Wallace. La sélection naturelle, trad. par de Candolle
et la perfection du nid seront proportionnées à la grandeur de l'oiseau, à sa conformation, à ses habitudes. Celui du troglodyte ou du colibri n'est peut-être relativement ni plus parfait ni plus beau que celui du merle, de la pie ou de la corneille. Le troglodyte, avec son bec mince, ses longues jambes et sa grande agilité, peut très-facilement former un nid bien tressé des matériaux les plus fins, et il les place dans les arbustes et les haies qu'il fréquente et où il trouve sa nourriture. On pourra lire les mêmes faits, les mêmes considérations, au sujet de la mésange, du perroquet et d'une foule d'autres oiseaux.
« La force, la rapidité du vol, dont dépend la distance jusqu'à laquelle l'oiseau ira chercher ses matériaux, la faculté de se tenir immobile en l'air qui peut déterminer la place où le nid sera construit, la force et la puissance préhensive de la patte, la longueur, la finesse du bec, la mobilité du cou, la sécrétion salivaire; — ce sont là autant de particularités qui sont, après tout, le résultat de r organisme et déterminent le plus souvent la nature et le choix des matériaux aussi bien que leur combinaison, la forme et la position de l'édifice. »
Plus loin enfin, résumant tous ces faits, M. Wallace a tiré cette conclusion très-légitime : « On voit que le mode de nidification spécial à chaque espèce d'oiseau est probablement le résultat d'une réunion de causes qui Tout sans cesse modifiée en harmonie avec les conditions physiques ou organiques. Les plus importantes de ces causes paraissent être d'abord la structure de l'espèce, et en second lieu le milieu où elle vit, où sont ses conditions d'existence. »
A tous ces développements, nous pouvons ajouter les propositions suivantes, incontestées aujourd'hui, nouslo croyons :
Que cette spfVmlit«''drs organismes qui ombrasse : spé-
cialité dans les goûts, dans le régime, dans le genre de vie, dans l'habitation, dans les ressources et dans la manière d'user de ces ressources, doit entraîner aussi et entraîne effectivement (les exemples ne manquent pas), par le conflit avec le dehors, des habitudes spéciales ;
Que ces habitudes sont transmises héréditairement et amènent les divergences d'aptitudes des espèces, ou, tout au moins, des races et des variétés;
Que tous ces faits ne peuvent être déniés à l'école transformiste, quelles que soient les conséquences encore hypothétiques que cette école veuille en tirer. Très-souvent certaines habitudes héréditaires persistent, qui ne semblent avoir que peu de rapport avec les nécessités de la vie de l'animal et l'ensemble de ses conditions d'existence. Mais on peut établir que dans la généralité des cas l'harmonie s'établit nécessairement entre les anciennes habitudes et les nouvelles, entre ces habitudes anciennes ou nouvelles et l'organisation, laquelle est en définitive le premier point de départ, la première cause de toutes les aptitudes et industries de l'animal.
NATURE DE L'INSTINCT. — DISCUSSION DES OPINIONS DE MM. WALLACE, CH. DARWIN ET G. POUCHET.
Telle est, croyons-nous, la synthèse dans laquelle on peut résumer exactement ce que nous avons appelé les déterminations particulières de la vie animale. Autant il y a de systèmes différents d'organisation chez les animaux, autant il y a, pouvons-nous dire, de systèmes de sensations, d'images, de besoins, de désirs et de ten-
dances, de mouvements spontanés et d'habitudes capables d'être transmises par hérédité aux générations subséquentes.
Tout animal est donc vraiment soumis dès sa naissance à des impulsions parfaitement précises, tout à fait particulières à son espèce. Celles mêmes qui sont communes à un grand nombre d'animaux, sinon à tous, reçoivent cependant avec la nature propre de chacun d'eux des déterminations toutes spéciales ; chacune de ces déterminations, pour peu qu'elle ait d'importance dans l'organisation et par suite dans la vie de l'animal, devient comme un centre vers lequel convergent harmonieusement tous les caractères secondaires.
