‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 9 sur 118 · DE L'IMAGINATION OU DU RENOUVELLEMENT SPONTANÉ DE LA SENSATION · texte numérisé non relu

DE L'IMAGINATION OU DU RENOUVELLEMENT SPONTANÉ DE LA SENSATION

Nous n'entreprendrons pas ici de décrire ce phénomène. On sait que le mot d'imagination ne désigne pas seulement, en philosophie, l'apparition toute subjective de certaines images représentant à l'esprit des objets qui ont été vus antérieurement, mais qui actuellement ne tombent pas sous le sens de la vue. Le psychologue entend par ce mot la reproduction plus ou moins affaiblie de toute sensation, quelle qu'elle soit, en l'absence de l'objet ou du phénomène qui ordinairement la provoque. Par l'imagination nous voyons des choses qui ne sont pas sous nos yeux, nous entendons des sons qui ne vibrent pas à nos oreilles; nous odorons des parfums qui n'émanent d'aucune des substances qui nous entourent ; nous goûtons des saveurs qu'aucun mets ne développe dans notre palais ; nous sentons se déchirer en nous des organes qui subsistent parfaitement sains et intacts ; nous nous débattons contre une pression qui accable notre poitrine et que nous attribuons au poids d'un corps -étranger, alors que notre poitrine est libre de tout fardeau. Fermons-nous les yeux et bouchons-nous les oreilles, le monde entier des formes et des couleurs que nous avons observées, tous les sons que l'art et la nature nous ont fait entendre peuvent nous assaillir malgré nous, et ainsi de suite. Où est la source première de cette puissance évocatrice sinon dans l'activité spontanée de chaque sens, activité qui, nous l'avons vu, est déjà la cause principale de toute sensation proprement dite ? La preuve en est qu'il n'est pas toujours besoin d'ex-

citants extérieurs pour que cette puissance entre en action. Il suffît bien souvent que les causes qui dans l'état ordinaire la refoulent et l'arrêtent soient elles-mêmes neutralisées. Expliquons-nous. Pourquoi chacun de nous ne se représente- t-il pas plus souvent encore les événements du passé? La raison en est toute simple , c'est parce qu'il est trop occupé du présent. Pourquoi les sensations qui nous ont affectés ne reviennent-elles pas plus fréquemment renouveler la trace des douleurs ou des plaisirs évanouis? Parce que les sensations actuelles occupent nos organes et en absorbent, pour ainsi dire, toute l'activité. On l'a aussi très-bien montré, l'enchaînement rationnel de nos souvenirs, la logique suivie et ordonnée de nos jugements écarte à chaque seconde la foule incohérente des images qui nous obsèdent ; et parmi celles-ci quelques-unes seulement sont élues, parce qu'elles répondent seules aux besoins actuels des raisonnements que notre esprit commence ou poursuit. Mais que nulle recherche, nulle réflexion n'alimentent l'activité de notre intelligence, et que nous devenions indifférents aux choses qui nous entourent, c'est alors que les images ne trouvant plus la résistance accoutumée reviennent plus confusément et entretiennent plus aisément ce qu'on nomme l'illusion. Celui qui ne travaille pas pour le présent vit presque tout entier dans le passé ou dans un monde artificiel qui se compose des débris du passé.

Les populations paresseuses et insouciantes de l'Orient sont aussi les plus contemplatives, celles qui produisent le plus abondamment les œuvres d'imagination, sinon les plus exquises, les mieux ordonnées, les plus poétiques, du moins les plus colorées, les plus riches en fictions et en mensonges. Telles ont été partout les personnes qui par leur genre de vie ont ressemblé aux hommes de l'Orient, les moines ignorants du inoyen-âge , les

quiétistes, les rêveurs de tous les temps. Qu'est-ce en définitive que le rêve et qu'est-ce que le sommeil, sinon la mise en liberté de notre imagination, pendant que l'esprit suspend son travail ? D'où vient en effet, tandis que nous dormons, cette extrême rapidité des images, qui se succèdent sans lien apparent, sans raison, et qui prennent un relief si extraordinaire? De ce que les phénomènes du dehors n'excitent plus les sens que très-faiblement et de ce que l'esprit ne réfléchit plus, ne compare plus, ne choisit plus. Cette loi n'est pas spéciale aux productions dont les sensations de l'ouïe et de la vue fournissent la matière à l'imagination de l'homme. Elle est générale. Le chien qui poursuit la piste d'un renard n'imaginera pas qu'il tient celle d'un lièvre ou d'une perdrix. Accroupi dans un coin du logis ou même encore endormi, il aboiera après une proie imaginaire, car son odorat sera libre en quelque sorte de réveiller en lui l'odeur d'un gibier quelconque. Enfin, quand le système nerveux ganglionnaire ne peut plus accomplir d'une façon suivie ses fonctions naturelles, quand une maladie quelconque lui enlève l'objet ordinaire de ses opérations, c'est-à-dire les substances recomposantes, les aliments, le sang, qu'arrive-t-il ? que l'innervation ne pouvant plus consumer son activité dans un exercice normal et régulier, suscite dans l'économie mille troubles divers, mille fausses sensations. Ainsi les bourdonnements, les éblouissements, les nausées , les strangulations, les attaques hystériques, etc., voilà en mainte circonstance le résultat fatal d'une violente hémorrhagie, à plus forte raison de l'anémie.

On peut donc l'affirmer : tout sens, tout organe est toujours prêt à entrer en exercice, même en l'absence de l'agent qui le provoque d'ordinaire. Ajoutons que les excitations dont nous venons de parler entretiennent et développent cette aptitude.

D'abord si la sensation primitive a été forte, c'est un fait que nos organes nous laissent difficilement l'oublier. Elle a changé le mode d'activité de l'organe ou tout au moins lui a imprimé une sorte d'accélération dans une direction particulière, elle lui communique ainsi une facilité plus grande à recommencer les mêmes mouvements. Quoi d'étonnant que ces mouvements et par suite ces sensations se reproduisent?

Le même résultat est amené peu à peu mais peutêtre plus sûrement par la répétition fréquente. Il est clair que cette répétition elle aussi développe dans l'organe une énergie spéciale, qui à force d'être stimulée finit par se manifester d'elle-même, et se déploie à la moindre occasion.

