‹ L'homme est-il libre?Chapitre 8 sur 22 · Lettre à Mme du Deffand · texte numérisé non relu

Lettre à Mme du Deffand

tout simplement vous montrer les excès et les dangers d'une métliode peu philosophique, quoique fort employée par de soi-disant philosophes de notre cher pays de France. Mais quant à fuir la lutte, non pas! .le l'accepte, et sur le terrain même que vous avez choisi. Vous prétendez que les conséquences du déterminisme sont mauvaises. Je prétends, moi, qu'il n'en est rien et que celles du libre arbitre seraient déplorables, si vous n'aviez le bonheur d'être inconséquents. Nous voici face à face. Lancez vos flèches, et je tâcherai de vous les renvoyer mieux aiguisées. A vos rangs, messieurs, et tirez les premiers.

Vous dites donc que le déterminisme est la négation même de la morale, et voici comment vous raisonnez :

« C'est un fait que nous nous sentons tenus d'accomplir certains actes , que de deux partis contraires l'un s'impose souvent à nous comme obligatoire. Cette espèce de loi intérieure s'appelle le devoir, et, comme toutes les lois, elle a une sanction. Si nous exécutons ce commandement qui vient de nous et s'adresse à nous, nous en sommes récompensés par nous-mêmes et par les autres, c'est-à-dire par une satisfaction intime et par l'estime de ceux qui nous entourent. Si nous l'enfreignons, nous en sommes punis par nous-mêmes et par les autres, c'est-à-dire par un sentiment pénible que nous éprouvons et par la réprobation de la société.

« Or supposez que le déterminisme soit le vrai ;

le devoir n'est plus qu'un vain mot. En effet, pour qu'on soit obligé de faire une chose, il faut qu'on puisse la faire; à l'impossible nul n'est tenu, dit la sagesse des nations, et si nous n'avons plus la liberté de choisir entre deux partis contraires, si l'un nous est imposé par nos préjugés, nos passions, nos antécédents, il faut admettre ou qu'il n'y a pas d'acte obligatoire, ce qui est contraire à l'expérience de tous les jours, ou bien qu'une résolution peut être à la fois obligatoire et impossible à prendre, ce qui est contraire aux notions de justice les plus élémentaires.

« Donc, si l'on accepte le détermhiisme, l'homme ne doit plus être rendu responsable du bien ou du mal qu'il fait; remords et joie de la conscience, blùme et louange, peines et récompenses, tout cela cesse d'exister ou d'avoir un sens. Que penser iez-vous en effet de ce petit discours : Mon ami, vous voyez làhaut cette étoile. Eh bien, il faut que dans cinq minutes vous y soyez arrivé. Sinon, gare aux coups de bâton ! — Trouveriez-vous le châtiment fort équitable? Non vraiment, avec votre système , l'assassin n'est pas plus coupable, l'homme de bien n'a pas plus de mérite que l'arbre, qui suivant sa nature donne des fruits savoureux ou mortels. Pourquoi même parler de bien et de mal? II n'y a plus ni vice ni vertu; tout devient indifférent; c'est folie d'attribuer aux actions humaines une valeur morale quelconque.

« Par suite, si vous êtes déterministes et conséquents, supprimez prix Monthyon, médailles de sauvetage, croix d'honneur; abolissez code pénal et tribunaux; ouvrez les prisons, et lâchez voleurs incendiaires, meurtriers.

« Pour dire encore davantage, si chacune de mes actions est déterminée par des forces indépendantes de ma volonté, à quoi bon conseils, exhortations, menaces? Pourquoi parler à l'enfant d'actes qu'il doit accomplir ou éviter? Supprimez l'éducation comme le reste. Après un tel abatis, il n'y a plus qu'à s'écrier avec M. Jules Simon i : « Otez la croyance à la liberté, et la société s'écroule. »

Voilà, n'est-il pas vrai? ce que vous opposez aux partisans du déterminisme. Vous parlez, je n'en doute pas, en termes plus fleuris et plus pompeux ; vous enrichissez votre argumentation de ces petites douceurs qui sont d'usage entre philosophes; vous accusez vos adversaires d'être cause d'un afl'aissementdes volontés, d'un relâchement des mœurs, etc. ; vous les traitez çà et là de sophistes ; je crois pourtant, ces f)olitesses mises à part, avoir résumé vos objections sans les affaiblir, et j'avoue, pour vous faire plaisir, qu'elles seraient très fortes, si elles portaient sur la doctrine par nous professée. Mais que valent-elles, si elles passent à côté? et que direz-vous, si vos propres flèches vous retombent sur la tête?

Je ne vous parlerai pas des systèmes de morale qui trouvent dans l'intérêt ou le sentiment la règle des actions humaines. Je veux me battre et, si possible, vous battre avec vos propres armes, et j'essayerai de vous démontrer que la morale du devoir n'a pas le moins du monde besoin du libre arbitre pour se maintenir.

Vous nous accusez de détruire cette morale. Eh !

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