Demandons-nous maintenant de quelle manière l'animal cède à ses impulsions? Peut-il s'y soustraire? Ou du moins peut-il y céder à volonté, tantôt d'une manière tantôt d'une autre? Et surtout les connaît -il? Peut-on dire qu'il en a Y intelligence (intus-legit) , qu'il les voit intérieurement, c'est-à-dire qu'il les comprend dans le rapport de causalité et de finalité qu'elles peuvent avoir avec sa nature, dont il sait retrouver l'unité, et non pas seulement qu'il les voit en dehors de lui, sous forme soit de sensations, soit d'images, toujours amené d'attraits en attraits à des actions dont il ne saisit ni le but ni la cause ?
Allons, comme le veut Descartes, du plus simple au plus composé, du plus connu au moins connu. Il est clair que d'abord tous les animaux exécutent une série d'actions dont il est impossible de leur attribuer la connaissance réfléchie, et sur ce point tous les philosophes, tous les savants semblent d'accord.
S'agit-il seulement des actions réflexes? Non, mais il fuit d'abord commencer par elles. Des discussions intéressantes se sont élevées à ce sujet : les uns, Gratiolet, G irpenter, Vulpian , ont considéré ces mouvements
comme absolument mécaniques ou automatiques; d'autres, comme M. Durand de Gros, voulaient y voir des actes spontanés et choisis d'autant de centres psychiques indépendants , d'âmes spéciales , pour employer l'expression de M. Durand, enfin de moi distincts et possédant à part eux toutes les facultés que manifeste le jeu du cerveau. Mais on peut dire à ces deux derniers savants que si chacune de ces âmes, chacun de ces moi, obéit à des impulsions senties, disons même avec l'un d'eux, conscientes, dans le sens où il lui plaît d'employer ce mot, du moins l'être total, le moi général, Y âme qui gouverne l'ensemble, n'en sait rien et n'y participe guère. Si, en effet, elle entre en action, chacun sait que les mouvements changent de caractère, de même que si le sentiment de l'existence totale est aboli, comme il l'est par la décapitation, par exemple, la violence de ces mouvements réflexes peut n'en être que redoublée.
Quant à ceux qui professent l'automatisme parfait de ces mouvements, on peut à coup sûr leur objecter que l'automatisme d'un être vivant implique toujours quelque chose de plus que le mécanisme des corps bruts. Nous l'avons établi plus haut, chaque portion de l'organisme peut donner lieu à une sensation, parce que chacune d'elles peut agir. Dans l'état régulier, elle le fait avec le concours des autres parties de l'organisme ; car c'est l'union de tous les membres et leur mutuelle sympathie qui établit comme un courant continu de sensations et de mouvements où chaque organe trouve à chaque instant les stimulants nécessaires à son activité, toujours prête et disponible néanmoins : car si chaque organe n'avait à part lui l'aptitude à se mouvoir, comment l'ensemble l'aurait-il? Quand la vie de l'ensemble est arrêtée, ainsi que dans les exemples favoris des expérimentateurs (Dugès, Vulpian...) c'est une exci-
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tation artificielle qui vient provoquer la réaction de l'organe ; mais dans cette réaction apparaît une partie tout au moins des signes habituels de la douleur, et nous devons croire, par conséquent, qu'il se manifeste encore ici même quelque sensibilité. Incitation, irritation, sensibilité proprement dite, voilà, nous l'avons vu, les trois phases d'un même phénomène et souvent ses trois degrés. Il nous sera donc permis d'envisager les mouvements réflexes comme les manifestations d'une activité qui se sent imparfaitement : la réaction de l'organe contre le stimulant se produit là dans une sphère restreinte, elle n'agite pas, elle n'intéresse pas assez l'être tout entier, elle ne réveille pas un nombre suffisant de sensations et d'images, pour que la sensation locale qu'elle enveloppe soit, grâce à ces réduplications, fortement et clairement sentie. Pour la même raison, ces images concomitantes n'étant ni assez nombreuses, ni assez variées, la sensation rudimentaire ou isolée demeure uniforme. Le mouvement auquel elle est liée reste uniforme lui-même, aucune image imprévue ne vient nourrir les sensations et modifier par là même les réactions qui les prolongent ou qui les repoussent.
