SchifT. Leçons sur la Physiologie delà digestion
YI
DU MOUVEMENT SPONTANE ET DE SES RAPPORTS AVEC LES PHÉNOMÈNES QUI PRÉCÈDENT.
Si nous nous formons une juste idée du groupe de phénomènes que nous venons d'analyser, c'est grâce à la sensation, nous devons le dire, que l'origine et la nature du mouvement des animaux ne nous sont pas inconnus. Nous n'avons, pour ainsi dire, qu'à reprendre tous les faits dont nous avons donné la description. En ayant soin de les mieux démêler, nous devons y retrouver les lois principales du mouvement proprement dit qui nous a paru en être inséparable.
D'abord, il nous a semblé bien évident que la spontanéité de mouvement dans chaque partie vivante de l'organisme est antérieure à toute sensation. Le fait que le mouvement lui-même, indépendamment de toute autre satisfaction, est une nécessité, en est une première preuve. Toute vie est évolution, même dans les êtres vivants qui ne sentent pas, comme les plantes, et dans ces parties des animaux qui, à l'état normal, n'accomplissent que les fonctions de la vie végétative. Mais l'évolution d'un organisme n'est qu'un ensemble de mouvements appropriés les uns aux autres et appropriés à un but final. Il est donc clair que si toute particule vivante évolue, toute particule vivante se meut; le mouvement est contemporain de la vie : les différentes espèces animales ne sont caractérisées que par les différents systèmes d'évolution ou de mouvement.
Sous ce rapport, tous les organes sont donc dans les mêmes conditions. Tantôt leurs mouvements sont tour nés en dedans, tantôt ils sont tournés en dehors. Le*
premiers aboutissent presque immédiatement au terme auquel ils tendent : les seconds ont d'ordinaire un champ plus vaste à parcourir pour rencontrer le but qu'ils poursuivent. Mais ces différences, qui tiennent à la diversité des conditions, n'empêchent pas que le mouvement, quelle que soit sa direction et son intensité, ne soit la loi innée de tout organe * .
Cependant, tout organe, dira-t-on, a besoin de repos à intervalles réguliers. Gela est vrai, et vrai sans exception. Ce n'est pas seulement le tout organique qui se repose par le sommeil. Pour donner des exemples particuliers, le cœur se repose trente fois par minute ; le poumon se repose en moyenne dix-huit fois dans le même temps, etc. Mais il est parfaitement connu que ce repos n'est que la cessation d'une seule des deux espèces de mouvements, de ceux par lesquels l'organe se dépense hors de lui. A ces mouvements externes succèdent immédiatement ceux par lesquels l'organe se répare, se reconstruit, en comblant dans l'intimité de ses tissus les pertes que son action extérieure vient de lui faire éprouver. Le repos de l'organisme n'est donc qu'un repos relatif et apparent. Car il n'y a véritablement pour le corps suspension de fatigue et repos qu'à la condition qu'il y ait reconstitution, et cette reconstitution, qui suppose reproduction et arrangement de molécules nouvelles, n'est-elle pas elle-même un travail? Si ce travail n'est généralement point senti, on en sait déjà la raison.
1. Le foie, l'estomac, tous les viscères enfin obéissent à la môme loi. Le système nerveux, par exception, n'est-il pas mis en état d'activité temporaire par des excitations intermittentes? Nullement. « La moelle épinière est en état d'activité permanente. » Il est facile de citer des |.p uves à l'appui de cette proposition. Ainsi la contraction permanente des sphincters exige une excitation continue de leurs nerfs par la substance grise de la moelle épinière (Vulpian). On a encore expliqué cornment ce qu'on appelle le tonus ou tonicité est un état fonctionnel constant des muscles; cet état est entretenu par une action réflexe continue et exige par conséquent une action incessante des nerfs.
C'est que d'habitude le terme des mouvements est aussi rapproché qu'il est possible. Le sang dans lequel chaque organe puise les matériaux qui lui sont nécessaires n'est pas seulement, comme disait Bordeu, de la chair coulante-. Toute une série de mouvements antérieurs plus ou moins clairement sentis ont réuni, broyé, puis mêlé enfin et réduit à l'état liquide toutes les substances organiques que peuvent exiger les moindres parties de l'économie : aussi, partout où ce liquide arrive, le travail réparateur est-il immédiatement opéré : l'os y trouve toute préparée la matière osseuse, et ainsi de tous les tissus quels qu'ils soient. C'est quand.ce mode de mouvement est accompli que l'organe peut alors dépenser la force acquise, que les glandes veulent sécréter, l'estomac digérer, les dents déchirer ou broyer, les yeux regarder, les oreilles entendre, les mains saisir, les pieds et les jambes transporter l'individu. Si l'occasion d'agir se fait attendre, chaque organe excité par l'obscur sentiment de sa propre force, s'inquiète, s'irrite peu à peu, jusqu'à ce que la présence d'un objet capable de fournir cette occasion affecte l'un des sens. La sensation qui en résulte soumet les parties plus particulièrement prêtes pour l'action à l'influence des images auxquelles elle s'est trouvée primitivement associée. Les images entraînent le désir, elles activent le mouvement en même temps qu'elles le dirigent vers un point précis où les forces accumulées trouvent aisément leur emploi. De là cette succession rhythmique de repos et de mouvements, de mouvements sentis et perçus et de mouvements insensibles et obscurs dont se compose toute existence animale.
