‹ L'homme est-il libre?Chapitre 5 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous sommes déjà montés par plusieurs voies différentes à l'assaut du libre arbitre ; mais nous nous sommes toujours servis de la même arme : c'est à coups de raisonnements que nous l'avons attaqué. Ses défenseurs n'aiment pas cette façon de combattre, et voici tout à coup qu'ils se dérobent. Changement complet de front et de tactique !

A les entendre, le raisonnement n'est pas de mise en pareille matière ; il est impuissant, inutile. A quoi bon entasser preuves sur preuves? Quatre petits mots suffisent à les renverser toutes, et ces mots magiques les voici : Je me sens libre. Est-ce qu'on démontre l'existence du soleil ? La liberté ne se prouve pas davantage ; elle est un fait que l'homme perçoit directement par la conscience. Elle est aussi évidente que le fameux axiome : Je pense, donc je suis. Descartes n'a-t-il pas écrit quelque part : < II n'est rien qui nous soit connu avec plus de lucidité. »

Ainsi tout le terrain que nous pensions avoir conquis nous est repris d'un seul coup. C'est une nouvelle bataille à livrer. Abordons de front l'ennemi !

11 faut croire d'abord que la conscience du libre arbitre n'est pas aussi claire en tout le monde qu'on veut bien le dire ; sinon l'on ne comprendrait pas comment tant de penseurs ont pu ne pas l'avoir. « Ce sont, direz-vous peut-être, des philosophes enivrés de raisonnement, égarés par le plaisir de s'écarter du vulgaire. N'a-t-on pas vu des penseurs mettre en doute la réalité du monde qui nous entoure? Mais qu'on s'en tienne au simple bon sens, on ne s'avisera pas plus de douter de sa liberté que de l'existence de son corps. » — On oublie, en parlant ainsi, que des nations, des sectes, des époques tout entières, et non pas quelques individus isolés, ont refusé ou refusent encore de reconnaître cette prétendue vérité. Mais la croyance au libre arbitre fût-elle aussi générale qu'elle l'est peu, qu'en pourrait-on conclure? Je ne sache pas que le suffrage universel fasse règle dans la philosophie, non plus que dans la science. Certes, si quelqu'un eût écrit vers l'an 1400 que la terre était emportée dans l'espace avec une rapidité vertigineuse, combien croyez-vous qu'il y aurait eu d'hommes en Europe pour admettre ce fait surprenant? Les savants du temps n'auraient pas manqué d'alléguer qu'ils avaient conscience d'être immobiles, et, s'ils avaient daigné discuter une opinion aussi folle, ils auraient prouvé de la façon la plus irréfutable que l'homme ne pourrait vivre au sein du courant d'air produit par une course aussi échevelée ; ils se seraient écriés, comme fit deux

siècles plus tard je ne sais quel poète : « "Pauvre tourterelle, si le globe tournait, comment retrouverais-tu ton nid et tes petits, une fois que tu aurais pris l'essor? » On eût écrasé le malheureux novateur sous le poids d'arguments aussi solides et d'une unanimité alors très réelle. Peut-être même l'eût-on brûlé quelque peu pour lui apprendre à respecterj^Ies opinions reçues.

On réclame contre la comparaison. On me fait [observer que le cas est tout différent. La rotation de la terre, c'est une chose extérieure à l'homme ; il pouvait s'y tromper. Le libre arbitre est au contraire au dedans de lui-même ; la conscience est là un témoin qui ne peut errer.

J'aurais bien à dire sur cette infaillibilité-là.' Le maître de la maison n'est pas toujours le mieux renseigné sur ce qui s'y passe, et je ne suis pas bien sûr de me connaître à fond ; je n'en veux pas d'autres preuves que les tâtonnements de la philosophie et notre discussion actuelle. Il me semble que la conscience (c'est-à-dire l'homme s'observant lui-même) est sujette à de singulières illusions. Regardez cette paysanne affolée ; elle a vu un revenant, elle a la conscience parfaitement nette de l'avoir vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu. Persuadez-la du contraire, si vous pouvez. En concfurez-vous que le fantôme existe réellement? Vous vous rappelez le Père Malebranche qui croyait avoir un ^igot pendu au bout du nez; ilen était exaspéré, désolé; il avait conscience d'en souffrir, et pourtant nul, sinon lui, ne put jamais voir ce gigot fantastique. Qu'est-ce donc que l'hallucination, sinon une erreur de celte

conscience soi-disant infaillible? Vous savez qu'il existait au moyen âge de pauvres hères qu'on appelait sorciers ; on les accusait d'entretenir commerce avec le diable, et c'était en cet heureux temps une accusation qui menait tout droit au bûcher. Ces misérables le savaient, et pourtant ils étaient souvent les premiers à se charger ; ils décrivaient tout au long leur pacte avec Satan, la figure du tentateur, depuis ses cornes jusqu'à ses pieds de bouc, leur voyage aérien sur un manche à balai, les sacrilèges et les impuretés du sabbat. Ils avaient conscience d'y être allés, et ils aimaient mieux cuire à petit feu que d'en démordre. Choisissez maintenant. Croyez aux sorciers, et dites avec le grave Jean Bodin qu'autant vaudrait révoquer en doute l'existence de Dieu que leurs rapports avec le malin ; ou bien reconnaissez que la conscience peut être dupe d'une illusion et qu'il faut l'interroger avec prudence.