Voilà donc comment ces actions ont pu paraître automatiques : elles sont, dans le sens vulgaire du mot, machinales, sans être cependant mécaniques. On comprend qu'il y ait une insensible gradation de ces actions à d'autres un peu plus compliquées, et c'est ce que reconnaissent les savants les plus disposés à attribuer aux animaux des facultés intellectuelles.
Après avoir parlé des actions nerveuses réflexes , M. Milne Edwards, dans son savant rapport sur les progrès de la zoologie, ajoute : Ce qu'on appelle l'instinct semble une faculté de ce genre. De mémo que l'impression sur l'organe du goût se réfléchit sur les glandes salivaires, de même les sensations du dehors
ou du dedans déterminent des actions combinées, enroulement du fil du ver à soie , amoncellement ou enchevêtrement des brindilles pour nid d'oiseau... etc.
Mais quelles sont les actions dont nous pouvons dire sûrement et sans plus ample informé qu'elles sont, quoique plus compliquées, de la nature des dernières? Il semble que ce soit difficile à déterminer. On peut le faire néanmoins par une méthode indirecte en examinant les caractères bien nets et bien saillants de beaucoup d'actions animales, et en se demandant si ces caractères ne sont pas contradictoires à ceux que revêtent nécessairement les actions intelligentes, consenties, raisonnées, réfléchies. Or, ici, point de place, pour ainsi dire, à la controverse. « Sans avoir appris, dit M. G. Pouchet, l'animal sait ; il sait de naissance, et sait si bien qu'il ne se trompe pas, même dans des actes d'une complication extrême, dont il semble apporter avec lui le secret au monde. » Quant aux exemples chacun les a sous la main. « Les petits canards couvés par une poule, s'en vont droit à la flaque d'eau voisine et se lancent hardiment à la nage, malgré les cris et les angoisses de leur mère adoptive. L'écureuil fait sa provision de noisettes et d'avelines avant de commencer l'hiver. L'oiseau, né dans une cage, élevé en captivité, s'il est rendu à lui-même, se construira un nid comme celui qu'ont fait ses parents, sur le même arbre , de mêmes matériaux, avec la même forme. L'araignée, chose plus étonnante, tisse sans apprentissage le réseau géométrique de sa toile, l'abeille fait son rayon. » Le cocon de la chenille, la cabane du castor, les galeries de la fourmi, le nid de la guêpe, en un mot, ce qu'il y a de plus admirable dans les œuvres des animaux (on peut citer de nombreux passages de Darwin dans le même sens), tout cela est attribué à cette même science innée
et infaillible ; mais comme nous ne savons que trop à quelles conditions notre science à nous s'acquiert et se développe, il saute aux yeux que de pareils actes ne proviennent point d'une intelligence pareille à la nôtre. Faut-il citer encore l'exemple des insectes qui n'ont jamais connu leurs parents , qui ne connaissent jamais leur progéniture, qui pondent leurs œufs dans un état qui ne sera pas celui dans lequel ces œufs pourront éclore et donner naissance à leurs petits , puisque ces animaux carnivores à l'état de larves, deviennent herbivores quand ils sont adultes? Donc, quelle éducation, quelle expérience a pu apprendre à ces animaux à déposer leurs œufs sur des chairs en putréfaction ? Aucune évidemment. Ainsi les raisons qui nous empêchent d'attribuer de tels actes à l'expérience et au raisonnement sont-elles péremptoires. D'abord, l'animal n'a pas eu le temps d'apprendre, donc il ne sait pas. Donc il cède à une impulsion dont il ne connaît ni le but ni la cause. Or, céder à une impulsion, sans intelligence, c'est ce que tout le monde appelle agir instinctivement. Une autre raison est celle-ci : si l'animal opérait tous ses mouvements et exécutait toutes ses actions en connaissance de cause, il aurait incontestablement une raison supérieure à celle de l'homme, il agirait bien plus que lui par les principes de la pure raison. Mais cela personne ne l'a jamais soutenu ni ne pourrait le soutenir : car il est cerl.ii n que la raison peut indéfiniment servir à mille fins différentes; or, manifester une parfaite raison sur un point unique et d'une manière uniforme, c'est ce qui est absolument impossible, contradictoire. Si donc, nous nous posons avec le programme de l'Institut cette double question : quels sont les phénomènes psychologiques quo l'on peut consulter avec le plus de certitude chez les animaux? quelles sont les lois de ces phénomènes et leurs rapports avec les fonctions do la vie organique? il nous
sera peut-être permis d'espérer que nous avons déjà répondu à l'une et à l'autre.
