CHAPITRE IV
Je ne sais pas si les défenseurs du libre arbitre nous sauront gré d'avoir pour eux ces ménagements ; mais je crains qu'ils n'en aient pas autant pour nous, si j'en juge par la façon dont ils reviennent à la charge. « Ah ! monsieur, me crient-ils tous à la fois, que votre doctrine est désolante, immorale, subversive ! Eussiez-vous à votre service mille arguments plus forts les uns que les autres, nous n'avons qu'à vous dire : Regardez les monstres qu'elle enfante. Voyez comme elle bouleverse les notions reçues et la société tout entière. On juge l'arbre à ses fruits. A bas donc le déterminisme, puisqu'il entraîne des conséquences si déplorables ! »
— Allons ! c'est un troisième combat à livrer. L'ennemi a tourné notre position ; c'est par derrière maintenant qu'il nous attaque. Volte-face, et à l'œuvre !
A vrai dire je ne suis pas très content du procédé. J'aurais bien le droit de répondre : Et si j'ai mis la
Renard. — LXVII. 5
main sur une vérité ? Faudra-t-il donc, messieurs, Fensevelir ou l'abjurer, parce qu'elle mène à des résultats qui vous déplaisent? Suis-je tenu de faire viser mes théories philosophiques à la préfecture de police ? Est-ce ma faute, si elles dérangent les idées acceptées ? Dois-je, pour respecter ce vénérable mélange de bon sens et de préjugés, m'envelopper de silence ou me lancer dans les pieux mensonges ? La science, qu'elle .s'appelle philosophie, géologie ou chimie, ne se pique pas de justifier ce que l'on croit autour de nous. Elle va droit à son but, qui est le vrai, sans bravade comme sans faiblesse ; tant pis pour les conventions qu'elle heurte au passage ! Chaque fois qu'une rencontre pareille arrive, ce n'est jamais la science qui recule. G*est aux anciennes croyances de s'accommoder comme elles peuvent aux nouvelles découvertes .
Si je comprends le discours que vous tenez à vos adversaires, messieurs, voici ce qu'il signifie en langage vulgaire : Philosophez tant qu'il vous plaira. Mais vous voyez bien là-bas cet amas d'usages et de croyances que les siècles passés lèguent aux siècles futurs. N'y touchez pas du bout du doigt, ou gare aux gendarmes ! Malheur à qui oserait y porter la main ! C'est un être immoral, c'est un perturbateur <lu repos social.
Vous me rappelez, sauf votre respect, ces bons
ïrgeois de la chanson de Déranger :
Une idée a frappé chez nous, Fermons notre porte aux verrous.
Pour mieux dire encore, vous me faites songer à CCS paroles de Paul-Louis Courier : « Je voudrais bien répondre à ce monsieur ; mais je le CXQÏS fâché. II m'appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, pestiféré ou pestiféré, enragé, imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible, ordurier, grimacier, chiffonnier. C'est tout, si j'ai mémoire. Je vois ce qu'il veut dire ; il entend que lui et moi sommes d'avis différent. »
Ne m'accusez pas d'exagérer. N'est-ce pas un des vôtres, messieurs du libre arbitre, qui a écrit que l'homme en adoptant nos doctrines « en viendrait à reproduire le type primitif du gorille ^ » ?
Cherchez pourtant, je vous prie, la doctrine qui en venant au monde n'a pas été saluée d'anathèmes semblables. Socrate soupçonne que le soleil n'est pas plus dieu que vous et moi ; il le dit et il apprend en buvant la ciguë ce qu'il en peut coûter de choquer les opinions admises. Les chrétiens apportent dans le monde des principes qui ne sont pas d'accord avec les institutions existantes. Guerre aux novateurs ! Ils sont persécutés en attendant qu'ils deviennent assez forts pour traiter les autres comme ils n'auraient pas voulu être traités eux-mêmes. Mais pourquoi remonter si loin ? A vous, messieurs les avocats du libre arbitre, à vous qui avez si souvent le nom de Descartes à la bouche, faut-il donc rappeler les débuts de cette philosophie spiritualiste dont la moindre parcelle vous semble aujourd'hui
1. Phrase citée par Stuart Mill. La philosophie de Hamiltoiij page 562 de la traduction française.
inviolable et sacro-sainte ? Vous avez oublié le temps où les idées de Descartes étaient hérétiques, où elles dérangeaient l'enseignement de l'école , où elles étaient bannies de France par l'ordre de Sa Majesté Louis XIV. Quel était le prétexte ? Elles dépossédaient Aristote de son empire sur les esprits, elles entraînaient de funestes conséquences.
