Darwin, Origine des espèces, VI
les conséquences dans les déterminations de la vie animale. Ces conséquences, nous chercherons à les montrer : 1° dans ce qu'on peut appeler le caractère ou le naturel des animaux ; 2° dans leur industrie et spécialement dans l'architecture de leurs abris.
Nous ne nous arrêterons pas à expliquer en quoi diffère le naturel des animaux à sang chaud de celui des animaux à sang froid, celui des carnivores et celui des herbivores. Mais ce qui est beaucoup plus intéressant, quoique moins connu peut-être, c'est l'influence qu'exerce sur le caractère des animaux la prédominance d'un sens particulier. Ajoutons, d'ailleurs, que cette prédominance est toujours en harmonie avec l'ensemble de l'organisation de l'espèce. Ainsi, les animaux dont la vue est très-développée sont généralement ceux qui sont rapides à la poursuite; ceux qui ont l'ouïe meilleure que la vue sont plutôt prompts à la fuite et peureux K
La timidité du lièvre est aussi proverbiale que la longueur de ses oreilles. Nul rongeur n'a l'ouïe aussi parfaite ; son odorat est faible et sa vue médiocre , et nul animal n'est plus peureux.
Les muriformes ou cténomidés ont bonne ouïe et mauvaise vue, ce sont des animaux « craintifs et lâches » pour la plupart.
Parmi les rongeurs, les cavidés et particulièrement les agoutis sont encore dénommés « peureux » par les
1. Chacune des assertions qu'on trouvera dans le chapitre s'appuie sur l'autorité de Brehm, dont nous avons reproduit le plus souvent les propres expressions. — Brehm, La Vie des Animaux. J.-B. Baillière.
naturalistes, et chez eux l'ouïe est plus développée que la vue. C'est là aussi, en général, le cas des ruminants : « Les ruminants sont timides à l'excès et presque tous farouches.... Ils sont protégés par la perfection de rouie et la rapidité de leurs mouvements. » Dans les ruminants, le cerf, qui a l'odorat très-délicat et l'ouïe trèsfine, a la vue faible : l'on nous dit qu'il fuit au moindre bruit, ou dès qu'il sent la piste d'un homme. Chez les pachydermes, le tapir a de petits yeux, la vue très-imparfaite : on nous décrit sa marche lente et prudente, ses oreilles sans cesse en mouvement : il s'arrête aussitôt que son ouïe, son odorat, qui sont les plus développés de ses sens, lui font soupçonner le moindre danger. Ainsi en est-il des suidés dont les yeux ont une faible portée et dont la plupart sont craintifs.
Chez plusieurs animaux faibles , la vue , si elle est bonne, atténue la tendance à la timidité que pourrait leur imprimer la finesse de leur ouïe; évidemment, le danger les surprend moins. Ainsi, le chevreuil si voisin du cerf et qui a tant d'habitudes semblables aux siennes, a meilleure vue que lui, tout en ayant l'ouïe et l'odorat aussi parfaits. On peut en dire autant d'une autre bête, peu différente de l'une et de l'autre : le rusa à crinière. Or, pour ces derniers animaux les épithètes changent. On les qualifie de « prudents et de vigilants » ou bien de « méfiants et de rusés » .
Le capricorne saga et la gazelle font l'un et l'autre partie des antilopidés; mais le premier a l'ouïe et l'odorat très-fins et la vue mauvaise : il est très-peureux et prompt à s'enfuir. Quant à la seconde, « tous ses sens, l'ouïe, la vue, l'odorat sont très-développés » ; or, les observateurs ont constaté qu'elle est « prudente, rusée
même. » « On ne peut dire qu'elle soit timide; elle
est plutôt prudente et évite ce qui pourrait lui être dangereux. »
Les oiseaux, en général, ont bonne vue ; c'est une faculté nécessairement liée à la puissance du vol; Tune est toujours en proportion de l'autre. Ils sont donc généralement prudents et se laissent difficilement prendre. L'autruche, un des animaux les plus stupides qui existent, a une vue dont la portée s'étend à près de deux lieues. La seule qualité que les observateurs les plus compétents lui aient reconnue, c'est la méfiance, quoique l'imperfection de son odorat et surtout de son goût lui fassent avaler indifféremment tout ce qui brille. Les hiboux, qui ont une ouïe très-délicate, sont craintifs : mais ils ne voient bien que la nuit et à une courte distance. Aussi dit-on qu'ils manquent de prudence. Les pies-grièches, les rossignols, les grives, ont à la fois bon œil et bonne ouïe. Ils sont déclarés « prudents ».