Premièrement, les phénomènes que l'on peut consulter avec le plus de certitude chez les animaux sont évidemment ces actions que l'animal sait exécuter sans les avoir jamais apprises, qu'il exécute avec perfection et sans erreur, quand nulle circonstance accidentelle ne vient déranger le milieu et changer momentanément les conditions ; ces actions enfin qui révèlent des aptitudes spéciales, et qui ne varient que quand les conditions dont nous allons parler tout à l'heure, et qui n'ont rien à voir avec l'intelligence, varient elles-mêmes.
En second lieu, si les organes des animaux, organes d'action, organes sensoriels, organes internes, revêtent dans chaque espèce et dans chaque race des caractères particuliers, si par suite les fonctions organiques diffèrent également, si la diversité des fonctions entraîne différentes manières d'être affecté par le milieu, nous sommes bien près d'avoir la loi de ces actions spéciales à chaque espèce et qui s'exécutent avec aisance aussitôt que l'organisme est en possession de toutes ses forces.
Qu'est-ce qui explique notre faculté de locomotion, notre aptitude à articuler les sons , notre habitude de porter les mains en avant pour nous préserver d'un danger quelconque, sinon la structure même de nos jambes, celle de notre gosier, la position de nos bras et de nos mains qui, en tendant à se mouvoir et à agir, se trouvent tout naturellement servir d'arme offensive et défensive à notre corps. Eh bien, n'est-ce pas exactement la même cause qui expliquera comment l'aye-aye se sert de son doigt grêle pour fouiller dans les troncs des arbres, comment la taupe emploie ses pattes à creuser des galeries, comment les divers oiseaux construisent leur nid, etc. ?
Gependant, pour l'explication de ces actes eux-mêmes ne rencontrons-nous pas ici l'opposition de l'école trans-
formiste ? n'avons-nous pas avec elle un démêlé grave et où notre explication peut succomber ? Il le semble au premier abord. Mais nous ne désespérons pas de montrer que, loin de là, l'école transformiste, dont nous n'adoptons pas d'ailleurs toutes les idées, a beaucoup fait pour fortifier et propager une manière de voir identique à celle que nous soutenons. Nous allons examiner la théorie dans l'un de ses prédécesseurs, M. Wallace, dans son plus illustre représentant, M. Darwin, et enfin dans l'un de ses plus fervents et de ses plus ingénieux adeptes, M. Georges Pouchet.