Ainsi, un organe, après nous avoir fait éprouver, sous l'influence d'un agent extérieur, une sensation réelle, peut ébaucher spontanément , sans cause apparente , une autre sensation qui complète ou corrige la première. Une oreille bien exercée entend-elle quelques sons justes ? Elle imaginera immédiatement d'autres sons s'accordant avec ceux qu'elle a effectivement entendus? Aura-t-elle été frappée par des sons discordants ? Elle rétablira l'accord. L'œil agit de même. Chaque couleur exige pour être vue un certain genre d'activité de l'organe visuel. Aussi la rétine se fatigue-t-elle très-aisément à regarder une même couleur. Mais cette fatigue ne l'empêche pas de voir des couleurs différentes; loin de là, il lui en faut une autre, et au besoin elle voit cette autre spontanément, la créant elle-même dans toute la rigueur du mot. Si par exemple elle regarde du vert, elle devient vite insensible aux rayons verts, mais elle conserve sa sensibilité pour les rayons rouges et elle se met à voir du rouge spontanément. De même, quand l'œil a regardé longtemps du rouge, il se meta voir vert. Pourquoi? Parce que l'œil ost fait, dit-on, pour la lumière blanche.

Pour retrouver celle-ci il lui faut encore du jaune et du bleu. C'est donc le vert qui rétablira la lumière demandée dans un œil fatigué par les rayons rouges. On sait de même que la nuance d'un objet varie suivant le fond sur lequel il se détache. Qu'un dessin de même gris soit placé sur un fond blanc, sur un rouge, sur un orange, sur un noir, sur un jaune, sur un bleu, sur un violet, l'œil verra autant de gris différents. On explique ce fait en disant que chacun des fonds projette sur ce qui l'avoisine la couleur complémentaire de la sienne propre. Mais en réalité ce n'est pas la couleur même des objets qui se modifie, c'est l'œil qui travaille lui-même à ajouter celle qui peut recomposer avec elle la lumière blanche dont il semble éprouver le besoin.

C'est un fait plus connu encore que si deux organes communiquent ordinairement par une sympathie particulière, l'un des deux ne peut être réellement affecté sans que l'autre réponde de lui-même et se dispose à nous faire jouir ou pâtir, et dans une certaine mesure nous fasse jouir ou pâtir effectivement sans autre provocation. Est-il besoin de rappeler que l'odeur nauséabonde d'un mets suffit à révolter l'estomac et que, de même que l'odorat, le goût est flatté par les parfums d'une bonne table?

Ces associations qui à propos d'une sensation réelle en éveillent d'imaginaires, exercent, qui ne le sait, une influence immense sur nos pensées, sur nos sentiments, sur nos soucis, sur les manifestations les plus diverses de la vie. « Pourquoi, écrit le musicien Grétry, pourquoi, me disais-je un jour, ne manqué-je jamais de me rappeler ma jeunesse, mon pays natal, mon père, et de soupirer, lorsque je me promène vers la grille de Ghaillot? Je m'aperçus alors que ces douces réminiscences provenaient de l'odeur du charbon de terre que l'on brûle continuellement aux eaux de Perrière comme dans

mon pays. » Nous ne parlons pas de mille circonstances qui excitent les imaginations amoureuses, bien que ces faits puissent passer pour les exemples les plus caractéristiques de cette loi ; mais disons que c'est encore en vertu de cette même loi que, dans bien des cas, des organes une fois affectés de telle maladie peuvent, après l'avoir guérie, la sentir s'éveiller de nouveau à l'occasion de tous les genres de secousses. C'est ce qui faisait dire à un médecin que nous avons déjà cité : « Il n'est pas une parcelle de substance nerveuse qui n'ait de l'imagination à un degré quelconque. » Tantôt cette imagination se borne à de faibles et pâles reproductions des sensations primitives, telles que les représentations mentales par lesquelles en temps ordinaire nous nous figurons les choses absentes. Tantôt sous l'empire de certaines causes qui affaiblissent les sensations actuelles mais redoublent l'activité et la force spontanée des organes internes, elle s'approche de plus en plus de la netteté, de la puissance, de l'énergie de la sensation. Elle atteint enfin dans certains cas l'extériorité apparente, c'est l'hallucination. Ainsi, le malade imaginaire, l'homme qui s'écoute croit bien avoir entendu crier dans sa machine des ressorts qui cependant n'ont pas encore fonctionné. Un degré de plus, le malaise s'accentuera; mais qu'un accident extérieur lui fasse éprouver l'un des symptômes du mal supposé, il arrivera que les autres se feront également sentir, et il pourra se faire enfin que son organisme enfante spontanément toute la maladie.

En résumé, imaginations représentatives, illusions, hallucinations, sensations fausses, nous laissent voir à des degrés divers un seul et même phénomène : la sensation qui se renouvelle ou qui tend à se renouveler, soit tout à fait spontanément, soit à l'occasion d'un stimulant quelconque, mais en l'absence de sa cause ordinaire. Quelles sont les conditions principales de ce renouvelle-

ment, nous l'avons dit. Tantôt la force ou la répétition prolongée de la sensation primitive, tantôt l'influence des sensations habituellement associées. Mais dans ces deux espèces de conditions ne reconnaissons-nous pas les deux espèces de causes auxquelles nous ramenions les sensations proprement dites : 1° Activité propre de chaque organe ; 2° Solidarité de tous les organes entre eux. On peut donc conclure que la sensation primitive et la sensation renouvelée ou imaginaire ne forment au fond qu'un seul et même phénomène s'expliquant surtout par la spontanéité de la vie, laquelle agit et se fait sentir dans chaque partie de l'organisation animale.

On sait comment les physiologistes ont expliqué ces phénomènes1. Les cellules nerveuses ont la propriété de conserver l'impression des agents extérieurs qui ont influé sur elles et de persister pendant un temps plus ou moins prolongé dans cet état où elles ont été artificiellement placées. C'est ainsi que dans l'ordre physique la lumière communique aux corps qu'elle a frappés pendant un certain temps une véritable activité et les rend phosphorescents plus ou moins longtemps.

Cette aptitude à conserver en dépôt les impressions extérieures qui est l'apanage presque exclusif des cellules nerveuses peut persister pendant un temps indéfini à l'état latent, se perdre à la longue et ne se révéler derechef que sous l'influence évocatrice de la première impression, ou bien sous celle des cellules ambiantes qui sont en quelque sorte de nouveaux foyers d'incitations secondaires. De même que l'on voit des corps devenus phosphorescents sous l'influence de l'insolation perdre insensiblement cette propriété et la récupérer à l'aide d'une autre agent, la chaleur perdue dans la réceptivité des cellules peut être rétablie soit sous l'influence de

i. M. Luys, en particulier.

la cause première , soit sous l'influence d'une autre source d'incitation.