On a vu plus haut combien la faiblesse de la vue rendait timides la plus grande partie des rongeurs. Mais voici parmi eux, les muridés qui ont tous les sens assez développés, et chez eux l'ouïe et l'odorat atteignent un certain degré de perfection ; la queue même est, à son extrémité, garnie de poils dont la sensibilité paraît être aussi fine que celle des barbes ou tentacules de bon nombre d'autres espèces animales; de plus, ils sont lestes et agiles : ils courent, sautent, grimpent et même nagent à merveille : ils passent par les ouvertures les plus étroites, se frayent un passage avec leurs dents, et enfin leurs habitudes nocturnes les mettent à l'abri des poursuites auxquelles les rongeurs diurnes sont expo- Ils seront donc « prudents ». La délicatesse de leur ouïe, de leur odorat, les avertissent de trop loin pour qu'ils ne sachent pas pressentir le danger à temps. Mais, grâce à leurs ressources de toute espèce, ils seront, à Rarverse des rongeurs les plus voisins, « hardis, impudents, rusés et courageux ».
l'.-ir une loi de compensation tout à fait analogue,
quand un animal est très-fort, une mauvaise vue ne le rend pas précisément peureux, mais elle le rend furieux et rageur. C'est ce que les naturalistes nous disent des buffles et des bisons d'Amérique, que les poils épais dont leur tête est couverte empêchent de voir; des obèses, et particulièrement du rhinocéros. Si cependant la force de l'animal est telle qu'il craigne peu d'ennemis, ce penchant à la colère fait de nouveau place à la prudence et à la vigilance. Tel est le cas de l'éléphant, dont les sens en général sont très-subtils, l'ouïe surtout, mais dont la vue est faible : c'est aussi celui du sanglier, qui, moins fort sans doute, est cependant bien connu pour sa vigueur et son impétuosité. Il entend et flaire très-bien, mais voit mal. C'est une bête « prudente et vigilante ». Le Pécari, proche parent du sanglier, a la vue également mauvaise et ne possède pas les mêmes armes ; d'ailleurs ses sens, en général, paraissent peu développés. Aussi est-il toujours furieux et s'élance-t-il avec impétuosité au devant du danger, non qu'il le brave avec courage, mais parce que ses sens ne lui donnent pas ces avertissements préventifs qui alarment en temps voulu l'imagination de tant d'autres espèces.
Nous voyons déjà dans la loi de distribution des sens de l'animal l'origine d'un certain nombre de défauts et de qualités : audace ou timidité, prudence ou imprudence, douceur ou colère, défiance, ruse, etc Qu'estce qu'un animal rusé? C'est un animal que ses sens avertissent à temps, qui s'arrête donc aussitôt que le danger se fait sentir, avant que ce danger, au jugement même de l'homme, ne soit devenu menaçant et imminent, qui s'avance quand la sensation désagréable s'affaiblit, recule quand elle augmente de nouveau, et ainsi de suite. Si la délicatesse du sens est assez grande, le système nerveux centralisateur assez riche, la vie de l'animal assez active pour que les sensations varient et persistent, s'associent
entre elles et tendent promptement à reparaître à la moindre excitation, la ruse peut alors être portée à son comble.
Sans vouloir entamer prématurément aucune discussion sur les facultés des animaux, qu'appelle-t-on le plus souvent intelligence quand il s'agit d'eux ? N'est-ce pas précisément la présence ou l'absence de cette ruse qui leur permet de surprendre leur proie et de n'être pas eux-mêmes surpris par leur ennemi? Eh bien, cherchons encore chez les naturalistes qui ont observé sans parti pris. Voyons quels sont ceux qu'ils se plaisent à nommer intelligents ou stupides : et quels sont les sens les plus développés chez les uns et chez les autres.
