G. Pouchet. Revue des Deux-Mondes du 1" février
à un certain nombre d'habitudes très-simples, prises successivement, de sorte que par un enchaînement de faits, hypothétiques, il est vrai, on arrive à trouver dans les lois biologiques déjà connues, l'explication naturelle de
cet instinct qui semblait tenir du miracle » Chacun
connaît l'explication mécanique que Buffon avait déjà donnée des ruches d'abeilles. Or, on nous le déclare, dans la comparaison de Buffon, tout n'est pas mauvais. « Il avait compris que chaque alvéole avec ses pans coupés à angles réguliers n'était pas une œuvre individuelle, ni l'exécution directe d'un plan original, que c'était une espèce de résultante amenée par le voisinage forcé, l'entassement et la gêne mutuelle de constructions conçues sur un modèle plus simple et plus commun chez les insectes, la loge cylindrique... »
Reste à savoir cependant quel est le principe des premiers actes simples dont l'accumulation produit des habitudes héréditaires. A cette question, M. Darwin nous répondrait : « C'est l'organisation mentale, » expression aussi peu claire que possible. M. G. Pouchet dit : « C'est l'intelligence spontanée de l'individu. » Mais si on lit les vagues commentaires que le savant naturaliste donne de cette définition, on est en vérité aussi embarrassé qu'en face de l'explication de M. Darwin, a L'intelligence est comme l'hérédité une des qualités propres aux êtres vivants, dont on peut constater l'existence, mais dont le principe se dérobe à nos recherches de la manière la plus absolue. » Pour ces savants, il n'y a aucune différence entre sensation, imagination, mémoire, association d'images d'une part, et d'autre part intelligence.
Tantôt M. Pouchet distingue l'instinct de l'intelligence : « L'homme, dit-il, a aussi l'instinct, comme les animaux, seulement il faut chez lui le chercher avec soin pour le découvrir. » — « La construction de la four-
milière relève de l'instinct; le choix et l'arrangement des matériaux relèvent de l'intelligence. » Mais quelques pages plus loin, le même auteur se demandera si l'instinct n'est pas au contraire « un produit de l'intelligence. » Et malheureusement ce qui suit n'est pas fait pour nous donner plus de clarté. « Dans cette dernière hypothèse, lisons-nous (c'est-à-dire, « l'instinct produit par l'intelligence »), l'instinct cesserait d'être une de ces propriétés essentielles des êtres vivants qui échappent absolument à toute compréhension, telles que la pensée du cerveau, la contraction des muscles, l'électricité de la torpillé ou les lueurs du phosphore. » Mais ri l'instinct est un produit de l'intelligence, comment devient-il distinct de la pensée du cerveau? C'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer pour notre part.
Ainsi, le mot d'intelligence tel qu'il nous est expliqué là, ne nous présente aucun sens plus clair que celui d'organisation mentale de M. Darwin, pour nous surtout à qui, bien entendu, ni la sensation, ni l'imagination qui ne fait que la renouveler , ni l'association des images, ni la mémoire qui en résulte, ne suffisent pour constituer l'intelligence. Laissons donc de côté cette psychologie obscure et tâtonnante et retenons les faits qu'on nous donne.
Nous pouvons conclure, en employant même les propres expressions de M. Darwin ou de ses plus vaillants auxiliaires : « Il est des actes que les animaux savent accomplir sans les avoir appris; ils les savent de naissance et si bien, dit M. G. Pouchet, qu'ils ne se trompent pas. » Ces actes sont accomplis sans le secours de l'expérience, à peu près par tous les individus de la même espèce, de la même manière, cela sans intelligence de la fin qui doit être atteinte. Cette aptitude limée, généralement infaillible et uniforme, c'est l'instinct. Peut-être nous est-il interdit do connaître les origines premières
des divers instincts. Mais en tout cas, nous pouvons en suivre les développements, et de la nature de ces derniers conclure la nature du principe. 6i, en effet, il est vrai que ces instincts s'enrichissent et se modifient exclusivement par des habitudes que transmet et accu-» mule l'hérédité, ce fait seul nous autorise à croire qu'ils tiennent à des aptitudes de l'organisme. Or, on a vu que chaque organisme est, dans le règne animal, un tout harmonieux et en même temps spécial. Quant à la manière dont ces modes divers de la vie émeuvent et conduisent l'être vivant, c'est un point que nous avons assez amplement développé pour n'avoir plus besoin d'y revenir.