Prenons Descartes pour juge de cette façon de • raisonner, et demandons-lui ce qu'il en pense. Une de ses règles était, si je ne me trompe: ne recevoir aucune chose comme vraie qu'elle n'apparaisse évidemment comme telle. Qu'eu t-il répondu à celui qui fût venu lui dire : « C'est fort bien. Mais ce que vous reconnaissez comme vrai n'est pas d'accord avec ce que pense le commun des mortels et des philosophes. Donc vous avez tort. Avouez que vous vous êtes trompé. » J'imagine qu'un pareil discours, à moins que la menace du bûcher ne figurât au bout comme argument]de renfort, n'aurait obtenu du penseur
Que beaucoup de silence et qu'un peu de mépris.
Avez-vous aujourd'hui de trente à quarante ans ? Vous avez sans doute connu, quand vous étiez au collège, le professeur de philosophie que je m'en vais vous esquisser. Je puis le faire sans scrupule. Il ne s'agit pas d'un- individu, mais d'un type qui avait cent incarnations. Si vous me demandiez son nom, je vous dirais qu'il s'appelait légion.
Le digne homme avait trouvé au programme ses opinions toutes faites, et il suivait son petit catéchisme laïque avec un zélé des plus méritoires. Il
n'y avait donc pour lui qu'une seule doctrine saine, morale, consolante, possible pour un être raisonnable. C'était cette tisane philosophique que la vigilance paternelle du second Empire a fait boire bon gré mal gré aux jeunes générations ; c'était je ne sais quel breuvage insipide, émollient et soporifique composé suivant la formule des manuels officiels et approuvé par Nos Seigneurs les évêques. Or le programme disait : Réfutation du déterminisme. Réfutation du scepticisme, etc. Le brave professeur réfutait, réfutait, ce qui était son droit et même sa consigne. Mais il n'était pas varié dans ses moyens d'attaque, et quand il s'était bien escrimé contre un des systèmes désignés à ses coups, Il laissait tomber en guise de coup de massue final cette longue et lourde phrase : « Si vous admettez ces théories délétères, l'édifice de la société s'écroule, la chaîne des sciences est rompue, les beaux-arts s'étiolent, la morale s'évanouit, la vie est comme désenchantée, et alors vous tombez, messieurs, dans le panthéisme, du panthéisme dans l'athéisme, et de l'athéisme dans le nihilisme. » La voix solennelle du professeur, quand il descendait les degrés de cette lugubre énumération, descendait aussi à des tons caverneux et finissait par s'éteindre dans un murmure sépulcral. C'était à frissonner, quand on l'entendait pour la première fois. Le malheur est qu'à chaque système l'éternel refrain reparaissait; il y avait bien de temps en temps quelques variantes ; le panthéisme était remplacé parle matérialisme ou quelque autre mot en isme aussi long que possible ; mais le début de la période était immuable ainsi que le dernier trait, et en effet il est bien
manifeste qu'après le nihilisme il n'y avait plus rien.
Molière^ tu Pas connu aussi ce professeur de philosophie! Seulement il était médecin en ce tempslà, et tu l'as crayonné pour l'immortalité, quand tif lui fais dire à son pauvre malade imaginaire : « Je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable, que vous tombiez dans la bradypepsie, de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans l'apepsie, de l'apepsié dans la lienterie, de la lienterie dans la dysenterie, de la dysenterie dans l'hydropisie, et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre incurable folie ! » La privation de la vie, cela n'équivautril pas au nihilisme?