On sait que, dans la nature humaine , les sens les plus intelligents ou ceux qui fournissent le plus de matériaux à la vie intellectuelle , sont la vue et le toucher. Les fonctions du tact paraissent exiger chez l'homme un véritable travail de l'esprit : l'homme, d'ailleurs, ne touche et ne connaît avec la main qu'autant qu'il le veut : les mouvements de la main supposent autant d'interrogations que l'homme se pose à lui-même pour s'expliquer la nature des objets sur lesquels elle se promène. Chez l'idiot, nul sens n'est plus altéré que celui-là : les yeux eux-mêmes ne révèlent pas l'imbécillité plus que l'attitude de la main. Chez l'animal, nous avons déjà vu que la main devient un organe de locomotion ou de préhension brutale, une arme ou un outil : quant aux organes particuliers du toucher qu'on attribue à beaucoup d'espèces, antennes, barbes, tentacules, il est connu que les sensations qu'ils procurent sont analogues aux sensations indécomposables et confuses do notre toucher passif : en bien des cas même, les physiologistes discutent pour savoir si ces organes ne sont pas des organes d'odorat, ou plutôt encore s'ils ne sont pas faits pour «prouver des impressions toutes spéciales dont
nos sens ne peuvent nous donner une idée. Tout cela nous prépare bien à comprendre comment des animaux auxquels on attribue un toucher délicat et une vue excellente soient cependant déclarés stupides. Qu'on parcoure, comme nous l'avons fait, les descriptions des naturalistes, et on verra que le sens dont la présence ou l'absence, le développement ou l'imperfection attirent le plus généralement les épithètes d'intelligents ou de stupides, c'est l'odorat.
Les cétacés sont tous de puissants animaux : mais c'est à peine si l'odorat existe chez eux, puisqu'on ne leur a pas encore trouvé de nerfs olfactifs : et l'on s'accorde à les déclarer stupides. Prenons en particulier les baleines. « Si elles étaient, dit un savant, aussi intelligentes qu'elles sont fortes et grandes, pas un canot, pas un navire ne pourrait leur résister; elles seraient les véritables reines de l'Océan. » Elles ont la vue assez développée, dans l'eau du moins ; leur toucher l'est encore davantage. Quand le temps est tranquille, un léger ébranlement de l'eau les rend attentives et leur fait prendre la fuite. Elles pressentent à l'avance les changements de temps, se montrent très-inquiètes à l'approche de l'orage et frappent fortement les flots. Mais l'odorat leur manque. Voyons maintenant leurs facultés psychologiques. « Quant à leur intelligence, elle esta peu près nulle.... Ce sont des animaux stupides et lâches. » Observons en passant qu'ils n'éprouvent aucune difficulté pour se nourrir ; qu'il leur suffit, en quelque sorte, d'ouvrir la bouchepour engloutir, avec des masses d'eau, poissons, crustacés, mollusques et annélides.
Voici un autre animal qui a, dit-on, le toucher assez délicat, l'ouïe relativement très-développée, mais la vue moins bonne et enfin surtout l'odorat mauvais. C'est le chameau. Or, nous dit le même naturaliste, qui paraît l'avoir beaucoup fréquenté, beaucoup étudié, il faut le
considérer comme un animal stupide. Rien , ajoute Brehm, ne vient témoigner en faveur de son intelligence. « Bêtise , méchanceté , paresse , stupidité , mauvaise humeur continuelle , entêtement et obstination , répugnance à toute chose raisonnable, haine ou indifférence vis-à-vis de son gardien et de son bienfaiteur, et mille autres défauts encore qu'on leur remarque, tous portés à leur maximum. » Yoilà le lot du chameau, pour un savant voyageur qui affirme en avoir étudié des milliers. La seule qualité qu'on lui reconnaisse est la sobriété ; il mange peu, il mange le fourrage le plus mauvais, les plantes les plus desséchées, les épines les plus hérissées : il reste très-longtemps sans boire. Ce serait triste à dire, s'il ne s'agissait pas d'un animal : mais cette unique qualité est précisément chez lui la cause de tous ses défauts, car l'homme n'a aucun moyen de se l'attacher, dépourvu qu'il est de toute action sur ses appétits ; d'autre part, on conçoit qu'un animal aussi sobre soit dépourvu de goût et d'odorat, d'où son indifférence pour ce qui l'entoure. Pour des raisons différentes, les cétacés et les chameaux se nourrissent très-aisément. Cette faculté entraîne, on le voit, des conséquences identiques chez les uns et chez les autres.