M, Wallace, si on le prend au pied de la lettre, paraît nier l'existence même de l'instinct. Mais il est aisé de voir, en y regardant d'un peu près, qu'il a en vue l'instinct tel qu'on le définissait ou tel qu'on le comprenait un peu vaguement dans les écoles il y a peu d'années, une sorte d'inspiration absolument infaillible et absolument immuable, complètement indépendante des circonstances et incapable de s'y plier et de contracter des habitudes. Mais rien ne nous oblige à comprendre l'instinct de cette faron. S'il est vrai, par exemple, que l'instinct de l'animal soit généralement infaillible, il est certain qu'il est souvent trompé, comme la thèse sur l'Instinct en a donné d'assez nombreux exemples ; or, dit l'auteur de ce dernier livre, a si cette infaillibilité provenait d'une sorte d'intuition ou de science infuse départie on ne sait i-ouinitiit ii L'intelligence de ranimai, il semble qu'elle ne de* vrait jamais être mise m défaut Si, au contraire, elle n'a pour cause que la perfection même de l'organisme, on conçoit que celui-ci, dans un petit nombre de circonstances, puisse égarer l'animal, quand une cause accidentelle est venue le troubler ou l'altérer, ou quand une omblance exceptionnelle et fortuite <ist venue déranger la coïncidence ordinaire des sensations et (\r< besoins. ■< Sur ce terrain, il serait possible de s'entendre
avec M. Wallace et même de le trouver comme auxiliaire.
Il faudrait, à la vérité, commencer par redresser l'une de ses assertions qui est évidemment exagérée et peu d'accord avec quelques-uns des faits qu'il cite lui-même. On ne pourra, dit-il, parler « d'instinct aveugle » tant qu'on ne pourra pas montrer un animal soustrait au contact de ses pareils et de ses parents exécuter le même travail qu'eux. Mais ce doute émis par un tel savant semble étrange. Les livres' d'histoire naturelle fourmillent, au contraire, de ces faits et de ces expériences que réclame M. Wallace. J'en prends un entre mille. On se rappelle le genre de nidification du mégapode tumulaire, oiseau terrassier qui enfouit ses œufs sous le sable du rivage.
Or, voici une observation rapportée par Brehm. « Ni Gilbert, ni **, dit-il, ne furent témoins de l'éclosion des petits (du mégapode) ; mais le premier trouva un jeune dans une cavité de 60 centimètres de profondeur ; il était sur une couche de feuilles sèches et ne paraissait âgé que de quelques jours. Gilbert se donna toutes les peines possibles pour l'élever et le mit dans une assez grande cage en partie remplie de sable.... Tant qu'il était dans la caisse, il grattait le sable continuellement, en amassant des tas dans les coins de sa cage. Il le faisait avec une vitesse surprenante et une force réellement extraordinaire. Pour cela il ne se servait que d'une patte : il saisissait avec elle une certaine quantité de sable et la rejetait derrière lui, sans aucun effort apparent. Ce besoin de travailler semblait accuser une inquiétude naturelle et instinctive : il agissait ainsi plutôt pour donner de l'occupation à ses pattes vigoureuses, que pour chercher de la nourriture. » Que sera-ce, quand un tel animal, vivant en liberté, habitué à faire du sable de la mer son élément et à y trouver sa pâture, sentira le besoin irré-
sistible de pondre et de couver ses œufs ? N'y a-t-il pas là une série d'impulsions vraiment aveugles? Et comment en serait-il autrement? Gomment la taupe qui ne peut se mouvoir à la surface du sol, qui ne peut voir en plein jour, qui se nourrit des animalcules vivant dans l'intérieur de la terre, et enfin dont les pattes, le boutoir, le corps entier et jusqu'aux poils sont si admirablement adaptés aux exigences de son travail souterrain, comment la taupe aurait-elle besoin pour exécuter ce travail d'autre chose que de se sentir vivante et désireuse de se nourrir et de se mouvoir conformément à sa nature?.... Ceci posé, nous pouvons recueillir à notre profit les explications de M. Wallace et les faits dont il les appuie. Il se refuse à attribuer l'architecture des oiseaux, soit à la raison, soit à l'instinct infaillible, tel qu'on l'entend dans les écoles. De quelles causes la fait-il donc dépendre? Il nous semble qu'en