Remarquons enfin que les cellules une fois ébranlées par l'arrivée des impressions extérieures n'en restent pas là. Cet état clans lequel elles se trouvent après leur imprégnation par l'impression extérieure (et que M. Luys attribue à la phosphorescence) se communique de proche en proche, et va par une série d'ébranlements intermédiaires, susciter la mise en activité de nouveaux groupes de cellules situés à d'autres pôles et qui se mettent à l'unisson des premiers en provoquant à leur tour de nouvelles incitations.

RAPPORTS DE LA SENSATION ET DE L'IMAGINATION. — DU REDOUBLEMENT DES SENSATIONS DANS LES IMAGES.

Si telle est l'étroite parenté de ces deux espèces de faits désignés habituellement sous les noms de sensation et d'imagination, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elles s'appellent et s'accompagnent toujours et à ce que Tune ne se produise pas sans l'autre.

La sensation positive répondant à l'action d'un phénomène extérieur se décompose en autant de sensations élémentaires qu'il y a de moments distincts dans le temps que dure le phénomène. Or chacune de ces sens,i lions élémentaires n'est-elle pas anéantie quand une autre lui succède? Il y a cependant une sensation totale: autrement nous ne pourrions dire que nous avons enlu un son ou vu un mouvement, et on se demande qu'est-ce qui pourrait exercer sur le sens de l'animal un alliait quelque peu durable. C'est donc que l'organe continue ou renouvelle les premières sensations quand

il est ébranlé par les dernières. Nous savons d'ailleurs pertinemment qu'il en est ainsi par des expériences positives. Le charbon de feu qu'on fait rapidement tourner devant nos yeux n'est jamais qu'à un seul point de la circonférence qu'il trace : il n'y a donc jamais qu'un point lumineux à la fois qui frappe effectivement notre rétine. Et pourtant notre œil à chaque instant voit un cercle tout entier. On peut dire qu'ici les sensations pures s'associent et se confondent avec les suivantes ; mais cette persistance est précisément le signe le plus saillant de cette propriété qu'a l'organe de produire lui-même la sensation. Il arrivera rarement sans aucun doute que cette propriété se manifeste avec une pareille énergie due alors au voisinage immédiat de la sensation correspondante. Quel que soit cependant le degré où les circonstances fassent descendre ou monter la vivacité du phénomène , ce dernier n'en est pas moins constant. C'est la loi de toute sensibilité physique ou morale sans exception. Pour sentir quoi que ce soit d'une manière appréciable à la conscience, il faut que notre imagination évoque et ramène quelque sensation antécédente complétant la sensation actuelle. Nous allons essayer de le démontrer.

Vous me dites une parole qui dans votre intention est une parole blessante. Si je ne me représente pas l'état plus ou moins avili dans lequel vous me croyez tombé, si je ne ressens pas en imagination quelques-uns de ces sentiments de haine ou de dégoût que votre parole suppose, j'y resterai indifférent, vos paroles je ne les sentirai pas. Quant à ces sentiments de haine ou de dégoût, je n'aurai pas pu eux-mêmes les éprouver, si je ne me suis point représenté en imagination les sentiments contraires , à savoir l'estime et l'amitié que j'ai pu ressentir pour d'autres, que je crois mériter et dont je désire être l'objet. En matière d'amitié l'indifférence suppose toujours l'oubli, non pas l'oubli de la mémoire et de l'intel-

ligence, mais l'oubli du cœur et de l'imagination. Qu'une circonstance favorable fasse revivre dans des images colorées le tableau des joies et des plaisirs dus à une affection qu'on croit éteinte, l'affection elle-même sera bien près de renaître, sinon l'affection aimante et trèssympathique, du moins le regret ou la jalousie. Sentiriez-vous aussi distinctement que tel ou tel a pu violer les convenances, si le sentiment de ce que vous attendiez de lui n'était pas encore présent en vous? Sentiriez- vous la fausseté d'une voix, si votre oreille n'était pas assez juste pour lui opposer un son imaginaire?

Descendons jusqu'aux sensations animales proprement dites. Tout organe travaille pour conserver ses proportions normales et accomplir régulièrement révolution qui est sa loi. Si une cause quelconque l'en dérange, il réagit, de là une sensation douloureuse. Du moment où impuissant à résister, il s'abandonne au mal, l'engourdissement, l'atonie succèdent à la douleur. Quelquefois le mal est de telle nature que l'organisme ne peut en prendre son parti, s'y habituer; il lutte incessamment et sans pouvoir néanmoins dominer le mal. Il redouble ainsi sa propre souffrance. Mais enfin, si la guérison ne vient pas, c'est l'épuisement final qui amène la cessation de la douleur; la vie s'éteint; ne se sentant plus ellemême, elle ne sent plus l'ennemi qui l'a terrassée. Voilà pourquoi dans beaucoup de maladies, l'absence de toute douleur est le plus fâcheux de tous les symptômes. Dans un grand nombre de cas, si c'est une douleur modérée, une sensation simplement désagréable et incommodante qui se prolonge, l'organe, chacun le dit, s'y habitue et ne sent plus rien, je veux dire que nous ne le sentons plus. Qfu est-ce que cela signifie, sinon que l'organe n'aspire plus à revenir à l'état primitif, l'ayant comme oublié? Et en eil'ct quand un organe réagit, n'est-ce point qu'il tente de persévérer dans l'état dont la secousse inattendue le

dérange? Et pour qu'il tente encore de persévérer dans cet état, ne faut-il pas qu'il en ait encore une certaine aperception? C'est ainsi que l'épiderme, le palais, l'odorat, l'estomac, deviennent exigeants ou complaisants, car chacune des sensations que nous font éprouver ces organes n'est désagréable que dans la mesure où elle contrarie les sensations accoutumées. En d'autres termes, ce qui provoque la sensation agréable ou pénible, c'est le changement : mais le changemeut peut-il affecter la sensibilité, si celle-ci ne peut comparer et opposer, pour ainsi dire, l'une à l'autre, les deux manières d'être? Ce qui revient à dire que pour que l'une soit vraiment sentie, il faut que l'autre puisse encore être imaginée.

Examinons la nature du second mode de sensation, du plaisir, nous retrouverons la même loi.