C'est en conséquence des mêmes lois que les animaux de proie sont déclarés intelligents. Prenons au contraire les birondinés ; on connaît leur vol léger, rapide, soutenu, gracieux ; leur vue est très-perçante, leur goût et leur odorat presque nuls. Ils sont trèsvonces, mangent également les insectes, les baies et les fruits, mais ils prennent aisément leur proie. Or, leur intelligence est dite « médiocre »; « quelques-uns sont prudents, la plupart sont à ranger parmi les animaux les plus stupides. »
Montons a des espèces mieux douées, par exemple ;m\ l •lievauK à demi-sauvages qui vivent dans l'Amérique
du Sud. « Leur ouïe est très-fine ; la nuit, les mouvements de leurs oreilles montrent qu'ils perçoivent le moindre bruit qui échappe complètement au cavalier. Leur vue est assez faible, comme celle de tous les chevaux ; mais leur vie en liberté les habitue à reconnaître les objets de loin. Leur odorat leur fait distinguer ce qui les entoure. Ils flairent tout ce qui leur paraît étranger. C'est par l'odorat qu'ils reconnaissent leur cavalier, qu'ils savent trouver les endroits secs dans les marais, qu'au milieu de la nuit et du brouillard ils retrouvent leur chemin. Lorsque quelque chose les effraye, on les calme en les faisant flairer ; leur odorat, à vrai dire, ne peut s'exercer à une trèsgrande distance; j'ai rarement vu un cheval sentir un jaguar à cinquante pas, même moins encore : aussi au Paraguay sont-ils souvent la proie de ce carnassier. » Il y a donc, dans les sens de cet animal, comme un mélange de qualités et de défauts, auxquels correspondent assez exactement des avantages et des imperfections de naturel; mais si l'on ajoute que cet animal a une mémoire surprenante (car il en est qui font seuls jusqu'à quatrevingts lieues pour retrouver leur pâturage accoutumé), c'est-à-dire que les impressions des sens persistent chez lui fort longtemps ou se renouvellent avec aisance et promptitude, on devinera sans peine le parti que l'homme peut en tirer par l'éducation. On voit aussi ce que peut donner le sens de l'odorat quand il est plus parfait encore, comme chez les carnassiers, particulièrement chez les chiens.
D'autres circonstances encore paraissent influer sur le plus ou moins de ruse, de prudence, et, pour employer le mot consacré, d'intelligence chez les bêtes : ce sont les habitudes diurnes ou nocturnes. L'animal nocturne a la vie plus facile, il rencontre moins de dangers. Ses sensations se renouvellent donc beaucoup moins, et son imagination travaille peu. Les fouisseurs, pas plus
que les autres édentés, ne passent pour des animaux intelligents. Parmi eux cependant, les tatous et les fourmiliers, qui sont nocturnes, sont beaucoup plus stupides que les tamanoirs qui sont diurnes. Demandons un exemple analogue aux oiseaux : « Les engoulevents, dit Brehm, plus lents et plus lourds que les hirondelles, sont aussi moins intelligents qu'elles. Ils sont par rapport à celles-ci ce que sont les hiboux par rapport aux faucons. Il est vrai, ajoute le même naturaliste, que dans leur vie nocturne les occasions de développer leur intelligence leur font défaut et qu'ils trouvent très-rarement à l'exercer à l'égard de l'homme, l'ennemi né de tous les animaux. » Mais ceci n'est-il pas un exemple, un cas particulier d'une loi générale qui gouverne toutes les manifestations du naturel des animaux ? Les défauts du chameau, disions-nous, tiennent tous à cette qualité si éminente chez lui, la sobriété. Les animaux qui se nourrissent peu ou qui se nourrissent trop aisément sont lourds, stupides et sans affection. Les raisons que nous avons données à l'occasion du chameau, valent pour tous les animaux sans exception. On suppose communément aux animaux carnassiers un caractère moins affectueux, moins traitable qu'aux animaux herbivores. L'observation montre au contraire que tous les herbivores, surtout les mâles, sont des animaux grossiers, farouches, qu'aucun bienfait ne captive, reconnaissant à peine celui qui les nourrit, ne s'attachant pas à lui et toujours prêts à lé frapper dès qu'il cesse de les intimider. Qui ne sait que les lions sont au contraire .-•lisibles aux bienfaits ? ils reconnaissent celui qui les soigne, ils s'attachent à lui d'une affection sûre... Les animaux herbivores, quand ils en ont la force, sont donc au fond d'une nature plus intraitablo que les carnivores.
