emploierez la camisole de force. Eh bien , admettez le libre arbitre , tous les hommes agissent d'une façon aussi sensée que notre lunatique ; ils ont le privilège de ne pas écouter la raison, de se moquer de ses avis, et c'est alors qu'on peut dire à la lettre : « Les hommes enferment quelques-uns d'entre eux dans des maisons de fous pour faire croire que les autres ne le sont pas. »
Il est naturel que le libre arbitre ainsi exposé dans sa nudité ne paraisse plus aussi ainnablc à ses partisans. 11 a vraiment mauvaise physionomie; c'est un ami compromettant; il faut donc, pour le présenter dans le monde, rhabiller décemment, voire même le travestir.
Les uns TafFublent alors de phrases à paillettes et le défe'uisent si bien sous leur clinquant qu'on ne le reconnaît plus. Ils le mettent sur un trône, puis ils sonnent une fanfare en l'honneur de la liberté :
Liberté, liberté chérie.
Combats avec tes défenseurs !
Le public applaudit; ce pauvre public a si longtemps été sevré de liberté, que cet air de bravoure ne peut manquer de lui plaire. Le tour est joué; à l'aide d'une équivoque, le libre arbitre est sauvé.
D'autres, plus francs ou plus clairvoyants, reconnaissent que le vieux libre arbitre a fait son temps, qu'on ne peut plus le soutenir, que les déterministes ont raison de l'attaquer, et les voilà qui font concessions sur concessions. « Oui sans doute, disent-ils, les habitudes, les passions, la crainte des lois, les motifs en un mot sont bien quelque chose ; il serait puéril de le nier; ils Influent sur la décision, mais ne suffisent pas à la produire; ils limitent le libre arbitre, ils ne le suppriment pas. »
Cela revient à dire aux déterministes : « Ne chassez
pas tout à fait notre cher libre arbitre. Soyez généreux; laissez-lui une petite place, si petite qu'elle soit. IVous en serons contents; nous sommes si peu ambitieux ! »
La prière est touchante; mais prenez garde, déterministes, mes frères ! Il y a longtemps que La Fontaine a dit :
Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.
On ne fait pas sa part au libre arbitre. 11 faut lui enlever ou lui céder tout, et pour le prouver, raisonnons un peu, s'il vous plaît.
On dit donc : Le libre arbitre contribue avec les motifs à déterminer l'action. Il est une force agissant en concurrence avec d'autres forces . On ajoute : L'éducation , l'hérédité , le climat, notre conduite passée sont des éléments dont il faut tenir compte ; mais à côté se trouve un élément indépendant qui agit aussi et qui suflit à contrebalancer tous les autres. C'est toujours le libre arbitre.
Ne nous payons pas de mots; mais brisons l'os, comme dit Rabelais, pour en extraire la substantifique moelle, à supposer que moelle il y ait. Voyons, en d'autres termes, ce que contient ce raisonnement.
D'abord, remarquons-le pour l'édification de ceux qui pourraient croire à l'innocence de ce libre arbitre réduit à sa plus simple expression, le résultat est le même que si l'on adopte le libre arbitre pur et simple.
Car de trois choses Tune :
Ou Ton admet que le libre arbitre agit toujours
conformément aux motifs les plus forts. Mai» a ce serait un souverain sans pouvoir, qui règne e gouverne pas; ce serait une espèce de roi-soliv obligé d'approuver tout ce qui se fait sans lui e mettre au bas des édits rendus par ses ministre Car tel est notre bon plaisir. Qui le prendrait ai rieux ? Concevoir ainsi le libre arbitre, ce serai créter à la fois qu'il est vivant et mort ; ce ser^J^ laisser exister de nom et le supprimer de fait.