recueillant çà et là ses différentes explications, on peut en trouver trois que voici: 1° On l'a vu plus haut dans les nombreux passages que nous lui avons empruntés sur la construction des nids d'oiseaux, la structure de chaque espèce, la nature de son bec, de son cou, de ses pattes, et ainsi de suite, tout cela joint à la nature de l'instinct qui est lui-même imposé par la nature de l'alimentation et en définitive par l'organisme, tout cela, disons-nous, donne à l'animal certains moyens de construction, lui en refuse d'autres, lui en fait trouver jusque dans les débris de ses aliments, le contraint enfin d'user de ceux qu'il a... « Il ne faut point s'exagérer le degré do connaissance ou d'habileté acquise (d'autres diraient d'instinct) que doit posséder un oiseau pour construire un nid qui nous semble délicatement et artistement fabriqué. N'oublions pas que ce nid a été formé branche par branche, fibre par fibre, grossièrement d'abord ; puis les fentes et les irrégularités qui doivent paraître des brèches et des trous énormes aux petits archi-
tectes, sont bouchés avec des bouts de branches ou des rejetons introduits au moyen de leur bec mince et de leurs pattes souples; brin par brin ils déposent les poils,
les plumes, le crin » Et pour montrer que bien peu
d'art peut produire une construction très-parfaite, il cite, d'après Levaillant, un petit oiseau d'Afrique qui comprimant avec son corps les matériaux qu'il a réunis, et se retournant en tous sens, finit par les ajuster tous, modèle son nid avec une élégance qui ne fait que reproduire exactement celle de son propre corps. Il eût pu citer le procédé tout à fait identique de l'hirondelle de rivage et maint autre oiseau qui fait ainsi de sa maison comme la continuation de sa personne.
2° Mais M. Wallace tient beaucoup à prouver que chacun des caractères organiques, chacune des conditions d'existence qui influent sur la forme des nids peut varier, et il se fait fort d'établir que les nids varient en conséquence. Toutes réserves faites sur l'étendue possible des variations, le fait est incontestable ; mais que l'animal obéisse aux impulsions nouvelles que lui imprime sa nouvelle structure et la présence ou l'absence de certains matériaux particuliers, en quoi en agit-il moins aveuglément que lorsqu'il cédait aux impulsions primitives de son organisation telle qu'elle pouvait être antérieurement ?
Nous sommes d'autant plus autorisés à en douter que « ces facteurs » des variations des espèces agissent, nous fait remarquer M. Wallace, avec une extrême lenteur. Les transitions sont donc insensiblement ménagées... Elles se prolongent et s'accentuent graduellement à travers des générations qui se succèdent sans se connaître. L'individu qui ne voit que le présent doit donc céder sans réflexion et sans résistance aux impulsions quelles qu'elles soient ; il s'accommode de ses conditions d'existence ; qu'elles soient anciennes ou nou-
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velles, peu lui importe , il n'en sait pas l'histoire , le mode de formation lui en demeure nécessairement cachée
3° Enfin, ce qui aide les animaux à suivre ces transitions et à employer peu à peu leur organisme aux travaux pour lesquels ils se sentent aptes et préparés, c'est, nous dit le savant anglais, l'imitation.
Il estime que quand les circonstances extérieures ont amené peu à peu une espèce à construire un nid qui lui convient, l'exemple des parents est nécessaire aux jeunes. Souvent, dit-ilj un oiseau élevé en cage ne fera aucun nid, mais entassera grossièrement les matériaux qu'on aura mis à sa disposition. Nous devons sans doute accepter cette assertion, mais M. Wallace remarque luimême que l'imitation n'implique ni science ni art; aussi, quand il conclut que les facultés qui se manifestent dans la construction des nids des oiseaux, sont essentiellement Y imitation unie à une adaptation 'partielle et lente aux conditions nouvelles qui s'imposent^ nous croyons pouvoir dire : il n'y a rien là qui contredise la théorie de l'instinct, aveugle et irréfléchi sans doute, mais cependant modifiable, accidentellement faillible, tel que nous sommes en voie de le caractériser.
