DÉBUTS DE L'IDÉE D'ÉVOLUTION
En résumé, Georges Leroy réfute à merveille l'automatisme, soit celui de Descartes, soit celui de Buffon. Il prononce pour les animaux les mots de réflexion et d'intelligence ; mais il nous apparaît, quant à nous, qu'il ramène cette intelligence et cette réflexion à la sensation toute seule. Une théorie qui voudra appliquer à la psychologie animale Y associationisme et réserver pour l'homme une intelligence d'ordre supérieur n'aura point, ce semble, à voir un adversaire dans cet ingénieux écrivain.
Georges Leroy devait être assurément dépassé. Car la philosophie aux yeux de laquelle il est impossible de poser aucune limite ne devant jamais être passée, cette philosophie s'ébauchait déjà. La question d'origine allait primer la question de nature : ou du moins on allait bientôt commencer par vouloir résoudre d'abord la première et puis la seconde par la première.
Des philosophes mêmes que nous avons cités plus haut, Buffon, Gh. Bonnet, agitaient déjà en sens divers et avec quelque incertitude la question de la fixité des espèces. Les matérialistes et les sensualistes n'étaient pas ceux qui travaillaient le plus à cette doctrine nouvelle et à beaucoup d'égards révolutionnaire, pas plus qu'ils ne travaillaient bien efficacement à la révolution sociale et politique... Non! A ceux-là comme jadis, nous l'avons vu, aux sectateurs d'Epicure — le monde paraît voué à l'agitation stérile, au désordre et même au néant, beaucoup plutôt qu'à l'organisation graduelle, à l'harmonie croissante, à la multiplication de plus en plus féconde de la vie. D'Holbach et La Mettrie voient dans l'homme une production particulière au globe que nous habitons, probablement une des conséquences du débrouillement de ce globe ; mais ils acceptent formellement les explications do Lucrèce que nous avons étudiées et qu'ils reproduisent. Diderot croit h « une symétrie pas-
sagère, à un ordre momentané », mais quand il est dans sa veine matérialiste, comment définit-il le globe terrestre? « Un composé tout plein d'agitations irrégulières et sujet à des révolutions qui toutes indiquent une tendance à la destruction, une succession rapide d'êtres qui s'entresuivent, se poussent et disparaissent, une symétrie passagère, un ordre momentané. » C'est quand il est animé d'une verve moins pessimiste, quand il est au moins panthéiste, qu'il reconnaît possible que l'embryon « ait passé par une infinité d'organisations et de développements ayant pour succession... du mouvement, de la sensibilité, des idées, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des gestes, des sons articulés, un langage, des lois, des sciences et des arts '... » Pour Voltaire, tout est immuable, dans l'ensemble du globe comme dans les espèces vivantes 2.
Je sais que parmi ceux qui développent des conceptions opposées, il en est qui le font avec des hypothèses souvent ridicules et dans des ouvrages souvent médiocres et confus; Quoi qu'il en soit, nous devons constater que la liaison des deux problèmes — origine — nature — est assez bien aperçue : car tous deux sont menés de front par le naturaliste célèbre avec qui la théorie transformiste prend corps à la fin du siècle, nous voulons dire Lamarck.
La théorie de Lamarck forme un ensemble complet où tout nous est expliqué, depuis l'origine de la vie jusqu'à l'apparition de la raison. — La source première de la vie et de son action est dans la nature inorganique. C'est en elle que, par génération spontanée, les pre-
1. Voyez Damiron. La philosophie française au XVIIIe siècle. Tome II, p. 274.
2. « Rien de ce qui végète et de ce qui est animé n'a changé. Toutes les espèce sont demeurées invariablement les mêmes ; il serait bien étrange que la graine de millet conservât éternellement sa nature et que le globe entier variât la sienne. »