C'est une banalité qu'on n'a du plaisir à manger que lorsqu'on a faim : à mesure que la faim diminue, le plaisir diminue de même , si certains stimulants ne viennent pas réveiller l'organe et augmenter graduellement les excitations, ce qui leur permet encore d'être comparées et par conséquent senties. Après une longue maladie, les plus petites sensations de la vie matérielle causent une incroyable jouissance, tandis que l'homme qui n'a jamais souffert ne connaît point, comme on dit vulgairement, le prix de la santé ; celle-ci, tout en lui permettant d'autres plaisirs, ne lui cause guère en ellemême aucune jouissance appréciable. On peut croire sans doute que le plaisir accompagne tout exercice régulier, complet, énergique de nos facultés. Gela est vrai. Il faut toujours maintenir cependant que le meilleur moyen, le seul peut-être, d'entretenir la vivacité de nos plaisirs, c'est de nous en abstenir quelque temps. De plus est-il bien sûr que cette régularité serait toujours sentie, si rien ne l'avait jamais troublée? Que ce développement complet et énergique serait toujours agréable si

rien ne l'avait jamais affaibli ? En tout cas est-il un seul de nos organes qui puisse s'exercer d'une façon énergique et complète, sans que son activité se prolonge et en même temps se diversifie ? L'imagination est nécessaire pour recueillir, renouveler les sensations des premiers instants, et les unir aux sensations qui lui succèdent. A défaut d'opposition entre le plaisir actuel et la douleur qu'il remplace, la nature de la sensibilité exige une réduplication d'une autre manière, par variation : autrement la jouissance s'éteint. N'est-ce point là le sort inévitable et prompt de ces sensations simples, homogènes et continues qui font tout d'abord tressaillir de volupté parce qu'elles semblent appeler à elles et réunir toutes les forces de la vie, mais qui, n'étant point diversifiées, amènent le sommeil ? C'est ainsi qu'on magnétise et qu'on hypnotise. Tel est, par exemple, le chatouillement auquel des espèces animales sont si sensibles. Tel est, universellement, tout ce qui est uniforme et monotone.

Devons-nous conclure de ces faits que le plaisir est en quelque sorte plus difficile à obtenir que la douleur? que la vivacité que le premier atteint quelquefois est rarement comparable à l'intensité où la seconde arrive trop souvent? Il est difficile de se dérober à cette conclusion, du moins pour ce qui concerne la vie animale : car la lutte que provoque la douleur redouble, comme nous Favons vu, cette douleur même : et cette lutte, la nécessité l'impose à tous nos organes, tandis que travailler avec succès à diversifier, à multiplier nos sensations Agréables est une chose en définitive assez malaisée. isi la plus grande partie des actes des animaux a-telle bien plus pour cause la fuite d'une douleur que la iviherche d'un plaisir, leurs plaisirs mêmes no so concevant guère autrement que comme l'apaisement d'un besoin plus ou moins vif et d'une souffrance.

6i DE LA VIE ANIMALE EN GÉNÉRAL

La leçon à tirer de cette comparaison pour nous autres hommes doit être que le plaisir physique ne vaut pas la peine que nous le poursuivions si âprement. Le plus souhaitable des états, c'est sans nul doute le calme et l'harmonie des fonctions, sans surexcitation voluptueuse comme sans souffrance. De pareilles dispositions laissent à notre esprit toute la liberté nécessaire pour se procurer les jouissances qui lui sont propres. Ces jouissances, dira-t-on, sont donc d'une qualité supérieure? Oui, et cela pour des raisons qui font de cette exception apparente une confirmation de la loi que nous venons de poser.

Le plaisir, tant physique que moral, a pour condition l'accomplissement d'un acte. Mais quand un acte matériel est accompli, le plaisir s'arrête au moins pour un temps : essayer de le continuer serait solliciter de l'organe des efforts dont il a cessé momentanément d'être capable et qui par conséquent l'épuiseraient. Mais si les forces de tout organe sont bornées, les forces de l'esprit ne le sont pas, en ce sens qu'elles renaissent d'ellesmêmes et qu'elles peuvent être variées à l'infini. Ni la conquête d'une vérité, ni l'exécution d'un acte vertueux ne fatiguent l'intelligence et n'épuisent la volonté , elles les fortifient l'une et l'autre. On ne peut dire non plus qu'elles les limitent : elles les excitent au contraire à de nouveaux efforts qu'elles leur rendent par avance plus faciles et plus certains du succès.

Aussi le plaisir actuel du savant heureux ou de l'homme bienfaisant et dévoué n'est-il rien, pour ainsi dire, en comparaison des plaisirs qu'il se promet, et qu'il vient de s'assurer pour l'avenir. Le premier sent qu'il pénètre dans l'ordre physique, le second qu'il travaille à l'ordre moral; mais l'ordre moral et l'ordre physique, ils les sentent pour ainsi dire infinis. Et qu'on ne croie pas diminuer le prix de ces plaisirs en les qua-

lifîant d'imaginaires. Ce sont des plaisirs imaginés sans doute. Mais ici qu'est-ce donc qui imagine si ce n'est l'esprit ? Ce sont donc les plaisirs de l'esprit par excellence que les plaisirs imaginés. Car aucun plaisir actuel n'est senti qu'à la condition d'être redoublé, varié, multiplié par l'image : et l'esprit seul est capable de varier, de multiplier indéfiniment le sentiment de ses plaisirs. Revenons à l'objet propre de nos recherches, à savoir l'analyse de la sensation. Nous pouvons nous résumer en disant : une sensation n'est sentie qu'à la condition de se redoubler elle-même dans une ou plusieurs images. Toute impression et même toute irritation pure et simple ne sont que des sensations avortées parce qu'elles n'ont réussi ni à renouveler dans la sensibilité des traces d'états antérieurs ni à lui faire anticiper les états futurs. Cette complexité de toute sensation peut se comparer à la complexité du son musical; ou, pour mieux dire, ce dernier fait n'est sans doute qu'un cas particulier de la loi qui est commune à la sensibilité tout entière. On sait que chaque vibration se décompose spontanément en un certain nombre de fractions de vibration qui se succèdent les unes aux autres. Ces espèces de notes parasites qui accompagnent toujours le son fondamental et s'accordent avec lui s'appellent les harmoniques. Tous les sons musicaux ne sont pas également riches en sons élémentaires ou en harmoniques : il est des instruments qui en ont beaucoup, ce sont ceux qui nous remuent le plus puissamment comme le violon ; il en est d'autres qui en ont peu, comme la flûte, et qui sont plus appropriés à une musique nettement dessinée, pour ainsi dire, mais moins variée, moins colorée, moins expressive. Enfin, c'est, croit-on, de la liaison des notes aiguës plus ou moins nombreuses et plus ou moins intenses avec un son fondamental que résulte le timbre, ce caractère tout personnel, jusqu'à présent indéfinissable et mystérieux