Nous n'avons pas besoin de dire que, dans ces explications, l'hérédité joue son rôle, bien que M. Wallaco n'insiste sur ce point que fort peu. Il observe néanmoins que les habitudes simples sont héréditaires »
Et c'est ici que nous rencontrons M. Darwin, insistant comme chacun sait, sur les résultats que peut fournir la Un te accumulation d'habitudes, causes ou effets de modifications soit organiques, soit simplement fonctionnelles. Mais ni les propositions do M. Darwin, ni surtout les faits qu'il avance ne nous obligont à voir dans habitudes si lentement et si insensiblement acquises aulre chose qu'un prolongement do l'instinct primitif: ce sont les mêmes facultés qui agissent sous l'empire de
conditions qui ne diffèrent que par le temps dans lequel elles se réalisent.
On ne saurait, dit M. Darwin, trouver aucune différence entre ces divers actes héréditaires et ceux qu'accomplit le pur instinct à l'état sauvage. « Chacun d'eux est accompli sans le secours de l'expérience, par les jeunes individus comme par les vieux, à peu près par tous de la même manière et par tous avec passion. Bien plus, tous paraissent les accomplir sans avoir l'intelligence de leur fin, car le jeune chien ne sait pas plus qu'il arrête pour aider son maître, que le papillon hlanc ne sait pourquoi il dépose ses œufs sur des feuilles de chou. De tels actes sont donc bien évidemment instinctifs. »
On dira que si l'on prend l'ensemble de la doctrine darwinienne et que l'on en tire toutes les conséquences, il faut supprimer cette différence entre les purs instincts et les aptitudes héréditaires : il n'y a rien d'éternel dans la nature, rien de primitif, tout y a son origine, la moralité, la pensée comme l'instinct et comme l'organisation elle-même.
Dans cet ordre d'idées, un instinct n'est qu'une habitude héréditaire qui s'est lentement formée et qui s'impose dès la naissance aux êtres qui la reçoivent, pour ainsi dire toute faite, avec la vie. A priori ceci n'est pas impossible, mais au point de vue psychologique où nous sommes placés, nous n'avons ni à réfuter ni à confirmer cette théorie.
Nous venons de chercher à établir que chaque animal trouve dans son organisation tout un ensemble de besoins précis, puis d'armes ou d'outils appropriés, et que de là résulte un ensemble de sensations, d'images et de mouvements spontanés qui s'associant, se rappelant les uns les autres, le conduisent sûrement à ses fins. Qu'importe à notre explication que cet organisme soit le résultat de modifications lentes et insensibles dont
l'individu ne peut absolument rien connaître? Mais encore une fois, admettons que cette dernière hypothèse soit vraie. Deux restrictions considérables me paraissent ici nécessaires. %
D'abord est-il vraiment possible de ne pas admettre au milieu de ces changements incessants, un commencement si faible qu'il soit ? Que toute organisation dérive d'une monade primitive, encore cette monade devraitelle tendre à vivre et à se développer. Ajoutons que, pour la plupart des savants de nos jours, cette monade primitive existe encore, multipliée et associée à d'autres, dans chaque cellule de notre organisation. Or, les tendances les plus variables d'où résultent les habitudes les plus capables de changer, ne supposent-elles pas dans tout organisme un fond commun et toujours identique de tendances obscures qui se retrouvent (si on se rappelle nos premiers chapitres) sous les manifestations les plus diverses? Que tels ou tels animaux mangent telle ou telle proie, par suite d'une habitude héréditaire, cela est possible ; mais peut-on dire que l'instinct qui les porte tous à se nourrir soit le résultat d'une habitude héréditaire; et ainsi de suite?
Enfin du moment que l'on sait que l'instinct n'est pas un principe irréductible et une force indépendante, mais un ensemble d'impulsions essentiellement dépendantes de l'organisme, pourquoi opposerait-on l'habitude à l'instinct? On nous permettra de le répéter ici : l'habitude n'est pas un principe d'action distinct : l'habitude n'est que la manière dont l'un des principes d'action, comme l'intelligence réfléchie, l'activité vitale ou organique et enfin l'instinct s'étendent peu à peu, s'assouplissent et se modifient *.
Ce serait donc une vraie pétition do principe que de