Une réserve pourtant! Il en est de la conscience comme de nos sens. Si elle nous trompe, c'est seulement quand on lui demande ce qu'elle ne peut nous donner. Qu'elle se borne à constater que nous éprouvons telle sensation, que nous avons telle idée. Elle s'en tient alors à sa fonction propre, et dans ces limites son témoignage est irrécusable. Mais quant à décider si un objet réel correspond à cette sensation et à cette idée, c'est là une chose qui dépasse sa compétence. A ce compte, elle peut bien constater qu'un homme croit à son libre arbitre ; mais cet homme a-t-il raison d'y croire, ou n'est-il, comme dit Bayle, qu'une girouette qui se croit libre? C'est une question qu'elle ne saurait résoudre.

Sortons de ces abstractions pour rentrer dans l'expérience. Je connais un partisan acharné du libre arbitre, que j'appellerai A si vous voulez bien. J'appelle D un déterministe non moins acharné que je connais mieux encore, et je vais transcrire ici une petite conversation qu'ont eue naguère ces deux honorables personnages.

C'était au lendemain d'une discussion sur le sujet qui leur tenait à cœur. D, qui croyait avoir emprisonné son adversaire dans un réseau serré d'arguments, arrivait tout guilleret avec l'espérance de le forcer à capituler.

Eh bien, lui dit-il en l'abordant, comment va votre libre arbitre?

A. Mieux que vous ne voudriez, je pense.

D. A-t-il retrouvé la liberté de ses mouvements? 11 me semble qu'hier il était mal à Taise.

A. C'est vrai ; mais je n'ai pas été plus tôt chez moi que d'un seul coup j'ai mis en pièces votre toile d'araignée.

D. Bah! Et comment cela?

A. Vous voyez bien mon petit doigt. Il ne m'en a pas fallu* davantage pour briser tous les fils dont vous aviez voulu m'envelopper.

D. Pourriez-vous recommencer devant moi ?

A. Rien de plus facile. Voulez-vous que je lève ou que je baisse mon petit doigt?

D. Baissez-le. Que faites-vous? Vous l'avez levé?

A. Parfaitement, pour vous prouver que je suis

libre ; et maintenant je le baisse, je le lève à ma fantaisie ; je le fais aller à droite, à gauche. Que répliquerez-vous à cela, discoureur subtil ? Je fais comme cet homme devant qui Ton niait -le mouvement. Il ne répondit rien, mais il marcha.

D. Et c'est là cette terrible machine de guerre?

A. N'est-ce pas assez? Dites un peu que je ne suis pas libre de lever mon petit doigt, pour que j'aie \v plaisir de vous confondre. Dites que je ne puis pas, selon que cela me plaira, m'asseoir ou rester debout.

D. Peste ! Je me garderai bien de rien dire de pareil.

A. Vous voilà donc au bout de vos subtilités ! C'est à voti'e tour d'être embarrassé. Mais pourquoi riezvous?

D. Je vous le dirais bien, si je ne craignais de vous fâcher.

A. Dites toujours.

D. Voici. Mais je vous demande pardon de l'irrévérence. J'étais un jour dans un cirque; un clown venait de faire un saut prodigieux, il avait franchi une corde placée très haut, et il déflait tous les spectateurs d'en faire autant. Un petit homme crie qu'il accepte le défi ; il saute dans l'arène, mesure des yeux la hauteur. Tenez ferme la corde, dit-il ; puis

il prend son élan, se précipite à toutes jambes et

passe sous la corde. Votre victoire ressemble un peu à la sienne.

A. En quoi, s'il vous plaît?

D. Je veux dire que vous passez à côté de la question. Vous vous acharnez à me prouver que vous pouvez lever votre petit doigt, si vous le voulez, le

baisser, si vous l'aimez mieux! Qui a jamais prétendu le contraire? Il s'agit de savoir non pas si vous pouvez faire ce que vous voulez, mais si vous pouvez vouloir sans motif ce que vous voulez. Notre débat porte non pas sur ce qui suit votre résolution, mais sur ce qui la précède ; non pas sur le résultat, mais sur la cause. Croyèz-moi donc, laissez votre petit <loigt en repos. Vous auriez beau le remuer vingt et trente fois de suite, vous n'enfonceriez toujours qu'une porte ouverte.

A. Permettez. Ne condamnez pas si vite mon petit doigt. Pour parler comme vous le souhaitez, je sens fort bien qu'en ce moment je puis vouloir indifféremment le lever ou le baisser ; je sens que je puis faire librement mon choix entre ces deux mouvements contraires, que rien ne me force à l'un plus qu'à l'autre. Direz-vous que je suis hors de la question?