Il n'est pas étonnant que tous les phénomènes de la sensibilité supposent des mouvements. En effet, nous pouvons nous représenter la tendance comme un mouvement par lequel l'individu se porte vers les objets
qui lui conviennent. Cette définition si souvent répétée ne semble avoir dans la plupart des auteurs qu'un sens purement métaphorique ; mais nous savons que les premiers désirs dont la vie animale est émue supposent, dans toute la rigueur du mot , un mouvement des organes. Aucun organe ne désire fonctionner sans commencer l'exercice de la fonction qui lui est propre : et à peine a-t-il tenté de se mettre à l'œuvre, que le reste de l'organe se met lui-même en mouvement pour seconder son travail : car le courant sanguin afflue aussitôt en lui avec plus de rapidité et d'abondance. Le désir est donc lui-même un mouvement ; il ne peut agiter que l'organe assez fort pour s'exercer et pour qui l'action est déjà devenue nécessaire. L'imagination enveloppe toujours un désir plus ou moins vif accompagné d'une représentation de son objet, elle suppose donc un mouvement. La sensation enfin n'accuse-t-elle pas toujours un changement d'état? L'organisme ne reste jamais stationnaire un seul instant, puisqu'il se renouvelle- sans cesse dans ses moindres parties ; les modifications qu'il sent sont donc des modifications qui atteignent le renouvellement en voie de s'accomplir. Mais comment le troublentelles â? De deux manières : ou en le comprimant plus ou moins, ou en l'empêchant d'aboutir au but auquel il tend, c'est-à-dire à la reproduction exacte du type.
Tout plaisir, toute douleur ont donc leur origine (lan> un»' activité facilitée ou contrariée, et cette loi doit rire considérée comme absolument universelle, du moment où la conservation de la forme organique et lo repos lui-même, ainsi que nous l'avons reconnu, exigent lu roiiliiiuilé du mouvement.
Il est a la vérité incontestable que le plaisir et la dou-
1. Nous n'avons pas besoin do rappeler qu'il ne s'agit ici que de» phfiiUMÎinnn de la vie animale.
leur sont les excitants ordinaires du mouvement, et nous en verrons bientôt la raison. Mais ces excitants sont simplement les occasions qui provoquent l'action prête et disponible de l'organe et qui lui indiquent une direction particulière. Encore faut-il ajouter : à la condition qu'ils soient modérés. Car il est si peu de l'essence de la sensation soit agréable, soit pénible, d'être la source première de l'activité, 'que si la sensation dépasse certaines proportions, elle suspend cette activité même. A quoi tend la douleur pour peu qu'elle persévère ou qu'elle augmente? A épuiser la force et par conséquent à faire cesser tout mouvement. A quoi tend dans les mêmes conditions le plaisir physique ? A rendre l'organe immobile, soit parce que celui-ci ne cherche plus rien autre chose que la continuation de cette jouissance, et craint d'en diminuer l'intensité, soit parce que s'efforçant de la réitérer encore, il arrive au même état que s'il était affecté d'une violente souffrance, à l'épuisement. La sensation n'est doncdans le mouvement des animaux qu'un accident ;*elle présuppose l'activité, loin de l'engendrer.
L'examen des différents phénomènes de la sensation nous montre, en un mot, que le premier fait de la vie animale est le mouvement spontané. Cependant s'il est des cas où nous voyons ces mouvements se produire d'eux-mêmes et en l'absence de stimulants, nous savons que ces cas sont accidentels et anormaux . Peut-être même est-il plus juste de dire que le stimulant habituel est alors . remplacé par un autre qui lui offre une occasion suffisante de.se déployer, les circonstances étant données.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en l'état ordinaire l'activité de l'organe a une matière généralement la même. Il faut qu'elle disperse ou réunisse, attire ou rejette, rapproche ou éloigne, accumule, groupe, dispose, transforme par des combinaisons variées une quantité
déterminée de matériaux. L'œil et l'oreille transforment en lumières et en sons les vibrations de l'éther, le tube digestif transforme l'aliment en sang, puis en muscles et en os ; les organes respiratoires absorbent de l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique, etc. Or, la présence de ces substances sur lesquelles doit s'opérer le travail de la vie, voilà précisément le stimulant naturel, ordinaire de tout organe. Tout organe est d'abord excité à agir par la présence des matériaux sur lesquels doit porter son action.
Les matériaux arrivent-ils en temps voulu ? Sont-ils en quantité suffisante ? Ont-ils les qualités requises pour combler exactement le déficit des parties auxquelles ils se rendent ? Les organes eux-mêmes sont-ils en état d'opérer avec une rapidité et une énergie proportionnées à leurs besoins, proportionnées aux résistances qu'ils peuvent rencontrer? Les sensations qui en résultent sont agréables et elles entretiennent d'autant plus l'activité. Dans le cas contraire, les sensations sont douloureuses : mais selon le degré qu'elles atteignent, ou elles surexcitent l'organe ou elles le découragent en l'épuisant.
Ainsi, la spontanéité des organes ne se manifeste régulièrement que mêlée aux sensations qui la provoquent, et contre lesquelles elle réagit, qu'elle travaille à prolonger ou à faire cesser. En d'autres termes, le mouvement, dans ses manifestations habituelles, ne peut se séparer de la sensation, il en est solidaire, il en partage les destinées. Achevons, autant que possible, de mettre cette loi en pleine lumière.
Nous venons de dire que c'était tantôt la sensation agréable, tantôt la sensation douloureuse qui exaltait l'activité. Que le plaisir soit un stimulant pour l'action, c'est ce que l'on conçoit bien volontiers ; car le plaisir, c'est précisément l'action facile et efficace se sentant
elle-même. Or, si tout organe tend à agir, il est clair qu'il doit agir d'autant plus qu'il agit plus aisément ; ajoutons, d'ailleurs, que le résultat de toute action énergique et soutenue est d'accélérer la rénovation des organes et par conséquent de lui redonner une plus grande somme de force disponible. Voilà pourquoi, par exemple, des mets bien préparés activent les mouvements de la digestion et par suite le retour de l'appétit, et pourquoi nos poumons semblent se dilater pour nous faire respirer l'air pur et frais du matin. Et ceci n'est pas vrai seulement de l'activité organique ou de la nutrition, mais encore des organes sensoriels. Moins l'oreille s'exerce et plus elle devient insensible. Son activité est-elle excitée par des sons qui s'accordant entre eux ne la contrarient jamais, plus au contraire ses aptitudes à distinguer les qualités des sons se développent et se trouvent toujours prêtes à exercer, plus elle devient, si l'on peut parler ainsi, musicale.