de la voix et des sons. Eh bien, toute sensation, pouvons-nous dire, a nécessairement ses harmoniques qui sont fournies par le redoublement de tout plaisir et de toute douleur dans des images formant avec elle accord ou contraste. C'est suivant la nature et l'abondance de ces images, que le plaisir et la douleur retentissent plus ou moins longtemps, plus ou moins fortement dans la sensibilité de l'homme et de l'animal. La faim elle-même n'est pas sentie de la même manière par le chien, par le chat, par le bœuf, par le singe, par le tigre, par le mâle amoureux et par la femelle qui couve ses œufs ou qui allaite ses petits. Si la femme et l'homme ne sentent pas de même, cela tient-i 1 uniquement au plus ou moins de délicatesse de leurs organes ? Non ; car outre l'intensité de la sensation il y a le mode de la sensation. Or chez l'un, la réaction que provoque toujours la sensibilité trouve une issue dans les préoccupations de la vie active ; chez l'autre, elle se passe à peu près toute à l'intérieur. Le plaisir et la douleur se raffinent et se subtilisent ainsi dans le cœur de la femme, tandis que les passions de l'homme ont habituellement quelque chose de plus âpre et de plus violent, car le sentiment qu'il a de sa force l'amène à faire plus d'efforts pour prolonger ou pour ramener ses plaisirs, pour faire cesser ou pour écarter ses douleurs. Ne tenons pi us compte de la différence des sexes. Il est, soit chez les hommes, soit chez les femmes, des sensibilités qu'on peut appeler capricieuses, bien que le système nerveux et son impressionnabilité directe ne change pas : c'est l'imagination qui change et qui tour à tour ajoute à la même impress ion tantôt une riante fantaisie, tantôt une image plus noire. Dans de telles natures, ce n'est pas seulement la sensibilité morale qui varie : les sens externes aussi ont leurs fantaisies, et le goût lui-même change du jour au lendemain. Il est sans doute des associations que la nature impose prompte-

ment ou que l'habitude établit à la longue entre telles impressions et telles images : et voilà pourquoi il est des sensations dont la qualité ne peut désormais plus changer. Mais combien y en a-t-il dont on ne peut dire à l'avance quel agrément ou quel désagrément on en retirera! Prédisposés à la gaîté par un concours de circonstances physiques ou morales qui multiplient en nous les images lumineuses, nous avons plaisir à tout : s'il fait sombre dans la nature qui nous entoure ou dans l'horizon de nos pensées et de nos craintes, rien ne nous agrée et « nous ne trouvons rien de bon. »

Il est encore des sensibilités qu'on peut appeler discordantes ou cacophoniques : chez elles, les plaisirs ou les douleurs prennent des aspects imprévus : l'imagination n'étant ni réglée par la volonté ni accoutumée à la mesure par la recherche habituelle de l'ordre, enfante au hasard des images disproportionnées ; incapable de retrouver de lui-même son équilibre, l'individu se laisse abattre par son mal ou emporter par ses jouissances avec une impétuosité aveugle qui le fait ressembler à la brute. Il est des sensibilités qu'on peut au contraire qualifier d'harmonieuses ; car il est des personnes chez qui les joies et les chagrins rendent comme naturellement un son poétique et musical. Si déchirante que soit leur douleur, si intense que soit leur plaisir, les proportions de leur âme, si l'on peut parler ainsi, ne sont pas altérées, non plus que celles de leur figure. Désespérées jusqu'à la mort ou ardentes au dévouement, elles conservent une sorte de noblesse qui vient de ce que dans le développement de leurs passions elles ne tombent pas en deçà ni n'essayent de s'élever au-delà des caractères de riniiiiMnité.

Il est des gens durs à eux-mêmes et aux autres, Indifférents à tout, qui ne connaissent point le plaisir et à qui la douleur peut à peine arracher un cri. Il est des natures

toujours frémissantes chez qui la moindre impression éveille une suite d'échos douloureux ou joyeux. Ces échos ne sont autre chose encore une fois, que le redoublement des sensations dans les images, leurs harmoniques : et ceux dont les organes n'ont, pour ainsi dire, qu'une imagination pauvre et affaiblie ont des sensibilités plus sourdes et plus muettes que les autres.

La pathologie médico-psychologique peut éclairer ces faits d'un jour plus vif encore : car elle nous montre en mainte circonstance le premier de ces deux faits altéré, affaibli, augmenté, supprimé, ramené par les variations du second.

Certains idiots sont fort peu sensibles à la souffrance, sans que pourtant leurs organes soient bien amoindris ni leurs fonctions suspendues. Ils boivent et ils mangent indifféremment tout ce qui leur tombe sous la main : aucune substance ne leur répugne. L'apathie des sens s'associe chez eux avec l'apathie de l'esprit : ils ne songent ni au passé ni à l'avenir, pas même pour les besoins les plus impérieux de la vie matérielle. Ils satisfont ces besoins machinalement, et encore faut-il souvent les y contraindre. Puis ces satisfactions ne leur causent véritablement pas plus de plaisir que la privation ne leur faisait d'ailleurs sentir de souffrance. Si la sensation provenait exclusivement du fonctionnement passif et machinal de l'organe, ils devraient les éprouver comme tout autre homme. S'ils semblent indifférents à ce qui impressionne et même à ce qui irrite leurs organes, c'est que leurs organes n'ont pas la spontanéité et l'énergie, mais surtout la solidarité d'action et l'harmonie nécessaires aux sensations mêmes de la vie purement animale. Que par des exercices variés et répétés, on les habitue à faire attention, à agir d'eux-mêmes, puis à vouloir agir, qu'on les contraigne à combiner des mouvements très-simples

d'abord, un peu plus compliqués ensuite, qu'on les amène enfin à s'intéresser, si légèrement que ce soit, aux exercices qu'on leur fait faire, les impressions ellesmêmes finiront par être arrêtées, pour ainsi dire, au passage, groupées et redoublées, en un mot véritablement et efficacement senties.