D. Non, cette fois nous y sommes en plein, et je reconnais que la difficulté est sérieuse.

A. Si sérieuse que vous ne riez plus. C'est qu'aussi i'.e serait par trop hardi de nier ce que je sens d'une façon si claire.

D. Et que sentez-vous?

A. Faut-il vous le redire? Qu'il y a un instant j'aurais pu vouloir le contraire de ce que j'ai voulu.

D. Qu'est-ce qui vous le prouve?

A. Belle question ! Une expérience de tous les jours, <le toutes les minutes presque.

I). L'expérience est impossible à faire.

,A. Vous vous moquez. Je vais la répéter devant vous une fois de plus. Je viens de faire un pas à ^^auche ; j'en fais un à droite maintenant. Je recom-

mencerai tant qu'il vous plaira ; je »enverserai l'ordre, P-- èi vous le désirez. Vous voyez bien que je puis vou- % \(Àr indifféremment l'un ou l'autre !

D. Je ne vois rien qu'une affirmation impossible à prouver.

A. C'est trop fort !

D. Du calme, je vous prie, et laissez-moi dire. Vous soutenez, n'est-il pas vrai? qu'en ce momeiit vous pouvez indifféremment vouloir une chose ou son contraire.

A. Certainement.

D. Eh bien, pour le démontrer, il vous faudrait dans un seul et même instant prendre deux résolutions opposées. Quand cela vous est-il arrivé? Essayez un peu de vouloir à la fois aller à droite et à gauche. Avais-je tort de vous dire que c'est une expérience impossible?

A. Mais n'ai-je pas en l'espace de deux secondes, de moins encore, voulu et accompli deux actes opposés? N'est-ce pas la même chose que si tout s'était passé dans le même instant?

D. Pas le moins du monde. Vous avez en deux moments successifs voulu deux choses contraires. Voilà ce qui est incontestable; voilà ce que votre conscience vous révèle. Vous en concluez que vous auriez pu dans le moment précédent vouloir ce que vous avez voulu dans le moment suivant. Voilà ce que je conteste, voilà ce que votre conscience est impuissante à connaître; voilà ce qui me semble une allégation en l'air, un véritable acte de foi que rien n'autorise.

A. Quel parti vous tirez de cette seconde ou peut-

être de ce dixiéme^de seconde qui s'est écoulé entre mes deux résolutions! Vous avouerez pourtant que je n'ai pu changer en si peu de temps, et par suite ce que je veux maintenant, je pouvais le vouloir tout à l'heure.

D. Vous n'avez pas changé? En étes-vous bien sûr?

A. Dame! Je le crois. Sommes-nous encore au temps des métamorphoses ? Suis-je devenu sans m'en apercevoir un ours ou un chêne? Possédez-vous la baguette de Circé?

D. Non vraiment, et je reconnais que vous êtes toujours M. A.

A. Bien obligé.

D. Mais (car il y a un mais) je ne dis pas que le même pavillon couvre la même marchandise. A parler avec rigueur, jamais un homme ne peut dire ce que Siéyès disait aux membres de la Constituante : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Délibérons. »

A. Passe encore à un jour de distance! Mais à une seconde !

D. Voilà un homme qui sort du violon ce matin ; il a la tête basse et l'air honteux. Hier soir, il chantait à tue-tête, il dessinait dans les rues les arabesques les plus compliquées et trouvait son plaisir à casser les réverbères. Croyez-vous qu'il ait changé?

A. Passe encore en quelques heures, mais en une seconde !

D. Celui-ci, il n'y a pas vingt minutes, criait, écumait, grinçait les dents ; il a frappé son enfant si fort qu'il l'a blessé. Vous le voyez calme, triste, confus' de sa fureur, ne comprenant plus ce qu'il a fait. C'est

un tout autre homme. Et combien a-t-il fallu de temps pour le transformer?

A. Passe encore pour quelques minutes, mais un dixième de seconde !

D. Regardez encore cette jeune femme. Elle est jalouse, elle se croit trompée par son mari, et, au moment où il rentre, elle tire sur lui un coup de pistolet. Le mari tombe, et la malheureuse se précipite en pleurant sur son cadavre. Elle donnerait sa vie pour le ranimer. Combien de secondes a-t-il fallu pour éteindre sa haine et réveiller son amour? Autant qu'il en faut pour lâcher une détente.

A. Assez d'exemples comme cela! Où voulez-vous en venir?

D. A ceci : qu'on serait un grand sot de chercher bien loin le mouvement perpétuel. Je demande, moi, où il n'est pas. Tout change incessamment en nous comme autour de nous. Il n'y a pas un être qui soit exactement dans les mêmes conditions d'existence à deux moments distincts, si rapprochés qu'ils puissent être.

A. Oh I oh I Quittons un peu ces hauteurs où vous planez. Vous plairait-il de redescendre à terre et de revenir à votre humble serviteur? Vous prétendez donc....?