Maintenant, comment la douleur peut-elle être à son tour un stimulant? Il faut pour cela plusieurs conditions ; il faut : 1° que l'organe ait déjà pu agir ; 2° qu'il ait éprouvé en agissant un plaisir si faible qu'il soit ; 3° qu'il conserve encore une certaine représentation ou imagination de ce plaisir, d'où résulte une tendance à l'éprouver de nouveau ; 4° enfin, que malgré les obstacles d'où provient la douleur, l'action qui doit procurer le plaisir soit demeurée possible.
Tant que l'enfant ne s'est pas aperçu qu'il se réchauffait en se remuant et en marchant, le froid peut bien le faire souffrir, mais il l'engourdira plutôt que de l'exciter au mouvement. Dans certaines maladies physiques et pareillement dans l'idiotie, les sensations de la faim, de la soif, du froid, du chaud, qui d'ordinaire nous excitent, même sans la moindre réflexion, à un certain nombre d'actions, ne peuvent plus que causer une souffrance
stérile.. Que d'allées et de venues, que de recherches, que d'efforts la faim ne provoque-t-elle pas chez ranimai libre et adulte qui a déjà maintes et maintes fois assouvi sa faim, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, tantôt sur ce gibier, tantôt sur cet autre! Quant à l'animal dompté et apprivoisé, elle ne fait que le rendre plus docile et plus soumis.
Remarquons-le en passant, tous ces faits ne confirment-ils pas de plus en plus cette vérité, que la source première du mouvement est la spontanéité des organes et que les sensations venant du dehors ne font que stimuler celle-ci ?
Le psychologue anglais M. Alexandre Bain, après avoir observé un petit agneau dans les premiers instants de sa naissance, en raconte ainsi les premiers mouvements. Nous nous permettrons de lui emprunter sa description en la commentant ; elle nous servira à consolider les résultats des analyses qui précèdent.
D'abord, dit M. Bain, « le petit animal erra un peu au hasard. » Cette première locomotion est le résultat nécessaire de l'activité qui anime un organisme tout monté. Le fœtus exécute déjà dans le ventre de sa mère des mouvements qui n'ont évidemment pour but que d'employer une force qui croît toujours. A plus forte raison quand l'animal formé et complet se trouve libre de ses mouvements doit-il chercher à les accroître. Avant de savoir où il veut aller, avant de désirer un objet extérieur, l'enfant remue ses jambes et ses bras. Il remue pour remuer, il prend pour le plaisir de prendre, il marche pour le plaisir de marcher, il crie même trèssouvent pour le plaisir de crier. Tout cela est bien connu. Revenons à la description do M. Bain : c Le petit au se trouva tout à coup près de sa mère dont il sentit la peau laineuse : alors il y eut chez lui tendance ii maintenir ce contact et à frotter son museau sur les
côtes et le ventre de sa mère. » Ce premier plaisir peut s'expliquer aisément. Dans ce contact le petit animal se sent davantage ; peut-être calme-t-il une certaine démangeaison, et enfin il obéit sans doute à une sympathie irréfléchie pour un être semblable à lui dont il vient à peine de se détacher. Ainsi « ayant rencontré un mouvement qui amenait ce résultat, le mouvement fut continué » et dans ce fait, M. Bain voit le type de ce qu'il appelle la portion primitive et fondamentale de la volition, c'est-à-dire le pouvoir de continuer, sous l'influence d'un stimulant, une sensation agréable. Mais « le contact est perdu, l'animal ne sait pas encore le retrouver ; au bout de quelques instants seulement, il le retrouve par hasard ; mais alors la tendance s'accuse et l'aptitude également. La faculté de diriger la tête de manière à maintenir le contact agréable augmente. » On le voit, clans cette seconde phase des mouvements, l'imagination commence à jouer son rôle : la sensation première n'avait pas été complètement perdue, et quand l'occasion de la renouveler se présente, l'animal est évidemmerï mieux préparé. « La deuxième heure se passa à peu près de la même façon, et pendant la troisième l'animal qui avait été complètement laissé à lui-même, arriva sur la mamelle par un de ses mouvements spontanés et réussit à la saisir. De là, sensation nouvelle, tendance à la prolonger, mouvements en conséquence. » Ici, M. Bain ne dit pas dans quelle mesure la mère facilita ces mouvements : mais il est hors de doute, et chacun le sait, que la mère, gênée par son lait et plus capable d'affection, cherche elle-même sa progéniture, l'attire à elle et l'invite à l'allaitement en se disposant de la façon la plus commode. Chez ce petit agneau « cependant la vue s'éclaircit, les mouvements en avant deviennent de plus en plus préférés. Les images et les mouvements s'associent. » L'animal devient ainsi rapidement
capable de tous les mouvements propres à son espèce.
En résumant tout ce qui précède, nous pouvons classer ainsi les différentes conditions du mouvement. Ce sont :
1° La spontanéité des organes qui agissent par le seul fait qu'ils sont vivants. Cette spontanéité précède le plaisir et la douleur, car le plaisir et la douleur n'ont de raison d'être qu'autant qu'il existe déjà une activité, laquelle s'exerce avec facilité ou avec peine. Alors même que le premier éveil de l'activité serait accompagné d'une sensation agréable et que les deux phénomènes seraient à peu près contemporains, il n'en serait pas moins vrai que celui des deux qui est vraiment la condition de l'autre, c'est le mouvement.