Mais pourquoi les carnassiers sont-ils moins intraita-
bles encore une fois ? Parce que nous avons sur eux beaucoup plus de prise ; nous agissons sur leur appétit et nous agissons en même temps sur leurs sens, puisque le rapport entre les uns et les autres est si étroit. Et l'on sait même que c'est en multipliant les appétits factices et en nous réservant le pouvoir de les irriter et de les satisfaire tour à tour, que nous venons le mieux à bout d'apprivoiser les animaux. Ainsi la prétendue intelligence, la prétendue bonté des bêtes tiennent exactement aux mêmes causes. « Ce n'est pas seulement, dit G. Leroy, à la finesse de leurs sens que les carnassiers doivent la source de leur intelligence. Ce sont les intérêts vifs, comme les difficultés à vaincre et les périls à éviter qui tiennent sans cesse en exercice la faculté de sentir et impriment dans la mémoire de l'animal des faits multipliés... Ainsi, dans les lieux éloignés de toute habitation et où en même temps le gibier est abondant, la vie des bêtes carnassières est bornée à un petit nombre d'actes simples et assez uniformes. Elles passent successivement d'une rapine aisée au sommeil. Mais lorsque la concurrence de l'homme met des obstacles à la satisfaction de leurs appétits, lorsque cette rivalité de proie prépare des précipices sous les pas des animaux, sème leur route d'embûches de toute espèce, et les tient éveillés par une crainte continuelle ; alors un intérêt puissant les force à l'attention, la mémoire se charge de tous les faits relatifs à ces objets, et les circonstances analogues ne se présentent pas sans les rappeler vivement. » Souvenons-nous enfin que l'odorat est le sens par excellence des carnassiers, qu'il atteint chez eux un degré extrême de délicatesse, qu'il excite, dirige tous leurs appétits, qu'il résume, pour ainsi dire, toutes leurs aptitudes. C'est par lui que l'animal trouve également sa proie, son bienfaiteur et son maître, et des chiens, d'après des expériences positives, des chiens à qui on mutile
dans leur jeune âge leurs organes olfactifs, ne montrent plus quand ils sont devenus grands, non-seulement aucune disposition pour la chasse, mais encore aucun attachement pour l'homme.
Le professeur Schiff ayant sectionné le nerf olfactif sur quatre petits chiens nouveau-nés, observa leur développement durant plusieurs mois. D'abord, ils ne savaient pas trouver la mamelle de leur mère ; il fallait leur introduire le mamelon dans la gueule, et alors, affamés qu'ils étaient, ils suçaient avec une telle violence, qu'ils se détachaient de la mère et recommençaient à chercher çà et là, essayant de téter les oreilles et les pattes maternelles ; aussi se nourrissaient-ils mal et le professeur fut-il obligé de les allaiter artificiellement. Plus tard ayant appris à boire tout seuls du lait dans un vase blanc, quand on leur présentait ce vase vide et à côté un vase de couleur sombre contenant du lait, ils couraient au vase blanc, y plongeaient le museau, cherchaient, gémissaient, mais sans s'approcher du vase de couleur obscure. Ils préférèrent le lait à toute autre nourriture beaucoup plus longtemps qu'il n'est de règle. Il fallut leur enseigner peu à peu, au moyen de bouillies de plus en plus consistantes, à manger du pain et de la viande. Jamais ils ne mangeaient les aliments froids et secs, et leur prédilection pour les corps humides et tièdes était telle qu'ils léchaient et mangeaient leur urine et leurs excréments, quand par hasard ils se retournaient en temps opportun. Après avoir donné beaucoup de détails intéressants, le professeur termine ainsi Ml 'Inscription : « Pour montrer l'importance de l'odorat dans l'économie du chien, je dirai encore que le quatrième petit chien, celui que je gardai le plus longtemps, suivait volontiers l'homme en général, sans pourtant nie montrer aucune préférence, quoique toujours je l'eusse nourri moi-même. »
Ce dernier exemple nous montre déjà bien éloquemment à quoi peut tenir la bonté des bêtes. On me permettra d'y ajouter quelques simples observations.