Ou bien on suppose que le libre arbitre peut toi jours résister à ces mêmes motifs et les surmonte pour peu qu'il veuille s'en donner la peine. Mais, en cas, c'est exactement comme si les motifs n'existaie pas; un calcul des plus élémentaires suffit pour prouver. Nous avons d'un côté une somme de fore que nous connaissons et que nous pouvons évaluer- ,.c'est l'ensemble des motifs agissant dans un sens. Je les désigne par des chiflres, 3, 5, 8, peu importe. Si je sais faire une addition, le total sera 16. Représentons les motifs qui agissent en sens, contraire par 2, 3, 5 ; cela fait 10. La différence des deux forces opposées sera 6. Pour le déterministe , rien de plus simple. L'action sera déterminée dans le premier sens par une force égale à 6. Mais introduisez. le libre arbitre. C'est une force qui se dérobé à toute évaluation. Elle peut à son gré être très grande ou très petite; elle peut avoir la taille de la grenouille et s'enfler sans éclater jusqu'à celle du bœuf; elle égalera 6, si elle veut ; elle contrebalancera 100, si cela lui plaît. La conséquence, c'est que le résultat de la lutte dépend uniquement du libre arbitre; c'est que l'action reste aussi indéterminée que si les motifs comptaient
pour zéro. Par suite aussi, tous les arguments que nous faisions valoir contre la théorie du libre arbitre pur et simple portent contre celle du libre arbitre soi-disant mitigé.
Reste la troisième supposition, qui tient le milieu entre les deux autres. C'est que le libre arbitre doit en certains cas se montrer docile et peut en certains autres se montrer rebelle aux motifs les plus puissants. Mais cela nous ramène à distinguer deux catégories d'actions : celles qui sont motivées, celles qui ne le sont pas; et nous retrouvons ici l'éternelle réclamation de notre raison, qui à tout fait cherche une cause et ne peut s'en passer. Ne s'agit-il que d'un seul acte, il vient toujours un moment où se pose cette question : Pourquoi le libre arbitre a-t-il agi en ce sens plutôt qu'en l'autre? — Je suis bien fâché de me répéter.
Tes pourqtwiy direz-vous, ne finiront jamais.
Mais que voulez-vous? Il n'est pas plus facile d'y satisfaire maintenant que tout à l'heure. Si l'on répond : Pour tel motif, plus de libre arbitre ! Il est déterminé, il est perdu. 11 faut donc revenir à la réponse ordinaire : 11 a voulu parce qu'il a voulu, et c'est de nouveau le caprice, l'arbitraire, le hasard dominant toute la vie de l'homme et de l'humanité; c'est le fait sans cause, c'est-à-dire l'inintelligible!
Un exemple est souvent utile pour éclaircir une démonstration. Prenons-en deux, l'un dans l'histoire d'un individu, l'autre dans celle d'un peuple.
Bonaparte est à la veille du dix-huit Brumaire. 11
hésite encore à faire un coup d'Etat, à tuor la République à son profit. Il pèse le pour et le contre. D'un côté, la crainte d'échouer, de perdre l'honneur et la vie, peut-être un scrupule do conscience à la pensée qu'il va violer la loi et commettre un crime. De l'autre, l'ambition, l'espérance d'être le premier, la honte et la difficulté de reculer au moment critique, l'exemple de César et de Cromwell, l'excitation môme du danger. Chacun sait comment il se décida.
Eh bien, le déterministe ne dit pas : Le coup d'Etat eut lieu, parce que de façon ou d'autre il devait en être ainsi. Mais il dit : Bonaparte agit de la sorte, parce que les derniers motifs furent plus forts que les premiers, .et ils le furent à cause de son éducation antérieure, de son état moral, de la situation générale des esprits, etc. ! Le défenseur du libre arbitre (vieille école) ne peut, s'il se pique d'être conséquent, dire autre chose que ceci : Bonaparte exécuta son coup de force, parce qu'il le voulut, et il le voulut, parce qu'il le voulut. ÀVe cherchez pas ses motifs. Il choisit en toute liberté ce parti ; il aurait pu tout aussi bien choisir le parti contraire. Mais le défenseur du libre arbitre (jeune école) gronde son confrère et taxe ses paroles de naïveté maladroite. Ces messieurs, en qualité d'amis et de compagnons d'armes, ont le droit d'échanger quelques aménités philosophiques. Bonaparte, dit-il à son tour, a certainement tenu grand compte des motifs; son tempérament, ses habitudes, les idées qu'il a comme respirées dans l'air environnant, ont à coup sûr influé sur sa décision; mais il a été incliné et non tout à fait déterminé; il pouvait, s'il Tavait voulu, se soustraire à
toutes CCS influences. — Et pourquoi ne Ta-t-il pas voulu? — La question est indiscrète. I! n'a pas voulu, parce qu'il n'a pas voulu. Cela doit suffire.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cette réponse ressemble terriblement à celle du philosoptïe qu'on tançait tout à l'heure. J'ai beau chercher, je ne vois pas de différence entre la vieille et la jeune école, sinon que la jeune fait un peu plus de façons avant de se résigner à sauter. N'importe ! Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est toujours la même culbute.