2° Le stimulant de la sensation soit agréable, soit pénible, vient aussitôt éveiller et diriger les désirs dès le second moment de l'existence. Dès lors les mouvements qui coexistent avec le plaisir sont maintenus ; ceux qui réussissant à renouveler le plaisir ont par cela même réussi à écarter la douleur, sont également préférés.
3° Mais la sensation même ne peut émouvoir l'individu sans être entretenue et avivée par l'imagination. La stimulation actuelle de la douleur suppose déjà un plaisir antérieurement goûté, maintenant désiré et confusément entrevu. Nous avons montré qu'il en était de même du plaisir. On conçoit donc très-bien que cette partie imaginalive de la sensation puisse se développer, comme nous l'avons dit, d'une manière indépendante. Elle a toujours, quoique à des degrés inégaux, la même vertu que lorsqu'elle était réunie à la sensation agréable ou douloureuse. Ainsi, pour citer encore une fois l'exemple du cheval sur lequel expérimentait M. Cl. Bernard, soit qu'on montre à cet animal l'avoine qu'il est habitué à manger, soit qu'on exécute devant lui les mouvements qui précèdent toujours l'instant de son repas, le résultat est le même; dans les deux cas, jet continu do
salive et accélération de la circulation dans la glande.
Pouvons-nous conclure qu'il existe trois classes de mouvements : les mouvements spontanés, les mouvements consécutifs à la sensation, les mouvements consécutifs à l'imagination? Il est plus exact de dire, et tout ce qui précède suffit, croyons-nous, à le prouver, que tout mouvement, sans exception, implique ces trois éléments indissolublement unis l'un à l'autre. On peut seulement ajouter que c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui semble prédominer. Ainsi, c'est le premier qui est le plus visible et en réalité le plus important dans les mouvements de la vie organique. Dans les actes qu'un animal exécute pour poursuivre et achever la satisfaction de ses appétits, soit par exemple quand il dévore sa proie, quand il s'accouple ou exerce l'industrie qui lui est spéciale, c'est peut-être le second. Dans les mouvements qu'il accomplit pour rechercher un plaisir ou fuir une douleur quelconque, c'est incontestablement le troisième.
Il n'est pas besoin de beaucoup réfléchir pour s'apercevoir que les mouvements de cette dernière espèce sont dans la vie des animaux les plus fréquents et ceux qui peuvent paraître quelquefois les plus difficiles à expliquer. Aussi ne sera-t-il pas inutile d'en dire ici quelques mots.
Les mouvements qu'on peut appeler préimaginés sont dans la nature humaine extrêmement nombreux et ont donné lieu à des études fort intéressantes et fort variées. Tels qu'ils se présentent dans notre espèce, on peut les diviser en plusieurs catégories.
L'imagination d'un mouvement proprement dit nous pousse à commencer tout au moins l'ébauche de ce mouvement. Ceci n'est plus à démontrer après les ingénieuses observations de Ghevreul et de Gratiolet. On sait que le vertige n'est qu'une des applications de cette loi
même; et cette loi est bien impérieuse, puisqu'elle peut nous pousser à faire précisément ce que nous redoutons. La vivacité de nos craintes ne fait souvent que donner plus de relief à l'image de la chose redoutée : plus l'épouvante est grande, plus impitoyable est l'obsession qui nous tourmente et plus devient inévitable le péril.
L'imagination d'une sensation fait éprouver plus ou moins cette sensation même, c'est-à-dire fait accomplir au sens l'ébauche de ces mouvements moléculaires imperceptibles mais réels d'où résulte la sensation. Nous frémissons encore quand nous pensons aux dangers que nous avons courus. Le souvenir d'un plaisir quel qu'il soit nous réjouit et produit un effet marqué sur notre organisme tout entier, il nous rend plus dégagés, plus dispos et plus alertes.
Mais l'imagination d'un mouvement et d'une sensation ne fait pas seulement ébaucher le mouvement et la sensation imaginés, elle provoque aussi les sensations et les mouvements qui ont pu y être associés.
Pensons-nous à un air de musique, nous ne tardons pas à battre la mesure avec notre tête ou nos pieds. Le chien qui dort rêve-t-il qu'il est sur la trace d'un lièvre ou d'une perdrix? Non-seulement il flaire sa piste imaginaire, mais il aboie; il semble par instants tout prêt à s V-iancer sur elle.
C'est par un mécanisme analogue que l'imagination d'un mouvement expressif fait éprouver plus ou moins 1< sentiment et la tendance exprimés. Car la tendance et leq mouvements qui l'expriment se suivent et s'associent naturellement : l'un des deux peut donc indifféremment ramener l'autre. L attention ou désir d'écouter nous fait tendre la tête, diriger en un certain sens les yeux ou les oreilles et faire silence. Mais une pareille attitude nous 1 m -dispose elle-même à l'attention. La colère nous fait <i ici avec force, mais nos cris à leur tour exaltent mal-
heureusement notre propre colère. Le chien aboie quand il a senti son gibier et l'on devine sans peine de quelles sensations ce cri est alors le résultat, par conséquent l'expression. Mais qu'au repos il entende de loin l'aboiement d'un autre chien en train de chasser, il s'élancera pour le rejoindre : preuve que des sensations analogues ont été immédiatement éveillées en lui.