Il arrive souvent au fou d'être insensible à la douleur : les exemples de ce fait sont très-vulgaires. Ce n'est pas que son imagination soit affaiblie, elle est au contraire violemment surexcitée ; mais elle est occupée ailleurs tout entière : aussi les impressions qui n'ont point rapport à l'objet de sa préoccupation sont-elles à peine senties et passent-elles inaperçues. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'au même moment un même organe peut être à la fois sensible et insensible à des impressions de même nature, suivant que son imagination consent aux unes et ne consent point aux autres. « Une de mes clientes lypémaniaques, dit le docteur Liébault, ne vit plus clair tout d'un coup pour manger. Elle s'en était mis instantanément l'idée dans la tête. Pendant quelques semaines, on fut obligé de lui porter les aliments à la boucbe; mais tandis qu'on l'aidait ainsi, elle savait fort bien distinguer à travers la fenêtre les passants dans la rue. »

En y réfléchissant, y a-t-il là beaucoup plus que l'exagération d'un fait qui se produit communément, lorsqu'endormis, nous n'entendons au milieu d'un grand nombre de voix que celle qui nous étonne ou nous inquiète, ou à laquelle en d'autres temps notre imagination était prête à faire écho d'une façon particulière ? La même chose ne se produit-elle pas quand nous sommes préoccupés ? Nous n'avons même pas besoin d'aller jusqu'à l'extase, état dans lequel il est bien connu que les organes deviennent généralement insensibles et inertes bien qu'ils puissent agir encore et jouir puissamment

pour tout ce qui se rapporte à l'objet de la vision. Saint Augustin citait déjà l'exemple d'un sujet qui, dit-il, devenait insensible à la douleur dans des extases produites par des causes d'un ordre physiologique très-commun. « Ad imita tas lamentationum voces, ita auferebata sensibus et jacebat simillimus mortuo ut non solum vacillantes atque pungentes minime sentiret, aliquando igné ureretur admodum , sine ullo doloris sensu , nisi postmodum ex vulnere. » On ne peut certes prétendre que pendant la durée de l'extase la blessure produite par le feu n'impressionnait pas, n'irritait pas les organes. D'où vient qu'elle n'était pas sentie, sinon de ce que l'imagination tout entière était occupée à augmenter démesurément des sensations d'une autre nature ? En effet, si l'image empêchée supprime la sensation, il arrive que l 'image excitée peut faire sentir à l'organisme des états ou des phénomènes qui d'ordinaire ne l'émeuvent en aucune façon.

Ceci est parfaitement reconnaissable même dans le malade imaginaire, à plus forte raison dans l'halluciné. Qu'est-ce, en définitive, dans bien des cas, que l'hallucination, sinon une sensation légère, quelquefois même une impression qui d'ordinaire n'est point sentie, mais qui à force d'être imaginée prend un relief anormal, une énergie disproportionnée ? Pour le fou qui se croit persécuté, la moindre parole, le moindre son, par exemple les battements de la montre qu'il porte sur lui se transforment en voix accusatrices, tous les mets ont l'àcreté du poison. Les exemples de ce genre de faits dans l'aliénation mentale sont innombrables. On en trouve encore abondamment dans l'histoire du somnambulisme naturel ou artificiel et dans tous les états analogues, comme l'hypnotisme.

Le somnambule voit quand il s'imagine qu'il peut voir : quand il s'imagine qu'il ne peut pas voir, il ne

voit pas. Tel sujet, par exemple, lira au milieu des ténèbres s'il se sent éclairé par une lampe, alors même que la lampe serait figurée, pour lui, par un bâton emmanché dans le goulot d'une bouteille. S'il croit qu'on vient de lui éteindre sa lumière, alors même que la salle où il se trouve soit éclairée, il redevient impuissant à lire, etc. C'est un fait parfaitement positif que le magnétisé ou (ce qui revient à peu près au même) que l'hypnotisé peut avoir une sensation extrêmement délicate de l'état maladif de l'un de leurs organes intérieurs. C'est un autre fait que leur goût ou leur odorat peuvent égaler en vivacité le goût et l'odorat des animaux. Mais c'est une loi générale qu'ils ne peuvent sentir d'autres impressions que celles qui sont en rapport avec la série d'idées qui les occupent . Chez eux , dit le savant Carpenter, tant que l'attention demeure attachée sur lin objet quelconque, perçu ou conçu, rien autre n'est senti. D'où, complète insensibilité à la souffrance corporelle, attendu que le somnambule n'a d'attention que pour ce qui se passe dans son esprit. Mais en un instant, en dirigeant l'attention sur les organes des sens, l'anesthésie peut être remplacée par la sensibilité la plus vive; de même aussi, quand l'attention est fixée sur un certain enchaînement d'idées, tout ce qui se dit d'accord avec ces idées est entendu ; tout ce qui est en désaccord passe inaperça.

mus doute, on dira qu'il y a dans tous ces états un développement mystérieux encore d'innervation et de sensibilité; mais ce que nous devons remarquer ici, c'est que cette sensibilité se peut porter tour à tour dans une partie du corps puis dans une autre ; de là on explique le pouvoir, si singulier en apparence, qu'a l'expérimentateur de rendre le sujet sensible ou insensible à telles on telles impressions. Il n'a qu'à lui suggérer une imagination quelconque ; à l'appel de l'imago la sensibilif i

se précipite pour ainsi dire et s'accumule dans l'endroit déterminé 1 .

De tout cela que conclure ? Ce que nous avons déjà établi par d'autres faits et d'autres considérations, à savoir : que la sensation et l'image, ou si l'on veut la sensation actuelle et provoquée et la sensation spontanément renouvelée qui la redouble, sont, dans l'état ordinaire, inséparables. Si on les sépare comme il arrive dans certains états pathologiques, la sensation n'est plus sentie : elle n'est plus sensation, elle peut seulement le redevenir, car il reste d'elle quelque chose de trèspositif, ce quelque chose n'est quelquefois rien de moins qu'une mutilation ou qu'une blessure. Il en est ici comme de ces substances composées que le chimiste peut faire tour à tour disparaître et réapparaître à nos yeux suivant qu'il en sépare ou qu'il en réunit de nouveau les éléments.

Si telle est la nature complexe de la sensation, nous pouvons nous expliquer exactement les origines et la nature de ces états qu'on appelle besoin, désir ou tendance.