Autre exemple. La France au xvi^ siècle s'est trouvée tiraillée entre la Réforme et l'Eglise catholique et elle a fini par se décider en majorité pour Rome. Aux yeux de l'historien fataliste^ c'est la Providence ou le destin qui l'ont ainsi ordonné. Rien de plus simple, inutile de chercher une explication. Remarquez en passant comme un historien, partisan du libre arbitre, serait voisin du précédent. Pour lui aussi, un mot explique tout ; pas n'est besoin de se livrer à des conjectures, à une enquête. Les Français d'alors sont restés catholiques, parce qu'ils l'ont voulu, et voilà tout. Quant à savoir pourquoi ils l'ont voulu, c'est toujours ce qu'il ne faut pas demander. Le déterministe ne résout pas la question avec une facilité aussi enfantine ; il l'étudié longtemps, la tourne et la retourne pour l'envisager sous toutes ses faces ; il remarque que la Réforme a triomphé tout à fait au nord de l'Europe, que le catholicisme est resté vainqueur presque sans combat au midi ; il pense alors que la France située entre les deux régions est par cela même restée partagée entre les deux religions ; il
trouve des causes nombreuses à ce fait unique : la race, le climat, le passé de la France, le caractère des habitants, l'austérité calviniste qui a effarouché un peuple ami de la gaité, des mœurs faciles et des pompes qui parlent aux yeux. II peut se tromper, parce qu'il est homme ; mais il se corrige, découvre peu à peu la liaison logique des événements et, au lieu du hasard ou d'une volonté arbitraire, il met une chaîne de causes et d'effets où ne manque pas un chaînon. Ecoutons maintenant ceux qui ne veulent ni du libre arbitre tout cru ni du déterminisme. Ils consentent que l'on cherche les causes des événements ; ils travailleront même à les démêler ; ils sont bien convaincus que la position géographique de la France, l'ignorance et les préjugés des Français de ce temps-là ont avec bien d'autres choses contribué à la défaite de la, Réforme en notre pays. Mais ils trouvent moyen d'admettre en même temps que les Français auraient pu, s'ils l'avaient voulu, passer en masse dans le camp protestant. Pourquoi donc encore une fois ne l'ont-ils pas voulu ? Est-ce pour les motifs cités plus haut ? Si l'on dit oui, l'on est déterministe. Si l'on dit non, il ne reste plus après cela que l'éternel refrain : Ils n'ont pas voulu, parce qu'ils n'ont pas voulu. Ce n'était pas la peine de faire un si long détour pour en revenir là.
Arrêtons-nous un peu. Qu'avons-nous fait jus-qu'ici ? Nous avons tenté de prouver que la théorie
du libre arbitre, sous quelque forme qu'elle se déguise, aboutit à l'arbitraire et à l'incompréhensible. Nous lui avons opposé obstinément cette réclamation de notre esprit qui à tout fait exige une cause. Pour changer, essayons d'un autre raisonnement.
L'homme n'est pas le seul être qui existe ; il n'est pas isolé dans l'univers : il n'est pas hors de la nature, il en fait partie intégrante. Or ne serçiit-il pas étrange que tous les êtres fussent soumis à une loi et que l'homme seul en fût exempt ? Avouez-moi qu'une pareille exception en sa faveur paraît peu vraisemblable ; je vous avouerai en retour que cet argument est moins fort que les précédents contre le libre arbitre. Mais des pièces de campagne peuvent jouer leur rôle dans une bataille à côté des canons de plus gros calibre ; une preuve ne perd rien à être renforcée d'une présomption.
Je sais d'avance la réponse qu'on ne manquera pas de me jeter à la face. L'homme n'est-il pas le roi de la nature ? Est-il juste que le souverain obéisse aux mêmes lois que les sujets ? Passe encore si c'était un monarque constitutionnel ! Mais le pouvoir de l'homme sur tout ce qui l'entoure est en théorie, et même souvent en pratique, illimité. N'use-t-il pas tous les jours de son droit de vie et de mort sur les animaux ?