D. Que vous n'étiez plus en prenant votre seconde résolution le même qu'en prenant la première ; et par conséquent que vous n'avez pas le droit de dire comme vous le dites : Je fais ceci à présent, donc j'aurais pu le faire il y a un instant I

A. Et que devrais-je dire selon vous ?

D. Il suffirait d'ajouter quelque chose pour que le

Renard. — LXYU. 4

raisonnement fût juste. Il faudrait dire : J^aurais pu faire tout à Tlieure ce que je fais maintenant, si j^avBis été dans le même état mental, si j'avais eu les mêmes motifs, si je m'étais trouvé placé dans les mêmes circonstances. L'homme ivre aurait pu se bien conduire, si le vin n'avait pas troublé sa raison ; Phomme en colère aurait pu être moins brutal, s'il eût été de sangfroid; la femme jalouse n'aurait pas tiré sur son mari, si son imagination lui eût d'avance montré nettement le résultat de son crime.

A. Laissons tous ces gens-làj, je vous prie. Pour moi qui n'étais ni ivre, ni en colère, ni jaloux, je se- * rais bien aise de voir comment un motif nouveau a pu se glisser entre deux résolutions si proches l'une de l'autre.

D. Vous avez levé le doigt d'abord, n'est-ce pas?

A. Oui.

D. Voilà pourquoi vous l'avez baissé ensuite. Vous avez voulu fajre un mouvement contraire au premier, pour me prouver que vous pouviez à volonté faire l'un et l'autre. C'est là le motif cherché.

A. Vous triomphez. Et si je levais deux fois de suite mon petit doigt?

D. Pour m'embarrasser sans doute? Encore un motif!

A. Vous avez beau dire. Il y a en moi quelque chose <ïui se révolte contre vos raisonnements. Je sens bien <|ue rien ne m'empêche à présent de sauter, de courir, de m'arréter, de partir pour la Chine, de me tuer mémo. Je puis faire tout cola et bien' d'autres choses encore.

D. Oui, si vous voulez.

A. Mais je pui« Te«ïoir.

D. Oui) si vous avefc (tes motifs suffisants.

A. Même sans cela. Mettez-moi à l'épreuve. Qu'eslce qwe je ne puis vooloir en ce moment?

D. Je vous défie de courir.

A. Pardl«uî Vou» en aurez )è 'démenti. — - Ouf! je suis tout «Bsoufflé ; mais je suis yainqiaeur, j'ai couru.

D, J'y comptais l)ieft, parce que je tous ai fourni un motif et tm mot^f assez puissant. Ce n^est fwis peu de chose que le plaisir de contredire tes g&m ; demandez plutôt aux femmes et aux philosophes. Mafis me })erniettca-vous de continuer l'éprcfiive?

A. A votre aise.

D. Eh bien, prenez ce canifs ouvrez-le.

A> Voilà qui est fait.

D. Bteni Maintenant conpez'-vaus le tmi,

À. Vous dites?

D, Je dis : Coupez-vous le nez. Vous héliez ?

A, On hésiterait à nyoins.

D. D'accord. Mais puisque vous pouvez vouloir n'importe quoi, sans raison.

A. Certainement; mais revenir chez moi sans mon nez! La chose vaut la peine qu'on y regarde à deux fois.

D. C'est-à-dire que le plaisir de me contredire n'est j)lus suffisant pour vous faire agir. C'était assez pour \-ous déterminer à courir, parce que courir \x)us coûte peu d'eflbrts. Cest trop peu pour vous décider au sacrifice dé cette partie intéressante de votre personne, parce qu'elle vous semble tout à fait nécessaire à sa place. Pur problème de mécanique! Le motif te plus fort l'emporte sur le plus faible.

A. Cependant , vous m'avouerez qu'à la rigueur je pourrais me séparer de mon nez, si fort que j'y tienne.

D. Oui, si vous en souffriez, si vous étiez condamité à clioisir entre lui et la vie.

A. Non, non, j'entends en ce moment même.

D. Oui encore, si vous étiez fou, si le désir de me faire, pièce suffisait à contrebalancer toutes les bonnes raisons que vous avez de vous refuser à cette amputation. Mais ce qui me rassure, c'est que je vous sais trop raisonnable pour agir ainsi. Je'suis bien sûr que vous conserverez cet ornement de votre personne et je parierais sans crainte que, sur 1000 hommes, 999 feraient tout comme vous.

A. Un sur mille pourrait donc faire autrement. Prenez garde! Cette unique exception suffirait à démontrer le libre arbitre.

D. Point du tout. Car je n'admets pas [d'abord que cet acte eût lieu sans cause, et puis [si un [homme se coupait le nez sans autre motif que de prouver qu'il le peut, nous serions d'accord, vous et moi, pour lui offrir un logement dans une maison de[ santé. Si c'est à ce prix-là qu'on peut prouver son libre arbitre, vous reconnaîtrez que c'est un peu cher.