La poule et ses poussins, voilà une image ravissante de l'amour maternel. Rien de plus charmant que de voir les petits poulets, plusieurs jours de suite après leur naissance, venir se placer l'un après l'autre sous les ailes de leur mère qui se fait aussi large que possible : ils s'enfoncent jusqu'à occuper à peu près tous les endroits où furent couvés les œufs dont ils sont sortis ; ils reviennent ainsi là où ils étaient quand ils brisèrent leurs coquilles. Là seulement, ils peuvent retrouver la chaleur des premiers moments de la vie : il est donc tout naturel qu'ils en reprennent aisément le chemin. De son côté, la poule qu'un besoin physiologique trèsconnu et qui peut être artificiellement provoqué amène sur ses œufs, s'est habituée à s'intéresser aux petits qu'elle a vus sortir de dessous elle ; elle reprend donc avec plaisir la position qu'elle avait en couvant. Quand ses petits courent à ses côtés, elle et eux forment pour ainsi dire un tout ; jusqu'à ce qu'ils se suffisent et la méconnaissent, elle les considère comme des parties à demi détachées d'elle-même. Ce sentiment, qui s'est formé graduellement, disparaît aussi graduellement. 11 m'est arrivé néanmoins de le voir cesser avec brusquerie.
Je remarque un jour que mes petits poulets ne grossissent pas. Je les observe dans leur basse-cour (où ils étaient à part avec leur mère) ;je m'aperçois que leur mère leur dispute leur nourriture, les éloigne d'elle et les frappe. Ils étaient loin encore d'avoir atteint l'âge où d'habitude ils s'émancipent. La poule, qui avait jusque-là rempli les devoirs de sa maternité avec tout le zèle ordinaire, n'avait pu reprendre les habitudes du poulailler. Le fait était donc surprenant. Mais en l'examinant de plus près, je vis qu'elle avait recommencé à pondre. Là
était sans nul doute l'explication de sa dureté. Le retour de ces fonctions faisait revenir les associations et imaginations d'autrefois ; le courant des imaginations maternelles était rompu. Séparée de sa progéniture, elle ne tarda pas à redemander à couver , et manifesta plus tard à une nouvelle couvée une sollicitude irréprochable.
Essayons maintenant de trouver si dans la construction des abris, travail où, de l'aveu de tous, les instincts des animaux se manifestent de la façon la plus remarquable, nous retrouverons les mêmes lois. Il s'agit de voir, si dans la construction des nids, par exemple, chaque espèce d'oiseaux n'obéit pas à une série d'impulsions toutes dépendantes de leur organisation, de ses aptitudes et de ses besoins. A en croire M. G. Pouchet, aucun oiseau ne serait spécialement disposé par son organisation à construire une forme de nid plutôt qu'une autre. « Tous les oiseaux, dit-il, qu'ils soient maçons comme l'hirondelle et le fournier, tisserands comme la fauvette, charpentiers comme la corneille, terrassiers comme le mégapode tumulaire, ont le même bec, les mêmes ongles et des formes presque pareilles. » Tous les naturalistes qui voudront se placer en dehors de l'esprit de système, trouveront d'abord cette assertion fort exagérée. Il n'est certes pas indifférent pour les mœurs, les habitudes et les talents d'un oiseau, qu'il ait 1<" bec long ou court, droit ou croisé, épais ou pointu, fort ou faible, les pattes garnies ou non d'ongles acérés et robustes, etc. Or, qui niera que sous ces rapports les pattes et les becs des oiseaux les plus semblables en
apparence, varient presque à l'infini? Mais ce n'est pas tout. Nous avons expliqué comment nous entendons, quant à nous, l'influence de cette organisation toujours si spéciale dans son ensemble, si harmonieuse dans l'appropriation de toutes ses parties les unes aux autres.
L'organisation d'un animal décide bien évidemment de la nature de son alimentation, de son régime, par conséquent du choix des lieux où il sera obligé de vivre pour trouver sa nourriture. Ainsi, telle espèce vivra sur le rivage de la mer, telle autre auprès des cours d'eau, telle sur les marais, telle dans les jardins et les vergers, telle dans les forêts, telle dans les plaines. C'est aussi l'organisation qui donne à chaque espèce les moyens de voler plus ou moins haut. C'est elle qui l'obligera de s'accoupler à une époque ou à une autre, qui lui fera pondre un nombre d'œufs plus ou moins grand, et ainsi de suite.