Il y a bien longtemps que l'on connaît ces prétentions de l'homme à la royauté universelle et absolue. Mais, pour être vieilles, en sont-elles plus fondées? Elles me semblent un peu vermoulues à force de vétusté ; je crains que nous n'ayons plus la dose de naïveté suffisante pour dire comme dans les siècles
Renard. -• LXVIL 3
passés : Tout a été fait pour riiomme, les astres pour réclairer, l'arc-en-ciel pour réjouir ses regards, les cailles pour l'engraisser, les moustiques pour exerce» sa patience, la foudre pour le punir, le poivre pour réveiller son palais blasé,' le melon pour lui offrir par le nombre de ses tranches une occasion de piquenique en famille. Tout cela était bel et bon du temps que le ciel était une voûte de'cristal tournant autour de la terre immobile. Mais, hélas ! la science impitoyable a changé tout cela ! Depuis que Copernic et Galilée ont mis la terre en branle autour du soleil, il a fallu renoncer à faire de notre petit tas de boue le centre de l'univers. Les enfants de dix ans savent aujourd'hui que l'homme est un atome sur un grain de sable et qu'il roule dans l'immensité avec des millions et des millions d'étoiles dont plus d'une est quelques milliards de fois plus grosse que notre globe. Mais l'orgueil humain est tenace. S'il a perdu un trône, il tâche de s'en rebâtir un autre. L'homme n'ose plus se proclamer le pivot du monde. Eh bien, il prend sa revanche en se mettant en dehors de la nature.
Tout nous apparaît déterminé ; les flots de la mer comme les nuages du ciel se meuvent suivant des lois constantes ; la pierre qui tombe comme l'astre qui sillonne l'espace cèdent à la même nécessité ; lo chien qui poursuit le lièvre et le lièvre qui fuit devant son ennemi sont poussés l'un et l'autre par des causes irrésistibles. Qui s'aviserait de dire aujourd'hui que le nuage est libre de résister au vent ou que lo chien de chasse court après sa proie par un effet de son libre arbitre ? Non , c'es.t pour lui seul que l'homme garde ce merveilleux libre arbitre^; c'est à
lui qu'i! réserve le privilège de rindépendanco absolue. Oh ! sans doute il est doux pour la vanité de se considérer comme un personnage à part, de se croire une manière de Dieu, de s'ériger en être d'exception. Aussi les partisans du libre arbitre font-ils sonner bien haut le beau rôle qu'ils font jouer à l'humanité. Lui tixer sa place au sein de ce déterminisme universel, prétendre qu'elle ne peut rien faire sans raison, c'est, suivant eux, la ravaler, la dégrader. Comment accepter une doctrine si contraire à la bonne opinion qu'on a volontiers de soi-même ? Les déterministes, qui s'humilient ainsi de gaieté de cœur, sont des gens qui n'ont certes pas de fierté dans l'âme. Que pourront-ils répondre à ce reproche accablant ?
11 y avait je ne sais quand et je ne sais où un philosophe qui soutenait que les hommes ont des ailes. Ne me dites i)as que c'est là un conte sans vraisemblance. Qu'est-ce que les philosophes n'ont pas soutenu ? On le pria d'ouvrir les yeux ; on lui montra des épaules nues d'hommes et même de femmes ; c'était chose facile, car en ce pays-là les femmes aimaient à se déshabiller sous prétexte de s'habiller, ce qui, diton, se voit encore quelquefois. On disséqua devant lui des cadavres et l'on croyait lui avoir démontré son erreur, quand tout à coup il prit la parole et dit à ceux qui essayaient de le convaincre : « mes frères, (pielle folie vous pousse à rabaisser le genre humain, dont vous faites partie comme moi ? Pourquoi voulezvous le priver de la faculté de voler ? N'est-ce pas là une admirable prérogative ? Arrière vos doctrines désolantes, âmes vulgaires, esprits rampants, qui condamnez le plus noble enfant de la création à se traîner-
comme une chenille, à la surface de la terre ! Moi, je le fais papillon. Ignorez-vous le prix de ces ailes que
vous coupez sans pitié? Songez-vous » 11 aurait
continué longtemps, si ses auditeurs, qui n'étaient point philosophes, ne fussent partis d'un gi^and éclat de rire ; ils convenaient qu'il serait fort agréable pour l'homme d'être oiseau tout en restant homme ; mais ils ne comprenaient pas que ce fût une raison suffisante pour transformer cet animal à deux pieds et sans plumes en conquérant de l'air et en rival des hirondelles. Le raisonnement de ceux qui veulent conserver la croyance au libre arbitre, parce qu'il fait honneur à l'homme, me rappelle, sauf leur respect, celui de ce philosophe fantaisiste. Je n'y vois qu'une différence: c'est qu'on peut regretter de n'avoir point d'ailes, et que l'avantage d'agir sans consulter la raison me semble médiocrement enviable. C'est du reste le même argument qu'on opposait à Galilée, et rien de plus naturel. Le déterminisme fait dans le monde moral ce que la découverte de l'astronome fit dans le monde physique. 11 tire l'homme de l'isolement où il s'enfermait ; il lui rend sa place dans la série des êtres ; il le fait rentrer dans la nature. Galilée, lui aussi, était coupable d'enlever à la terre le haut rang que les hommes accordaient libéralement à leur domicile ; il la dégradait, il la ravalait avec la race qui l'habite. L'Inquisition lui fit chèrement expier un crime aussi grave ; pourtant la terre tourne, et je crois même que les théologiens ont enfin pris leur parti de la laisser tourner. Un jour viendra sans doute où le déterminisme aura le bonheur d'être accepté avec la même résignation .