A. Je ne reconnais rien du tout.

D. Répliquez alors.

A. Non, vous m'entortillez toujours dans vos raisonnements, et j'ai besoin de me retrouver. Au revoir! mais un dernier mot. Vous ne pouvez nier que la croyance au libre arbitre ne soit fort répandue de par le monde. C'est à votre avis le résultat d'une illusion. Mais, croyez-moi, vous n'aurez encore rien fait, tant

— saque vous n'aurez pas montré d'où vient cette illusion-là.

D. Merci du conseil. J'y réflécliirai.

Notre ami D... a tenu sa parole. Il s'est demandé d'où vient à tant d'hommes la persuasion qu'ils peuvent vouloir arbitrairement ou indifféremment. Passemoi, lecteur, ces adverbes énormes ; je ne dirai pas avec Molière :

Ces deux adverbes joints font admirablement.

Mais ils rendent ma pensée si J'allais t'acca*blerd'un

troisième. Remercie-moi, lecteur, de t'épargner cette récidive, et, pour te récompenser de ton indulgence, je vais te transcrire ici les réflexions dont l'ami D... a bien voulu me faire part.

« J'ai entendu (c'est lui qui parle) un philosophe dire un jour : J'ai l'idée d'une volonté libre. Or rien n'est libre autour de moi. C'est donc en moi que j'ai dû prendre cette idée. Sinon, elle ne viendrait de nulle part, elle n'aurait aucune raison d'être; ainsi, par l'idée seule que j*ai de mon libre arbitre, je suis certain que je suis libre.

« le triomphant argument! J'ai l'idée d'une chimère. Donc il existe quelque part un animal à poitrail de lion, à ventre de chèvre, à queue de dragon. Vous me direz que j'ai formé moi-même l'idée de cette bête digne de figurer dans l'Apocalypse, que j'ai tout sim-

plement pris dans certains êtres diflérnites parties, que je les ai ensuite rapprochées et cousues tant bien que mal, puis que j'ai écrit au bas de ce monstrueux assemblage : Ceci s'appellera chimère. Vous avez raison. J'ai fait comme qui dirait deux ou trois soustractions suivies d'une 'addition. Voilà tout le mystère. Mais en vérité il faut moitié moins de travail pour construire l*îdée du ïihre art)itre. Un acte est lié à son motif comme un effet à sa cause. Que Ki liaison vienne à vous échapper, comme il arrtve souvent, et vous avez aussitôt l'idée d'un acte indépendant et spontané. Cet acte, il faut pourtant qu'il ait sa raison d'être : votre esprit curieux lui en cherche une; vous le rapportez alors à une faculté spéciale et imagrinaire qui tient lieu de la cause ignorée, et votre esprit, content de ce semblant d'explication, passe outre sans en demander davantage. Que de fois une explication purement verbale est-elle venue ainsi combler une lacune de la science, répondre à un pourquoi auquel on ne pouvait ni donner satisfaction ni' imposer silence! Combien dte siècles ces mots creux : « La nature a horreur du vide, » ont-ils déguisé l'ignorance de la cause qui fait monter Teau dans la pompe ! Ne cherchez donc p9fj si loin conament l'idée de libre arbitre a pu germer dans la cervelle humame. Rien de plus simple et, pourrait-on dire, de plus enfantin.

« Mais enfin c'est un fait, non seulement que beaucoup d'hommes ont l'idée d'une volonté arbitraire, mais encore qulls croisent avec persistance en posséder une. Comment expHquer cette croyance? C'est là le difficile.

« Je iwurraîs dire que c'est une de ces croyances

que le père lègue ù sou lils et que les générations se transmettent religieusement sans les contrôler. Il y a peut-être là quelque chose de vrai. On sait assez combien la foule moutonnière a de peine à sortir de Tornière une fois tracée. On sait aussi que telle ou telle opinion, qui nous semble iiiliérente à tout esprit humain, n^est pourtant qu'un legs de nos ancéti*es. Mais on me répondrait que Tormère n'a pas pu toujours exister, qu'avant d'éti-e acceptée par routine ou transmise par hérédité cette croyance a dû s'établir une première fois. On m'accuserait de raisonnef comme les Hindous qui font ix)rter la teiTe par un éléphant et l'éléphant par une tortue. On me demaiMlerait ce qu'il y a sous la tortue ou en d'autres termes pourquoi le premier père qui légua cette croyance ù son fils l'avait lui-même admise. Arrivé au bout de mon explication, je me retrouverais aiasi au point de départ. Évitons ce voyage inutile.