Or, reprenons maintenant chacun de ces groupes d'oiseaux dont parle M. G. Pouchet.
Le mégapode tumulaire est terrassier, c'est-à-dire qu'il dépose ses nids dans un trou profond creusé sur le rivage de la mer, au milieu du sable et des coquillages. Mais il y a de bonnes raisons pour que cet oiseau ne soit pas tenté de nicher au milieu des arbres. Son vol est lourd, il ne vole jamais loin d'une seule traite, ne s'aventure jamais loin dans l'intérieur des terres. Il prend sa nourriture sur le sol, vit de graines, d'insectes, de grands coléoptères et de racines qu'il déterre aisément à l'aide de ses longues pattes et de ses ongles vigoureux» Le sable du rivage est donc pour ainsi dire son élément. Habitué à le creuser à tout instant avec facilité et en même temps avec profit, quoi d'étonnant qu'il y dépose ses œufs ?
Corbeaux et corneilles sont des oiseaux charpentiers . Le dehors de leur nid est formé de branches sèches
d'inégale grosseur, et le dedans en est tapissé d'écorce, de brins d'herbes, de lichen ou de poils d'animaux. Or nous voyons que ces oiseaux fréquentent généralement les forêts, qu'ils sont omnivores, c'est-à-dire qu'ils ont un grand nombre de concurrents, d'ennemis, mais que, servis par des sens excellents, il leur est possible de prévoir les attaques et de les fuir, qu'ils sont donc extrêmement méfiants, et que par suite ils placent leurs nids aussi haut que possible sur les arbres. Ils s'accouplent en janvier et construisent leur nid en février, pour pondre en mars. Les arbres sont alors dégarnis de feuilles. Besoin leur est d'entrelacer des branches, ce que leur permet d'ailleurs la forme de leurs pattes, la vigueur de leur bec épais et recourbé.
Les fauvettes sont des animaux petits, sveltes, au bec pointu, aux doigts courts. Couchés sur le sol, ils se glissent avec vivacité dans les haies les plus fournies, dans les branches les plus entrelacées, où la forme de leurs pattes fortement fléchies leur fait tenir une position pivsque horizontale. Mais volant mal, ils évitent les hauteurs, habitent le bois et les buissons. Ils se nourrissent de baies et aussi d'insectes qu'ils ne chassent pas au vol, mais prennent dans les branches et dans les feuilles. Peu difficiles à prendre eux-mêmes, ils s'hahitiK'iit aisément à la captivité. Ils nichent plusieurs fois dans Tannée. Avec de telles habitudes, on ne doit pas s ':iltrudr«i ii leur voir, faire leurs nids dans les lirux éktféfl et écartés. Ils les placent presque toujours sur des buissons bas, à peine fixés sur la branche ; ils les fabriquent légers et les composent d'herbes sèches lâchement entrelacées avec le duvet de quelques plantes, des toiles de chenilles ou d'araignées.
Les h i rondelles ont, comme tous les fissirostres dont 0BeB font partie, le vol rapide et prolongé; leurs pattes sont courtes et ordinairomont si faibles qu'elles peu-
vent à peine s'en servir : mais leur large bec secrète une salive abondante dont elles usent pour cimenter et agglutiner les matériaux de leurs nids. Chez certaines espèces même, le nid est entièrement formé par cette salive visqueuse et durcissante. Or, n'est-ce pas là déjà maçonner? L'hirondelle rustique, particulièrement, ne demeure pas volontiers sur le sol ; pour se reposer elle choisit de préférence les endroits saillants qu'elle peut facilement aborder et d'où il lui est aisé de prendre son essor. Enfin, par suite d'habitudes héréditaires dont l'origine nous est nécessairement inconnue , elle est très-attachée à l'homme : elle recherche donc nos habitations où; elle trouve des appuis et des recoins qui la préservent de la pluie et du froid, ses ennemis. Donc, ici encore nous saisissons un ensemble d'impulsions qui convergent dans une direction identique et imposent à l'animal une architecture distincte de celle des autres espèces.