Si la seule imagination peut provoquer ainsi des mouvements, des sensations ou des tendances, l'imagination (à l'exécution de laquelle concourent nécessairement tous ces derniers) peut nous pousser à l'accomplissement de l'acte. Chacun sait comment on se familiarise avec Tidée du crime ou du péché, comment on arrive à commettre presque machinalement une action parce qu'on y a trop souvent pensé ? Pourquoi la pudeur estelle un préservatif? Parce que la pudeur, si elle n'ignore pas absolument le danger, ne fait du moins que l'entrevoir sous des apparences confuses et incohérentes; elle fuit toutes les occasions où elle pressent que pourraient se dissiper à ses yeux les obscurités qui la rassurent.
Enfin, dernière conséquence de toutes ces lois, tout ce qui contraint notre imagination à se représenter un mouvement ou une série de mouvements agit par cela même sur nos organes et les sollicite ; c'est là le penchant à l'imitation. Par suite, si notre imagination demeure quelque temps remplie par le spectacle de quelque action émouvante, dramatique, dont nous aurons été les témoins ou simplement dont nous aurons lu ou entendu le récit, nous sentirons s'éveiller en nous une tendance à l'imiter. Promptement arrêtée chez la plupart des hommes, cette tendance devient trop aisément, chez les hommes ignorants, faibles ou malades, un mobile qui, ajoutant son action à celle des passions mauvaises, finit par aboutir au crime.
Dans toutes les observations qui précèdent on démê-
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lera aisément ce qui est spécial à l'espèce humaine. Mais si l'on écarte par exemple le penchant au crime, le vertige physique ou moral, on verra que d'ailleurs cette aptitude de l'imagination à conserver et à reproduire la représentation de certains mouvements, à solliciter de l'organisme la reproduction des mouvements imaginés est essentiellement du ressort de la vie animale. Rien de plus étranger, rien de plus contraire à la libre réflexion que le penchant à imiter. Rien qui nous livre plus à la tyrannie des organes que l'habitude d'agir selon les fantaisies tristes ou gaies, farouches ou aimables, excitantes ou décourageantes dont notre imagination se trouve remplie, sans que nous sachions souvent d'où elles viennent l. Or souvenons-nous que les circonstances dans lesquelles un animal a satisfait un appétit peuvent toujours, par des associations, réveiller cet appétit, lequel à son tour éveille l'image des mouvements destinés à le satisfaire; souvenons-nous, d'autre part, que sous l'empire du besoin , l'imagination tend irrésistiblement à se représenter les circonstances où le besoin fut satisfait, puis les efforts et les mouvements que ces circonstances provoquèrent ou permirent; nous comprendrons que pour peu qu'un animal vive et agisse, des stimulants nouveaux viennent tous les jours l'émouvoir et le diriger.
Mais il ne suffit pas de montrer en bloc l'action des trois facteurs du mouvement animal dans les résultats saillants où ils aboutissent. Rappelons comment ces facteurs opèrent peu à peu, comment leur action se multiplie pour ainsi dire et s'étend de proche en proche à chaque partie de l'existence animale.
Il y a d'abord, on l'a vu, spontanéité dans chaque organe pris à part. Déplus, chaque organe peut, une exci-
1. Exemple : le retour périodique" des heures du jour, des saisons de l'nnnée, det accidents de température, puis les lieux, le voisinage ou le concours d'autres animaux, etc.
ik a:
tation lui étant communiquée, y répondre par un mouvement. Dans les animaux supérieurs où les appareils sont plus nombreux, où les organes principaux se subdivisent eux-mêmes en différentes parties qui se partagent le travail et concourent chacun de leur côté à l'accomplissement des fonctions de la vie, dans les animaux supérieurs, disons-nous (encore les muscles ont-ils chez les animaux supérieurs une irritabilité indépendante *), ce phénomène est ainsi décomposé : un nerf dit sensitif reçoit l'excitation qu'il conduit jusqu'au centre dans lequel il a sa racine, soit une portion du système de la moelle épinière, soit un ganglion du grand sympathique : de là l'excitation se réfléchit en un mouvement, lequel part de ce même centre, chemine le long d'un nerf dit moteur qui en émerge, et va finalement mouvoir le muscle auquel ce dernier nerf aboutit. C'est là ce qu'on appelle l'action réflexe2. Une excitation faible fait ordinai-
1. L'irritabilité est une propriété inhérente aux muscles vivants. Si, quoique assurément indépendante des nerfs moteurs, l'irritabilité musculaire réclame pour son entretien le concours d'un autre ordre de nerfs et celui du sang artériel... ces deux conditions sont nécessaires non pour donner ou communiquer aux muscles la force ou la propriété dont il s'agit, mais seulement pour y entretenir la nutrition sans laquelle toute propriété vitale disparaît d'un organe quelconque...
Donc indépendance absolue de l'irritabilité musculaire et de l'excitabilité des nerfs moteurs. (Longet, II. 575.)
Ajoutons en confirmation de la loi que nous avons exposée sur la dépendance où la sensation est du mouvement : « Le muscle possède une sensibilité spéciale, la sensation des mouvements exécutés, de l'attitude, de la résistance, de la pesanteur.) (Ibid., p. 557.)