« Je pourrais dire aussi : Les théologiens ont imaginé le libre arbitre, parce que l'existence du mal moral les embarrassait. Us pensaient que , si tout esf déterminé, Dieu doit être considéré comme l'auteur de tout ce qui se fait, du mal comme du bien. 11 leur a répugné d'admettre que Dieu pût vouioirdes crimes et ils ont mieux aimé dire : < L'homme a été créé libre, ca- « [Hible de choisir entre la bonne et la mauvaise voie; i le mal est ainsi son ouvrage ; il est ia conséquence * même du grand et terrible présent que Dieu a bien « voulu lui octroyer. » 11 est certain que le libre arbitre a paru souvent une solution de ce triste problème : Pourquoi y a-t-il des gens qui volent et qui tuent? Et l'autorité de la théologie, quoique fort amoindrie, est

encore plus forte qu'on n'imagine. Sans parler de a esclaves volontaires, qui ne prennent pas la peine c chercher la vérité, sous prétexte qu'ils l'ont en poct ou qu'ils l'attendent par la poste de Rome ou d'ailleur combien y a-t-il de ces esclaves sans le savoir, qi croient penser, quand ils répètent une leçon et se foi innocemment l'écho de leur catéchisme ! Rien n'e plus tenace que des préjugés sucés avec le lait. Il s pourrait donc que la foi au libre arbitre dût son exi; tence aux enseignements dont l'Église a nourri noti enfance. Mais cela ne me satisfait pas encore. Ce n'e là qu'une part de la vérité. Il y a quantité de gci fort peu crédules qui croienl à leur liberté de choi et Lucrèce, qui n'était pas théologien, Lucrèce q n'a pas été, que je sache, au catéchisme, en était pr fondement convaincu. Il faut chercher autre chose. « Dirai-jeque la plupart de ceux qui affirment lei libre arbitre sont dupes d'une équivoque? qu'ils co fondent la liberté de faire une chose avec la liberté ( la vouloir? 11 est incontestable que beaucoup d'espri ne savent pas faire cette distinction si simple. Quar un leur dit qu'ils ne sont pas libres de vouloir arl (rairement, ils s'indignent et croient vous fermer bouche en s'écriant : Quoi! je ne peux pas aller droite, si je veux; à gauche, si cela me plaît mieu; — Mais tout le monde n'a pas le talent de se tromp ainsi entre deux chemins. Tenez! Prenez au hasai dix, vingt, trente hommes. Interrogez-les tous l'i après l'autre. Posez à chacun cette question : « Voi « croyez-vous libre de choisir entre deux partis coi « traires? Vous venez de quitter votre logis. Pense « vous que vous auriez-pu au même moment prend

« la résolution opposée? » Je parie que vingt-huit ou vingt-neuf sur trente vous répondront par un oui très net et très ferme. Ils ont tort, selon moi. Mais qu'estce qui excuse et produit leur erreur? Voilà ce qui reste toujours à découvrir.

« D'abord ne serait-ce pas qu'il y a certains de nos actes dont le motif nous échappe à nous-mêmes? Souvent, dans des cas insignifiants, parfois dans des cas assez graves, nous ne savons pourquoi nous avons agi de telle manière plutôt que de telle autre. Le motif est alors si caché, si intime, qu'il faut pour le découvrir le loisir et l'habitude de fouiller en soi-même jusqu'aux plus profonds replis; ou bien il ressemble à ces grains de poussière qui dansent dans un rayon de soleil; il est si petit, si petit, que la conscience n'en garde pas trace; elle n'a pas daigné y faire attention. Eh bien , de cette apparence d'acte arbitraire h ridée que toutes nos résolutions peuvent l'être, il n'y a pas très loin. Il y a bien un proverbe qui dit : Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais il en est un autre qui dit à son tour : 11 n'y a que le premier pas qui coûte. C'est ce dernier qui trouve ici son application. Car une fois qu'on a rompu la chaîne des causes et des effets en admettant un seul acte arbitraire, il ne coûte pas davantage [d'en admettre dix, cent, mille. On est obligé d'imaginer le libre arbitre, pour expliquer le premier. Plus n'est besoin de rien inventer pour les autres; on n'a qu'à répéter l'explication; on la fait bientôt servir à tous les cas, et voilà comme une distraction de la conscience, qui a laissé passer un motif inaperçu, devient une première source d'illusion.

« En voici une seconde. S'il est vrai que la vanité de riiomme trouve son compte ù Tidée qu'il est seul à jouir du libre arbitre, ii n'est pas moins certain que la distinction qu'il établit entre lui et les autres êtres n'est pas purement imaginaire. .Elle repose sur des fondements solides. U y a ceci de commun entre la pierre qui tombe et Tlvomme qui agit, que l'un et l'autre obéissent à une force ; mais bien diflerente est la façon dont cotte force agit dans les deux cas. Rien de plus facile à saisir que l'impulsion qui fait rouler cette bille sur le billard ; mais quelle complication de rouages pour mettre l'homme en mouvenaent! C'est que plus on monte dans, l'échelle des êtres, plus les causes d'action deviennent nombreuses et variées. Cette balle que je jette en l'air retombe sur le sol ; je sais qu'elle subit l'attraction de la terre et tout est dit : |)ersonne ne songe à lui prêter la volonté de redescendre. Mais que déjà il s'agisse d'une cliose moins simple, du vent par exemple. ?i'avez-vous jamais été tenté, un soir d'hiver qu'il hurlait à votre porte, de le regarder comme un indiscret qui veut entrer chez vous pour voii*, ainsi que dit je ne sais plus quel poète, s'il y a du feu dans la cheminée? Avec l'arbre qui pour tirer de la terre la sève dont il a besoin sait plonger de tous côtés ses mille racines comme autant de suçoirs, avec la sensitive qui frissoime pudiquement et replie ses feuilles au moindre contact, avec la plante Carnivore qui prend les mouches, les enveloppe, les étreint et les mange, le jeu de la machine devient déjà bien plus complexe. Puis montez encore d'un degré; arrivez à l'animtil. On a volé un chien dans une maison, on l'a transporté à trente lieues de là et