Feuilletons au hasard les descriptions des naturalistes, et à chaque pas nous trouverons la confirmation de cette loi. Les passéridés vivent au milieu des jardins, des vergers et des plaines de céréales. Ils nichent donc ou à terre ou sur des arbustes peu élevés. Lourds et maladroits dans leurs sautillements , leurs nids ne présentent aucun art : <( Ce sont des amas informes de divers matériaux choisis au hasard et réunis sans ordre. »
Les humicolidés (qui comprennent par exemple les rossignols) se nourrissent d'insectes, de vers terrestres et aquatiques et de baies. Ils ramassent leur nourriture à la surface du sol, la cherchent en écartant les feuilles et en grattant légèrement la terre. Où donc construisent-ils leur nid ? naturellement sur le sol ou à une faible hauteur , et dans ce dernier cas , c'est sur un tronc, au milieu des racines, sur une souche ou dans un buisson.
de l'architecture des animaux 133
Les monticolidés , qui comme les précédents font partie des oiseaux chanteurs, préfèrent pour la plupart les endroits rocailleux. Plus une localité est rocheuse, plus une montagne est ravinée, plus on est certain de les y trouver en nombre. Ils aiment donc mieux se percher sur des pierres et des saillies de rochers, que sur des arbres ; et enfin on devine où ils établissent presque toujours leur nid. C'est dans une crevasse de rocher, exceptionnellement dans un tronc d'arbre creux ou dans une fente de mur.
Le cincle aquatique mange de petits poissons et des insectes aquatiques. Il établit son nid tout près de l'eau, sur un rocher, dans le creux d'un tronc d'arbre, sous un pont, sur une digue, dans les murs des canaux et quelquefois même dans les auges des roues de moulin quand elles ne fonctionnent plus depuis quelque temps.
Quand des oiseaux n'ont aucune habitation bien fixe, aucun genre de vie bien spécial, leur nid varie suivant les localités, mais sans jamais présenter aucun travail remarquable. « Il est plus facile, écrit Brehm, de dire les endroits où l'on ne trouve pas le hochequeue, que d'énumérer ceux où on le rencontre. A part les hautes forêts et les montagnes, il est partout, « toujours en mouvement.... et paraissant aimer l'homme.... il construit son nid partout où il trouve un trou convenable, dans une crevasse de rocher, dans une fente de mur, dans un trou creusé en terre, sous les chevrons d'un toit, dans des fagots, dans un tronc d'arbre.... »
Voici au contraire un oiseau, le martinet nain, qui no vit que dans l'intérieur de l'Afrique, dans les forêts vierges; et par suito peut-être de la concurrence, il se réfugie habituellement sur les palmiers. Mais la feuille de palmier étant trop lourde pour son pétiole, elle se recourbe et pend verticalement; en outre, la limite do la feuille forme une sorte de petite gouttière quo lo martinet
nain choisit pour établir son nid, formé de fibres de coton agglutinées avec de la salive et collées contre la feuille.
Nous avions terminé ces recherches personnelles, provoquées par les assertions de M. Georges Pouchet, quand la lecture du livre de M. Wallace est venue nous apporter une confirmation de ces vues.
Ce n'est pas que nous devions accepter toutes les théories de M. Wallace, mais nous essayerons de lui emprunter surtout des faits, et des faits tendant à prou* ver toujours que la divergence première des organisations est en quelque sorte continuée par la divergence de toutes les conditions d'existence. « Chaque espèce d'oiseau, dit le savant anglais, emploie les matériaux qui sont le plus à sa portée et choisit les situations les plus conformes à ses habitudes. Le troglodyte, par exemple, vivant dans les haies et les bosquets bas, fait en général son nid avec de la mousse, qu'il trouve toujours là où il vit et qui lui fournit probablement beaucoup d'insectes pour sa nourriture i » Bref, les matériaux dont les oiseaux font leurs nids sont ceux qui sont le plus à leur portée. Mais d'où vient ce voisinage, sinon du genre d'alimentation, lequel vient lui-même de goûts spéciaux, accusant chez l'animal une différence clans son organisation interne ou externe?
Mais, poursuit M. Wallace, on dira, surtout que ce sont la forme et la structure des nids, plus encore que leurs matériaux, qui nous frappent par leur variété et sont si merveilleusement adaptées aux besoins, aux habitudes de chaque espèce; je réponds que nous en trouvons l'explication en partie dans les habitudes générales de l'espèce, dans la nature des outils qui lui sont donnés et les matériaux qu'elle emploie.... La délicatesse