2. D'après cette description qui est la même dans tous les ouvrages de physiologie, devons-nous penser que, contrairement à ce que l'analyse psychologique nous porte à croire, la sensation et le mouvement sont deux propriétés distinctes et séparées. Il ne semble pas que cela soit. Les deux espèces de nerfs ont des fonctions mais non des natures différentes.. L'organe reçoit une excitation et réagit contre elle. Il y a dans ce phénomène au moins deux phases : d'abord l'excitation qui va dans un sens centrifuge, puis la réaction qui va dans un sens centripète, et refoule pour ainsi dire en dedans l'énergie vitale, tendant à reprendre le cours de ses fonctions et cherchant soit à se soustraire à l'excitation soit même à la repousser. Voilà pourquoi les nerfs qui vont de la périphérie au centre sont appelés sensitif s et ceux qui vont du
rement que l'organe directement excité est seul à agir. Mais il y a toujours tendance à propager l'excitation jusqu'à ce que l'organe excité parvienne à réagir contre elle. C'est pourquoi plus l'excitation est forte et plus les mouvements réflexes qu'elle provoque se multiplient et s'étendent dans les diverses parties de l'organisme qui communiquent avec la partie d'abord attaquée. Ainsi une excitation produite sur un seul membre peut amener des mouvements dans les quatre membres et dans le corps tout entier.
On arrive ainsi à constater que des groupes d'organes sont solidaires entre eux en gardant pour ainsi dire leur autonomie et l'indépendance de leur action. Mais telle est l'appropriation des différentes parties de l'organisme que chacune d'elles, en agissant pour son propre compte, concourt généralement à la défense d'une région étendue du corps et on peut dire en conséquence à la conservation du corps tout entier. Par exemple, qu'est-ce que l'éternûment ? Ce mouvement si complexe, qui nécessite la mise en jeu d'un grand nombre de muscles, qui se compose d'une respiration prolongée, suivie d'une
centre à la périphérie sont appelés moteurs ; mais s'ils ont des fonctions différentes, la raison en est dans la diversité des connexions qui les rattachent soit avec les parties centrales, soit avec les parties périphériques, non dans la diversité de leurs propriétés physiologiques : mainte expérience porte à croire que ces propriétés sont les mêmes. On peut donc dire qu'en somme, le phénomène total est un, quoiqu'il se subdivise en plusieurs actions qui, ayant chacune un théâtre particulier, un agent distinct, prennent nécessairement avec des caractères divers plus de relief et plus de saillie. On oppose, il est vrai, d'autres expériences. Le curare paraît abolir Dotent la propriété physiologique des fibres motrices et respecter celle des fibres sensitives. Est-il démontré par là que la propriété des libres motrices est différente de la propriété des fibres sensitives? Non ; on fait entre Ja fonction et la propriété des fibres nerveuses une confusion. Sous l'influence du curare c'est la fonction, l'action physiologique des fibres nerveuses motrices qui est empochée, leur propriété physiologique reste intacte Les fibres nerveuses ne diffèrent que parleurs
fonctions, lesquelles dépendent des conditions centrales et périphériques des diverses fibres.
respiration nasale brusque,, soudaine, qui se répète plus ou moins souvent, et cela sous l'influence d'une irritation de la membrane pituitaire, ce mouvement n'est-il pas une sorte de réaction tendant à expulser la cause d'irritation qui agit sur cette membrane ? Qu'est-ce que la toux plus ou moins répétée? Qu'est-ce que le vomissement? N'est-ce pas une suite de mouvements réflexes dont le résultat est de débarrasser les voies respiratoires ou l'estomac des corps qui les irritent, en un mot, de défendre ces parties? Enfin le cri, acte réflexe lui-même en bien des cas, n'est-il pas en quelque sorte un mouvement de conservation?
Que l'intégrité du corps entier ne soit pas toujours nécessaire à ces mouvements auxquels peut être apte chaque organe, c'est ce qui n'est pas moins avéré. On a remarqué sur beaucoup d'animaux que la décapitation augmentait la vivacité des mouvements réflexes. On connaît enfin l'expérience de Dugès. Il prenait un insecte auquel il enlevait successivement ses ganglions nerveux, et il constatait que le ganglion survivant n'en continuait pas moins à gouverner dans leurs parties respectives les mouvements accoutumés. Enlevait-il la tête et le prothorax ? le tronc postérieur, resté appuyé sur ses pattes, résistait aux impressions par lesquelles on cherchait à le renverser, se relevait et reprenait son équilibre. Si l'on forçait cette résistance, on le sentait tressaillir de colère, il semblait le témoigner par la trépidation de ses ailes et de ses élytres. Sur le tronçon antérieur enlevait-on la tête, laissant dans ce tronçon le ganglion qui envoie des nerfs aux bras, aux pattes antérieures armées de puissants crochets; ce segment isolé vivait plus d'une heure, agitait ses pattes et enfonçait ses crochets dans les doigts de l'expérimentateur.
Mais nous savons que ce ne sont pas seulement les excitations actuelles qui provoquent ainsi des mouve-
ments dans les organes ou les groupes d'organes. Les sensations qui se renouvellent spontanément peuvent elles-mêmes le faire, quoique avec moins d'énergie. Une peur imaginaire ou le vif souvenir d'un péril passé nous fait trembler d'effroi et même reculer comme si un péril imminent nous menaçait en réalité. L'estomac, les intestins, les organes de la génération, peuvent réfléchir en mouvements les images aussi bien que les sensations. Or, si nous nous disons qu'une des images provocatrices peut être elle-même évoquée : 1° par une autre image ; 2° par une sensation ; 3° par un mouvement i, nous comprendrons aisément combien doivent être multiples et variées les impulsions que subit l'animal, quand son organisme par exemple et sa vie se sont déjà développés. Aux excitations qui provoquent ce mouvement dans l'organe même qu'elles ont affecté, nous ajoutons d'abord celles qui de proche en proche vont mouvoir d'autres organes. A celles-ci enfin succèdent les excitations qui naissent d'un état général de l'individu, de l'ensemble des sensations, des imaginations et des tendances entrenues, renouvelées par la vie de l'organisme tout entier. Mais ce dernier mode d'action enveloppe les deux autres. Cette sympathie universelle des organes, cette promptitude avec laquelle tous réunissent leurs efforts pour satisfaire les besoins sentis et concourent à exécuter les mouvements imaginés, tout cela n'est possible que si déjà ce mécanisme des mouvements réflexes fonctionne en eux tous. C'est par mouvement réflexe que la plupart des muscles se maintiennent constamment dans cet état de contraction qu'on nomme le tonus. Or, « quand sous l'influence de la volonté ou par suite d'une
1 . Cette apparente variété des causes qui peuvent par association •'■voquer une image n'a rien qui doive maintenant nous étonner; nous savons que le mouvement et la sensation viennent d'une origine commune.