quinze jours ont passé depuis lors. Un matin le chien i^paraît dans le logis de son maître. Qui dira de nos jours^ c«mme Descartes autrefois , que ce chien n'est qii^ine montre bien réglée? Qui lui contestera de la mémoire ei mén^ une certaine dose de raisonnement? Ce sont de véritahles motifs qui Font fait agir. Il s'est souvenu de son maître et des bons traitements qu'il a reçus de lui; U a désiré le revoir, il a trompé la surveiHanee de ses gardiens et il est parti. 11 faut po<or agir ainsi un être, non seulement sensible, mais capable d'approprier certains moyens à certaines fins. Les causes agissent déjà en passant par l'intelligence ; elles ne sont plus présentes, immédiates, matérielles, et pourtant il ne s'agit encore que d'un paurre chien.

« Immense est la distance qui reste à franchir pour atteindre Fhomme civilisé.. Aussi combien y a-t-il d'éléraents qui concourent à produire l'un de ses actes ! Ce soldat vient de se faire tuer en avertissant de la présence de Tennenu son régiment qu'il a sauvé. Voulei-vous que nous recherchions tout ce qui a pu le pooaser à agir de la sorte ? Le désir de sauver des camarades, le respect de la consigne^ le sentiment du devoir, la crain4« de la honte^ l'amour de la patrie, Tespoèf d'être épargné et de gagner la gloire d'un seul coup, la pensée de léguer à sa famille un nom illustre, peut-être l'envie de réparer une faute. Voilà bien des motifs^ sans compter ceux dont il n'a pas conscience : l'habitude de faire le bien qu'il a prise dès Tenfance, un penchant à la générosité que ses ancêtres lui ont transmis avec leur sang, que sais-je encore? Mais c'en est assez.. Vovez-vous comme If

motifs sont tirés de loin et d'ordre différent. Si les uns sont pris dans la réalité présente, les autres remontent à dix ans, à cent ans en arriére. S'il en est qui plongent dans le passé, il en est qui anticipent sur l'avenir. A côté du sentiment égoïste vous rencontrez la sympathie désintéressée, voire même une idée abstraite, un principe général .

« On accuse volontiers les déterministes dé ravaler l'homme au rang de la bête, parce qu'ils prétendent le soumettre aussi à une loi. Profitons de l'occasion, sans espérer qu'on nous en tienne compte, pour reconnaître le large fossé qui nous sépare du castor ou de l'éléphant. Mais c'est ce fossé qu'on élargit outre mesure et qu'on prétend transformer en un abîme sans fond, en mettant d'un côté le domaine de la nécessité, de l'autre celui de l'arbitraire. Comme les motifs qui déterminent l'homme sont très nombreux, très divers, à demi connus de lui, à demi enveloppés d'obs- (!urité, le résultat qu'ils doivent produire est toujours difficile et souvent impossible à prévoir. On ne peut, comme j)()ur la pierre, l'arbre, le cheval qu'on dresse, calculer exactement l'effet de telle ou telle cause. On est ainsi amené sans y penser à croire qu'il y a quelque chose d'inconnu, d'indépendant, qui déconcerte le calcul, et l'on appelle cette puissance mystérieuse le libre arbitre.

« ('c qui renforce cette croyance, c'est la lutte qui se passe souvent entre les divers motifs. Il est rare que tous soient d'accord pour agir dans le même sens ; il est rare par suite qu'un homme se décide à l'unanimité. D'ordinaire, les motifs combattent les uns contre les autres ; l'homme hésite, délibère, se décide

à la simple majorité. Il arrive souvent que la majorité est très faible et partant très variable, très facHè à déplacer. Il en est dans ces cas-là comme de certains votes dans les assemblées où les deux partis se balancent à peu près. Le scrutin a ses surprises, et l'assemblée est la première étonnée de ce qu'elle vient de décider. Si l'on eût dit à l'Assemblée nationale de 1871 qu'elle allait un peu plus tard voter pour la France une Constitution républicaine , on l'eût sans doute trouvée fort incrédule. Eh bien, ce qui se passe dans une collection d'hommes a son pendant dans un individu. Je trouve vingt raisons excellentes pour faire une chose et je ne la fais pas ; il y a une raison que je ne dis pas, même à moi, et qui l'emporte. Le cœur s'est caché de l'esprit. C'est parfois un motif bas que j'ai honte de m'avouer. C'est parfois une cause puissante que je subis sans la connaître, et qui peut dire en effet combien de choses l'àgc, la chaleur du sang, le tempérament opèrent en nous à notre insu ? Or, pour expliquer telle action qui nous semble peu raisonnable et que nous avons accomplie quand même, quoi de plus naturel que de supposer en l'homme la faculté du caprice, autrement dit le don de vouloir arbitrairement ?