Ce qui me confirme dans cet espoir, c'est que le progrès de la science consiste à découvrir des lois partout où les premiers hommes ne voyaient qu'accidents fortuits ou caprices d'une volonté arbitraire. Un enfant battra la porte qui l'a pincé ; il vous dira que le feu n'a pas voulu s'allumer ; il se dépitera contre des chiffres qui refusent de se laisser additionner. Ainsi l'humanité dans son enfance prête aux choses une espèce d'indépendance qui défie tout calcul. Si elles n'agissent pas d'elles-mêmes, elles sont du moins les instruments dociles de quelque être mystérieux dont on ne peut pénétrer la conduite . Les vents et les fleuves deviennent des personnes, tantôt malfaisantes, tantôt pleines d'excellentes intentions ; la foudre est lancée par un Dieu irrité ; les sauterelles sont un fléau envoyé par le Tout-Puissant, témoin ce prédicateur qui avait lu distinctement ces deux mots sur leurs ailes : Ira Dei; l'épidémie est une punition céleste ainsi que l'ihondation, et alors vivent comme moyens de salut les processions de reliques ou les cierges flambant devant une image sacrée ! Mais plus le monde vieillit, plus il relègue dans le domaine des chimères ces volontés soi-disant libres qui se partageaient la royauté de l'univers. Nuages flottant dans le ciel, flots soulevés par la tempête ou la marée, astres roulant dans l'espace, tout lui! apparaît soumis à des lois qu'il découvre une à une. Quand l'homme connaîtra bien les lios qu'il subit, ce jour-là aussi le libre arbitre aura vécu.
Si j'étais savant, ce serait le moment de montrer que l'homme ne peut sentir, penser, vouloir, sans un certain ébranlement des nerfs. Supposez qu'il n'y ail en lui qu'une succession de mouvements nerveux s'engrenant l'un dans l'autre pour aboutir à une action, comme les roues de l'horloge finissent on tournant par mouvoir un ressort et le faire tomber sur un timbre. Il va sans dire qu'en ce cas-là il ne saurait être question de volonté indépendante. Mais pour mener à bien une pareille démonstration, il faudrait, lecteur, un gros livre avec toutes sortes de planches minutieuses, d'expériences compliquées et de termes horrifiques. Ce ne serait pas une excursion, mais un voyage de long cours en pleine physiologie. 11 aurait son utilité, je n'en doute point ; mais on peut s'en passer. Nous avons assez d'autres arguments pour négliger une preuve , qui serait très forte , si elle n'avait le tort d'être difficile à établir et hors de la portée du plus grand nombre.
Si j'étais théologien ou, ce qui n'est pas très différent, métaphysicien, je pourrais encore trouver un point d'appui dans l'idée qu'on se fait en général de Dieu. En qualité d'être parfait, il doit, dit-on, connaître le passé, le présent, l'avenir. Or comment peul- 11 savoir ce que je ferai, si jo suis libre à tout moment de faire une chose et son contraire. Ma conduite est déterminée, par cela seul qu'elle peut être prévue. On pourrait dire à ce sujet une foule de belles choses ;
mais j'aime mieux me taire. Expliquer la nature de l'homme par celle de Dieu , c'est , me semble-t-il, éclaircir l'obscur au moyen du plus obscur. Mieux vaut s'en tenir aux raisonnements que nous avons développés ; ils sont plus simples, il est vrai ; mais qui dit plus simples ne veut pas dire plus aisés à réfuter ; il se pourrait même que ce fût tout le contraire.