Voyez pourtant TefTet de cette réfutation inusable et propre à tout? Je n'ai pu dès lors entendre sans rire ceux qui se hâtent de lancer à tout système non orthodoxe l'accusation qu'il va tout bouleverser . On m'accordera, j'espère, que j'ai quelque raison de me délier d'un argument aussi commode et aussi élastique. Ouvrez un manuel d'histoire à l'endroit où il est question'des premières conquêtes des mahométans. Vous y lirez sans nul doute ceci ou quelque chose d'approchant : « Elles furent l'effet du fatalisme. Les musulmans, convaincus qu'ils ne pouvaient mourir qu'au jour fixé par Allah, se précipitaient au combat avec la confiance que donne une croyance pareille. » Ouvrez maintenant un journal, une brochure de notre siècle, où il soit question des défaites et de l'inertie des Turcs. Vous y lirez sans nul doute quelque chose qui revient à ceci : « Cet énervement est l'effet du fatalisme. Les musulmans, croyant que tout doit arrivei*
au jour marqué par Allah, ne se donnent pas la peine (le prévoir les accidents et de corriger les abus. » Ainsi le fatalisme (qui n'est pas le déterminisme, ne l'oubliez pas) aura produit deux conséquences contraires : il peut faire, suivant les cas, la force ou la ruine d'un empire; il nous apparaît, suivant la face sous laquelle on l'envisage, comme une doctrine bienfaisante ou pernicieuse pour un peuple. Jugez, d'après cela , quelle prudence il faut pour tirer d'un principe les conséquences qu'il contient.
Si je voulais appliquer à la doctrine de l'immortalité de rame la méthode de notre professeur, serai s-je bien embarrassé d'en déduire des conséquences fâcheuses?
Je dirais : La croyance que l'âme est immortelle est un encouragement au suicide. Qu'importe cette vie, quand on est sûr d'en avoir une autre devant soi ?
Je dirais : La croyance que l'âme est immortelle porte les hommes à tuer le corps pour sauver cette âme, preuve en soit la très sainte Inquisition, qui brûlait l'un sous prétexte d'envoyer l'autre en paradis.
Je dirais : La croyance que l'âme est immortelle est un obstacle à l'adoucissement des peines. On peut mettre l'homme à mort sans scrupule, puisqu'en mourant il ne cesse pas de vivre. Tel est du moins l'avis que M. de Bismark a exprimé en plein parlement.
Je dirais : La croyance que l'âme est immortelle conduit un peuple à négliger le soin des choses de ce monde; considérant la terre comme une hùtellerie, il ne tient pas â l'aménager, il Irtivaille sans ardeur, il aime mieux se plonger dans l'extase et se donner par le far niente un avant-goût des joies de la vie future.
Je dirais : La croyance que l'âme est immortelle
rend le riche indifférent aux souffrances du pauvre. Qu'est-ce que quelques années de misère en comparaison d'une éternité de jouissances? A quoi bon faire l'aumône, puisque le pauvre un jour sera d'autant plus heureux qu'il aura été plus malheureux en ce monde? Je pourrais continuer; mais c'est inutile, je pense. En voilà plus qu'il n'en faut pour montrer qu'on peut tirer d'une doctrine réputée excellente des conséquences à faire frémir. Vous me direz qu'on en tire aussi des conséquences tout autres, et de fait combien n'y a-t-il pas eu de dithyrambes en l'honneur de cet avenir illimité promis à l'homme! Eh bien, c'est précisément comme pour le déterminisme. Doctrine désolante, dites-vous. Doctrine consolante, répliquent des gens qui l'ont défendue et professée. Schopenhauer a écrit ces lignes. : « C'est la source la plus féconde en consolations et la meilleure sauvegarde de la tranquillité de l'âme. » Elles se trouvent dans son Essai sur le libre arbitre i. Paradoxe, direzvous, imaginé pour le besoin de la cause, inventé dans la chaleur du combat! L'auteur croyait-il luimême à ses paroles? — Je ne vous dirai pas qu'il est peu courtois de révoquer en doute la sincérité de ses adversaires ; je pense que la plupart d'entre vous l'admettent; mais je renverrai seulement ceux qui auraient encore quelque ombre de soupçon à ce passage de Voltaire : < J'ai connu un homme qui était fortement persuadé qu'après la mort d'une abeille son
bourdonnement ne subsistait plus Il prétendait
qu'il est de la dernière évidence que l'homme est,