Le besoin proprement dit n'est autre chose que la sensation douloureuse à l'état naissant. Une sensation quelle qu'elle soit, avons-nous vu, suppose l'activité de la vie, qui, plus ou moins heureusement, accomplit son évolution et travaille d'après le plan qui lui est particulier au renouvellement de ses organes. Il faut à cette activité

1. Pour de plus amples détails, on pourra consulter notre livre l'Imagination. Librairie Hachette, un vol. in-12.

un certain nombre de matériaux, des aliments, puis un certain nombre de conditions, tel degré de chaleur par exemple. Que les matériaux voulus fassent défaut , que les conditions nécessaires manquent, cette privation est sentie assez douloureusement pour qu'elle amène une tentative de réaction qui trouble l'économie, voilà le besoin.

Le besoin implique quelque chose de plus qu'une souffrance par suite d'une privation. Il suppose une aspiration déterminée, plus précisément encore, un mouvement par lequel l'organe tente d'ébaucher la fonction qu'il devrait alors accomplir, s'il en avait tous les moyens. « Prenant un cheval à jeun, dit M. Claude Bernard, on découvre sur le côté de la mâchoire le canal excréteur de la glande parotide, on divise ce conduit et rien n'en sort ; la glande est au repos. Si alors on fait voir au cheval de l'avoine, ou mieux, si, sans rien lui montrer, on exécute un mouvement qui indique à l'animal qu'on va lui donner son repas, aussitôt un jet continu de salive s'écoule du conduit parotidien, en même temps que le tissu de la glande s'injecte et devient le siège d'une circulation plus active. » Qu'est-ce que cette apparition de la salive et que cette exagération de la circulation dans la glande sinon un premier effort de l'organisme pour commencer les fonctions de la digestion ? Le besoin est donc un état très-positif, il accuse une activité prête à se développer, commençant même à se développer autant qu'il est en elle. Il n'y a là, d'ailleurs, aucun phénomène vraiment nouveau surajouté à la sensation, puisque la sensation déjà manifeste l'activité de l'organisme. Si un organe devienl incapable de fonctionner, insensible, il n'éprouve plus aucun besoin; si le besoin est satisfait, la sensation douloureuse disparaît aussi; sensation, besoin, nous font donc, voir deux aspects d'un seul et même phénomène. Le besoin de mouvement extérieur pour tout organe coin-

mence à se faire sentir au moment même où l'organe, ayant accompli son premier mode de travail, celui qui a pour but son propre entretien, dispose d'assez de forces pour commencer le deuxième, celui dont le but est hors de lui. Toute force, dès qu'elle se sent, tend d'elle-même à s'employer. Beaucoup de savants prétendent plus encore : ils disent qu'il n'y a point de forces latentes (autrement qu'ira abstracto) et qu'une force est essentiellement une chose en mouvement.

De degrés en degrés nous pourrions suivre les besoins de la vie humaine et nous les verrions obéir tous à cette même loi.

Prenons une première phase, encore en partie physiologique : le besoin de s'éveiller et de penser suppose déjà un réveil incomplet et le commencement de la cessation du rêve.

A une phase plus élevée, le besoin de trouver une explication suppose avec l'étonnement un commencement de connaissance et même de science.

Arrivons aux modes supérieurs de la sensibilité : le besoin de rentrer dans la vertu est un commencement de repentir, par conséquent de moralité. Le besoin d'affections nobles et pures est un commencement d'affection pour ces biens supérieurs de l'âme.

Qu'est-ce maintenant que le désir ? Le philosophe genevois Bonstetten en donne cette remarquable définition : « Le désir est toujours une sensation non accomplie qui cherche quelque part son complément, c'est un mouvement non achevé de l'organe et qui tend à poursuivre sa route. » En effet le désir n'est autre chose que le besoin, mais accompagné d'une image qui lui représente plus ou moins vaguement ce qui est capable de l'apaiser. Le besoin génésique, pas plus que le besoin de manger, ne se fait sentir sans que les organes appropriés entrent en mouvement, comme si la fonction se prépa-

rait à s'accomplir. Le désir qui succède à ce besoin suppose de plus que le terme des mouvements est entrevu : le complément cherché, soit par exemple le contact avec un autre être, a déjà ému l'imagination qui pressent la route à poursuivre et s'efforce, pour ainsi dire, d'y entraîner l'individu. Il est clair, et l'expérience la plus commune nous le prouve à chaque instant, que le besoin appelle toujours le désir, à moins que l'être ne soit par hasard incapable de se représenter, d'imaginer ce qui doit faire l'objet du désir. Ainsi, l'appétit ou désir de manger ne succède pas au besoin de la faim si le sens du goût est malade et répugne par avance aux sensations qu'il doit habituellement éprouver : alors aucune sensation agréable ne se lie à la représentation du manger ; c'est même le contraire qui se produit. Mais ce fait est pathologique.

Deux lois secondaires peuvent venir confirmer cette étroite parenté du désir et de l'imagination. Il arrive dans beaucoup d'espèces animales (et dans l'espèce humaine plus que dans toutes les autres), qu'à force de se répéter et surtout de chercher à se répéter, la sensation développe démesurément cette partie d'elle-même qui renouvelle le passé et anticipe le futur, à savoir l'image. Celleci finit presque par acquérir une existence indépendante; à la moindre occasion, elle s'émeut spontanément, même en l'absence d'un besoin réel, mais elle ne s'émeut pas sans émouvoir l'organe aux fonctions duquel elle se rapporte et avec lui le plus souvent l'organisme tout entier. En d'autres termes, plus l'imagination est surexcitée, plus le désir est violent, cela est d'expérience journalière. D'autre part, la satiété qui éteint les désirs affaiblit aussi les images. Excité par la faim, l'animal est toujours en éveil; les habitudes de sa proie accoutumée, le temps et le lieu où il peut la trouver lui sont présents, les cir- (•oii>t;mces dans lesquelles il l'a surprise déjà, les nia-

nœuvres qui l'ont aidé à la dépister et à la vaincre, il les revoit clairement encore. Entretenu par tous ces fantômes, son appétit double sa force, irrite ses appétits, lui fait braver les dangers et lui prépare une jouissance qu'il savoure pendant longtemps. Que sa faim soit apaisée, qu'on lui fournisse dans la captivité autant de nourriture qu'il en désire, il s'endort.

Si le besoin lui-môme (à plus forte raison le désir, qui n'est que le besoin excité et dirigé par l'image) est un état positif impliquant activité, on ne peut dire que ce qu'on nomme tendance soit une pure abstraction. La tendance d'un organe n'est autre chose que le mode d'activité qu'il s'efforce de déployer conformément à sa nature ; c'est une disposition permanente entretenue efficacement en lui par le besoin et qui se traduit nécessairement par des désirs particuliers.