tt Ce ne sont pas les seules apparences qu'on puisse citer en faveur du libre arbitre, et nous ne craignons pas d'énumérer toutes celles que nous apercevons. Qu'importe que les étoiles aient l'air de tourner autour de la terre et que nous ayons encore l'habitude de dire : Le soleil se lève ? Nous n'en concluons pas que les choses soient comme elles semblent être. Nous savons fort bien aujourd'hui que c'est une illr

sion ; mais il n'est pas Inutile pour la dissiper de savoir ce qui la clause.

€ Si je iïi'obser>e, même d'un coup d'œil superficiel , je m'aperçois i>ientôt que je Mirie dans ma conduite, que j'oscille entre des partis opposés. Hier, je me suis détourné de mon chemin pour ne pas écraser une fourmi ; aujourd'hui, je ne sais pourquoi j'ai lanc<'5 un coup de pied dans la fourmilière et je l'ai l>ouleversée de fond en comble. Je jette d'ordinaire un sou a cet aveugle qui se trouve sur ma route ; ce matin, j'ai passé sans détourner la tète. Et |K>urtdnt, me dis-je, je suis le même homme ; c'est bien moi qui ai fait ces deux actions contraires. Donc j'étais libre de faire indifféremment l'une ou Tautre. Ilien de plus naturel que cette conclusion. Il faut une analyse délicate, un effort d'attention pour prendre sur le fait le changement d'humeur ou d'opinion ^oi a entraîné le changement de conduite* Il est bien l)lus simple de supjMiser que c'est l'ouvrage du libre arbitre.

« La supposition gagne encore en vraisemblance, si je regarde agir les autres. Qu'on me montre un homme qui soit toujours et en tout conséquent avec lui-même, qui se décide sans exception d'après les mêmes principes. Quand ce merle blanc existerait quelque i)art, il n'en faudrait pas moins reconnaître ^fu'il est unique ou à peu près de son esi)èce. Hélas ! la façon d'agir de ceux à qui j'ai affaire me déroute perpétuellement; je suis trompé dans mes présomptions ; je ne puis comprendre tel ou te! de leurs actes. Je lis sur le journal le départ subit d'un notaire que je connais ; il a femme et enfants ;

il était riche, il avait une maison charmante, un nom honoré, Testime de tout le voisinage ; ©t il vient de s'enftiir, emportant l'argent de ceux qui avaient cru à sa loyauté, laissant* à sa femille la honte et la misère. Quelle conduite absurde, ridicule, incompréhensible ! Je me perds en conjectures sur les rarsons qui ont pu le pousser a une pareille folie, et, comme -des cas du même genre se présentent trop souvent , ma paresse d'esprit trouve infiniment phis commode d'admettre le libre arbitre que de rechercher des motifs si difficiles à pénétrer.

« Non vraiment, il n'est pas étonnant que la plupart des hommes' croient à leur libre arbitre et que tant de philosophes s'obstinent encore à le défendre. II est peu de choses qui soient moins connues à l'homme que lui-même : témoin la peine qu'a la philosophie à marcher sur un terrain solide. Démêler les secrets ressorts qui déterminent les actes n'est pas à la portée du premier venu. Ceux mêmes qui sont arrivés à saisir la réalité sous l'apparence ne sont pas sans doute sans reproche ; ils n'auront pas exposé le résultat de leurs recherches avec assez de clarté pour emporter la conviction ; peut-être auront-ils effarouché le lecteur par un appareil trop philosophique ; moi-même, qui écris ces lignes, ai-je fait voir la vérité aussi nettement que je l'aperçois? J'ai bien peur de ne pas être seul à répondre non. »

Ici s'ari*êtent les réflexions de notre ami D... sur l'illusion qui, suivant lui comme suivant moi, est au fond de la croyance au libre arbitre. Je n'ai pas à on juger la valeur, mais je veux au moins faire remarquer avec quelle candeur il entre dans les sent'*-

ments de ses adversaires : il ne les traite pas de sophistes ni de petits esprits, il ne leur dit pas la moindre injure ; il tâche de comprendre et de faire comprendre leirr opinion ; il montre ce qui a pu lui donner naissance ; il ne saurait en vérité faire davantage, à moins de l'adopter lui-même. Voilà pourtant ce qu'on gagne à être déterministe. On n'oublie pas que tout a une cause, l'erreur comme le reste, et, même en la combattant, on tient à honneur de l'expliquer et de ménager ceux qui la professent.

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