irritation excito-motrice, ils entraînent leurs points d'insertion les uns vers les autres, ils ne font qu'augmenter leur action normale de façon à triompher des résistances que leur offrent, par des causes diverses, les parties auxquelles ils s'insèrent. » On sait enfin que de pareils mécanismes assurent l'attitude propre à chaque espèce, la station, la locomotion, le vol chez les oiseaux, la nage chez les poissons. Aussi, quand l'animal, tourmenté par quelque désir, se prépare à le satisfaire, cet état général est-il accompagné d'un certain nombre de besoins particuliers.
Les organes qui éprouvent ces besoins travaillent pour leur compte ; et les sensations obscures qu'entretiennent chacune de ces actions se confondent dans le sentiment général de plaisir ou de douleur, de colère ou d'allégressô qui excitent les appétits de l'animal, doublent sa force et l'entraînent visiblement là où l'appelle l'image des plaisirs passés.
Ainsi se préparent, ainsi s'exécutent les mouvements de la vie animale proprement dite. Mais ces mouvements peuvent encore présenter plusieurs caractères dont nous sommes obligés de dire quelques mots.
1° Il faut distinguer les mouvements dont l'exécution est invariable : ce sont ceux qui dépendent de mécanismes invariables eux-mêmes. Tels sont les mouvements associés des muscles congénères et des muscles antagonistes, les mouvements de la succion, de la déglutition, des excrétions de l'intestin ou de la vessie, les mouvements respiratoires, les mouvements qui produisent l'éternuement, le vomissement et la toux et enfin bon nombre de mouvements expressifs. Ces mouvements attestent des aptitudes qui, résultant immédiatement de l'organisation, n'ont pas pour ainsi dire deux manières de s'exercer.
2° D'autres mouvements tout à fait semblables d'ail-
leurs sont d'une exécution variable : ce sont ceux qui répondent à des excitations variables. Ainsi les mouvements par lesquels un organe ou l'organisme entier s'efforce soit de repousser soit de fuir un danger soudain ; ainsi les mouvements d'imitation, ainsi certains mouvements expressifs particuliers, propres à tel ou tel individu, ou se déployant accidentellement dans un concours de circonstances qui peut-être ne se reproduira pas ; ainsi enfin, les mouvements imprévus de l'animal poussé par des besoins que des circonstances toujours changeantes éveillent en lui à des degrés nécessairement inégaux, dans des endroits, à des heures, dans des conditions qui jamais ne se retrouveront absolument les mêmes.
3° Mais des mouvements accidentels et variables peuvent en se répétant créer une habitude. Ce dernier phénomène a été trop étudié, trop décrit, trop expliqué pour que nous nous y arrêtions utilement. Montrons seulement en quelques mots comment il se rattache à tous les phénomènes précédemment étudiés. Ici, est-il besoin de le dire? nous entendons par habitudes non pas les actes que tout animal est nécessairement amené à exécuter, en vertu de son organisation et du milieu constant où il vit. Nous voulons parler des actes auxquels tel ou tel animal devient apte par occasion et qu'il aurait parmi «rit pu ne jamais connaître. Or, ces aptitudes uses exigent, disons-nous, une répétition plus ou moins fréquente des mêmes actes. Mais ceci a besoin d'explications.
L'habitude n'est pas un état nettement tranché. Il y a des degrés insensibles qui y conduisent. Certaines habitudes se contractent très-vite, d'autres au contraire sont presque impossibles à établir : tel individu aura beau répéter cent fois une même action, il y restera toujours comme réfractaire. D'où cela vient-il / Dans te premier ou bien l'acte devenu si promptement familier après
avoir été répété une fois ou deux se rapprochait des actes nécessaires à la vie, communs à tous les individus de la même espèce , invariables chez eux tous ; mais alors, c'est à peine une habitude; ou bien cet acte était comme préparé par des habitudes analogues qui s'étaient elles-mêmes fortifiées par de fréquentes répétitions, et alors c'est moins une habitude nouvelle qui s'établit qu'une habitude antérieure qui se continue avec de légères différences. Dans le second cas, l'acte inutilement répété est sans nul doute trop hostile à la nature de l'être, ou bien il se heurte à d'autres habitudes qui sont trop fortes et trop résistantes parce qu'elles sont trop invétérées. On sait que la mémoire est envisagée aujourd'hui comme une sorte d'habitude ; or, il est des choses que nous apprenons et retenons d'autant plus vite, qu'elles rentrent plus aisément dans les catégories des connaissances qui nous sont devenues familières : nous oublions très-vite tout ce qui est sorti des habitudes de notre esprit, parce que alors notre mémoire, ramenée toujours vers ses objets accoutumés, ne peut s'empêcher par cela même de se détourner de ce qui n'est pas eux. En résumé, s'habituer à un acte en le répétant, c'est ce qui est tantôt inutile, tantôt très -difficile ou même impossible à l'animal, parce que l'organisation de tout animal a, par cela seul qu'elle est organisation, des aptitudes natives parfaitement déterminées. Les actes qui s'en rapprochent le plus sont les plus faciles à exécuter pour l'animal, ceux auxquels il s'habitue le plus promptement. Ceux qui s'en éloignent un peu plus exigent un peu plus d'efforts, autrement dit, veulent plus souvent être répétés. Il y a donc incontestablement des degrés et des transitions insensibles entre la première nature et la seconde. Mais quant aux habitudes proprement dites, il semble bien que ce soit la répétition des mêmes actes qui les établit et les fortifie, si les habitudes antérieures
qui rendent une habitude analogue plus aisée à contracter ont été elles-mêmes le résultat de répétitions.