Il est inutile maintenant d'expliquer comment l'imagination, après avoir été attirée par tout ce qui lui rappelle et lui promet la satisfaction d'un besoin, peut être diversement émue par tout ce qui lui fait pressentir une sensation douloureuse, d'où les états divers connus sous le nom d'inquiétude, de crainte, d'effroi, etc.. Les phénomènes véritablement primitifs de la sensibilité sont le besoin, puis le désir. Tant que l'animal les satisfait aisément, il n'éprouve rien autre : s'il rencontre un obstacle quelconque, il est d'abord déconcerté, effrayé; mais si le danger devient pressant , les besoins refoulés se font sentir plus impérieux, il peut arriver que l'organe ou les organes qui en sont le siège principal redoublent d'activité, pour ressaisir la satisfaction qu'ils réclament. Les efforts qu'ils feront alors deviendront, surtout s'ils ont été couronnés de succès, comme un besoin nouveau dépendant du premier : la moindre occasion suffira pour l'exciter encore.

Qu'on ne l'oublie pas, chacun des organes de l'écono-

mie est capable de nous faire éprouver tous ces états. A chacun d'eux correspondent des besoins, des désirs, des tendances spéciales ; chacun d'eux s'éveille quand il pressent une satisfaction, s'endort quand il est rassasié ; chacun d'eux se comporte comme s'il avait ses répugnances, ses craintes et ses alarmes.

Mais si chaque organe vit solidairement avec tous les

(autres, il est clair que les différentes parties de l'animal participent les unes les autres à leurs besoins mutuels et aux désirs qu'ils provoquent. C'est grâce à ce retentissement des sensations que certains besoins plus pressants, plus absolus de l'économie entière, produisent dans l'animal des tendances assez précises et des besoins assez particuliers pour diriger l'individu. Donnons les exemples les plus saillants.

Il est parfaitement admis aujourd'hui que la faim, la soif, le sommeil et même le besoin de la génération dépendent essentiellement, non d'un état local et de l'irritation de tel ou tel organe particulier, mais de certains états généraux de l'économie. La faim, par exemple, est une sensation qui affecte les centres de la sensibilité et qui provient de ce qu'il n'a pas été digéré une assez grande quantité d'aliments pour réparer l'usure des organes. La soif est une sensation générale provenant de manque d'eau dans le sang, et ainsi de suite. La preuve en est que si Ton ingère dans le sang d'animaux affamés des substances alimentaires artificiellement modifiées de manière ace qu'elles aient été rendues directement assimilables, non-seulement la faim des animaux s'apaise, mais ils se nourrissent parfaitement sans avoir besoin de manger. De même, que l'on prenne un chien chez qui la respiration rapide et la langue pendante attesbent visiblement la soif, il suffira de lui injecter de l'eau dans les artères pour qu'il cesse d'être altéré. Il n'en est pis moins vrai cependant qu'à 068 «lais do l'organisme

entier se lient des sensations locales plus aisément perçues et qui aident naturellement, par les indications qu'elles donnent ou les impulsions qu'elles communiquent, à la satisfaction des besoins généraux. De même que le besoin de dormir se manifeste par une sensation particulière aux yeux, de la pesanteur et de la démangeaison aux paupières, de même la faim amène toute une série d'incitations de plus en plus vives dans l'estomac, dans toute la région épigastrique et, chez quelques animaux comme les rongeurs, dans les dents qu'allonge l'abstinence. La soif surtout a ses signes caractéristiques bien connus : sécheresse, ardeur, strangulation dans l'arrière-gorge , épaississement apparent de la langue , empâtement de la bouche. Or, on comprend aisément que ces sensations locales soient plus clairement senties que le besoin général dont elles ne sont pourtan t qu'une conséquence : elles tendent à faire agir des organes plus impressionnables et plus mobiles, elles enfantent des images plus variées et en même temps plus précises , surtout lorsqu'elles ont été apaisées déjà par les aliments ou les boissons ; car alors la vue ou la représentation de ces corps étrangers amènent forcément l'individu à imaginer et par conséquent à désirer plus vivement la satisfaction qu'ils procurent. Cette confusion des deux espèces de besoins (les plus profonds et les plus superficiels) nous amène assez souvent à croire qu'en satisfaisant les seconds nous faisons cesser les premiers : c'est ce qu'on appelle ingénieusement tromper la faim ou la soif, tromper le sommeil. « Rien n'est plus facile que de supprimer pour quelques instants la sensation du besoin de dormir, en donnant le change par des moyens extérieurs à la sensation locale siégeant dans les yeux. L'eau froide appliquée sur les paupières est le révulsif par excellence contre les approches du sommeil. Remarquez que ce moyen, pas plus que l'ingestion de corps

inertes dans la faim, n'est un remède radical; aussitôt l'irritation extérieure passée, le besoin général reprend le dessus et n'est réellement apaisé que par son remède naturel, le sommeil. Ce qui prouve du reste avec quelle facilité les besoins généraux de l'organisme sont involontairement identifiés avec les sensations locales qui nous les révèlent, c'est qu'au début de certaines ophtalmies , s'annonçant par de la pesanteur et des démangeaisons aux paupières, beaucoup de malades croient avoir continuellement sommeil, sans avoir réellement besoin de dormir. Le corollaire de cette observation existe quant à l'estomac. Dans la dyspepsie, la pyrosis, maladies accompagnées de sensations anormales à l'estomac, il n'est pas rare d'entendre les patients se plaindre à tout propos d'avoir faim. Ils mangent souvent, mais peu à la fois; précisément parce que la sensation locale, prise involontairement pour l'expression de la faim, ne correspond pas à un besoin réel de l'organisme l. » Mais ces confusions et ces erreurs accidentelles ne font que mieux mettre en lumière la solidarité constante et habituelle qui, à l'état normal, est pour l'individu de la plus grande utilité. Ainsi la lourdeur des paupières produite par le besoin de dormir l'amène ordinairement à fermer les yeux, ce qui, en les soustrayant à 1 action de la lumière et en amenant la suspension de toute action, dispose plus favorablement le corps entier au sommeil qu'il réclame. Est-il nécessaire d'ajouter que c'est par un mécanisme identique que s'accentuent et se isent chez l'animal les besoins et par suite le désir de boire, de manger et de s'accoupler?

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