Cette explication consacrée sera complètement vraie, croyons-nous, si nous ajoutons que nous pouvons souvent abréger la répétition, quand dans chacun des actes répétés, nous sommes à même de dépenser plus de force et d'énergie et surtout de jouir nous-mêmes de cette énergie déployée. Plus nous faisons attention à ce que nous lisons, moins nous avons besoin de le relire pour être certains de le retenir, c'est-à-dire d'habituer notre mémoire à le retrouver. La répétition matérielle, cela va sans dire, ne signifie rien par elle-même. Autrement les machines et les corps inorganiques pourraient contracter des habitudes. Les répétitions ne valent qu'autant qu'elles multiplient pour l'activité spontanée de l'individu les occasions de s'exercer et de se sentir. Aussi l'être qui se sent plus clairement par la conscience réfléchie est-il à même de contracter très-vite une habitude, une fois qu'il s'est rendu compte du surplus de perfection personnelle qu'elle lui apporte et qu'il a déjà senti, pour ainsi dire, cette perfection naissante s'ébaucher en lui.
Mais tout ceci n'est-il pas l'équivalent de ce que nous avons déjà dit sous des formes différentes? plus une énergie s'exerce, plus elle se sent; et plus elle se sent, plus elle tend à s'exercer.
Il n'est pas besoin d'autre chose pour expliquer la qualité de nos habitudes et la divergence des vocations qui ne sont que des habitudes particulières plus aisément contractées et destinées par cela même à persévérer plus longtemps. L'activité d'un enfant ou d'un jeune homme prendra telle direction déterminée pour deux raisons : 1° Son organisme, ou son organisme total ou son organisme sensoriel, le poussera à ce à quoi il le hit naturellement plus apte; 2° Le milieu, l'éducation,
des exemples prolongés ou une sympathie soudainement éprouvée dans une circonstance qui contribue ellemême à la fixer, lui révèlent un mode d'activité comme plus facile et plus fécond en jouissances. Un bon maître dans certaines années du collège détermine ainsi notre vocation, parce que dans la science qu'il nous enseigne mieux que les autres, il nous fait voir plus de choses avec moins de peine; et l'espoir de continuer la jouissance qu'il nous a ainsi aidé à goûter, nous entraîne quelquefois pour tout le reste de notre vie.
A ces lois objectera-t-on que si la répétition augmente l'activité , elle émousse et affaiblit la sensibilité ? Ici encore, une explication est nécessaire : il sera du reste aisé de voir que cette prétendue difficulté n'en est pas une.
La diversité des effets produits par la répétition sur la sensibilité et l'activité n'est qu'apparente. Si une forcené s'exerce pas, elle ne se sent pas, cela est tout clair; si elle s'exerce énergiquement, facilement, elle a plaisir à se sentir, elle jouit d'elle-même. De là une première phase dans laquelle le plaisir et l'activité vont croissant de concert l'un avec l'autre. Les premiers mouvements si gauches et si maladroits par lesquels nous débutons dans l'escrime, dans la danse et dans la musique nous sont pénibles : quand ils réussissent et que nous nous apercevons de nos progrès, il est incontestable que nous jouissons. Mais bientôt vient une seconde phase. Nous sentant peu à peu capables de faire plus et de faire mieux, nous tendons à faire plus et à faire mieux. Le plaisir de tout à l'heure ne peut plus être le terme de nos efforts, pas plus que le degré de force ou d'adresse où nous étions arrivés, car c'est tout un. Aspirant à de nouveaux progrès et à de nouvelles jouissances, nous ne nous contentons plus de ce qui nous contentait précédemment. Nous y devenons même indifférents et insensibles. Ce n'est pas notre sensibilité générale qui est émoussée, c'est un
plaisir particulier, déterminé, qui devient insuffisant. La sensibilité ne serait réellement affaiblie que sij d'efforts en efforts, nous en étions arrivés à surmener notre organisme et à l'épuiser en lui demandant sans merci trop de plaisir avec trop d'action.
Gomment la répétition affaiblit-elle la douleur? De deux manières : ou parce que les actions deviennent moins pénibles ou parce que la difficulté continuant ou même augmentant, l'organisme devient de plus en plus incapable de la vaincre ; il cesse donc peu à peu de tendre à ces actions, il cesse de les désirer, il cesse de les imaginer, il y devient indifférent, insensible. Il n'y a donc en définitive rien à opposer à ce fait universel que dans les actes habituels comme dans tous les autres, le mouvement et la sensibilité sont solidaires, mais que la sensibilité est dépendante du mouvement plus que le mouvement ne dépend d'elle.
Les habitudes qui commencent sont particulières à l'individu qui les contracte. Mais c'est un fait des mieux constatés que les aptitudes développées par elles peuvent se transmettre par la génération, d'individu en individu. Si ce n'est qu'elles peuvent mieux dans certaines conditions s'affaiblir et disparaître, elles se confondent avec les autres aptitudes, elles étendent, augmentent et diversifient insensiblement la nature première; et ainsi s'accumulent d'âge en âge, dans les espèces vivantes, des besoins nouveaux, des tendances et aptitudes nouvelles, qui néanmoins obéissent toujours aux mêmes lois et reproduisent manifestement les mêmes caractères.