Après avoir donné ainsi, par l'explication de ce qu'est l'instinct, la synthèse des facultés de la vie animale antérieurement analysées, voici, ce semble, ce que nous avons maintenant à nous demander. Qu'est-ce que cet ensemble de facultés nous permet d'expliquer dans la vie des animaux? Est-ce seulement les actions réflexes et les actions qui leur ressemblent de près? Ou bien pouvons-nous rapporter au jeu de ces seules facultés toutes les actions des différentes espèces animales? Si oui, un autre ordre de questions s'offrirait à nous : ces facultés renferment-elles aussi de quoi expliquer l'intelligence et la raison telles qu'elles se manifestent dans l'homme? En contiennent-elles toutes les conditions? Les réalisent-elles déjà dans l'animai à quelque degré?
L'opinion la plus répandue établit dans les actions des animaux un partage très-équitable et très-plausible en apparence. Tout ce qui apparaît comme uniforme, immédiatement parfait, immuable, on l'attribue à l'instinct : dès qu'on aperçoit quelques différences, quelques variations individuelles et momentanées, on les rapporte à l'intelligence. Ainsi, l'instinct et l'intelligence agissent de concert et simultanément dans la vie des animaux.
a Je l'ai déjà dit, écrit Flourens, tout ce que l'animal fait par pur instinct, il le fait sans l'avoir appris.
« Qui apprend au ver-à-soie à faire son cocon? Il n'a point vu ses parents, une génération ne connaît pas l'autre. Qui apprend à l'araignée à tisser sa toile? Pourquoi fait-elle toujours bien? Pourquoi ne peut-elle faire mal? »
« Tout le monde connaît l'araignée des jardins, dont la toile est le modèle des rayons qui partent d'un centre. Je l'ai vue bien souvent, à peine éclose, commencer à tisser sa toile : ici l'instinct agit seul.
« Mais si je déchire sa toile, l'araignée la répare ; elle répare l'endroit déchiré ; elle ne touche point au reste; et cet endroit déchiré, elle le répare aussi souvent que je le déchire. »
« Il y a dans l'araignée l'instinct machinal qui fait la toile et l'intelligence (l'espèce d'intelligence qu'il peut y avoir dans une araignée) qui l'avertit de l'endroit déchiré, de l'endroit où il faut que l'instinct agisse. »
M. G. Pouchet ne dit pas autre chose. « La construction de la fourmilière, dit-il, est un acte d'instinct, le choix et l'arrangement des matériaux est un acte d'intelligence. »
Partout, affirme de son côté M. Blanchard, partout a l'intelligence se montre unie à l'instinct : pas d'instinct possible sans une intelligence pour la diriger et la domina
Tout ceci, je l'avoue, me paratt bien peu clair. Ce mélange d'ignorance et d'intelligence, venant successivement au secours Pune de l'autre pour Paccomplissement des marnes actions, cette intelligence avertissant l'ignorance d'agir et de mettre en jeu des facultés qu'elle, intelligence, ne possède pas, cette ignoranco pn'.vdani partout l'action do l'intelligence, produisant des actes plus parfaits qu'elle, et néanmoins ayant besoin d'être
dirigée par elle, mais ne se laissant diriger que quand elle a fait précisément le plus difficile, tout cela n'est-il pas bien scholastique?
Qu'une intelligence dirige et répare un mécanisme après Tavoir parfaitement compris , d'accord ; ainsi l'homme peut gouverner et redresser les œuvres de la nature, quoique la création d'œuvres pareilles surpasse sa puissance. Mais que le même principe travaille à la même œuvre avec une industrie tour à tour aveugle et éclairée, c'est ce qui ne paraît pas en vérité aussi facile à entendre.
Supposons qu'une montre soit un être vivant se mouvant de lui-même et organisant son propre mécanisme : dans ce cas on dirait que quand elle marche avec une régularité parfaite et uniforme elle agit aveuglément, et que du jour où, en présence de certaines circonstances, elle avance ou retarde ses aiguilles, elle agit avec intelligence.
Mais la première partie de l'œuvre n'est-elle pas la plus difficile de beaucoup, et le principe qui y suffit ne doit-il pas également suffire à la deuxième?
Les tiges des plantes ont une tendance naturelle à s'élever vers le ciel et leurs racines une tendance naturelle à descendre verticalement vers le centre de la terre. Quelle est l'origine physiologique de ces tendances, c'est ce qui peut être plus ou moins bien connu et ce que nous n'avons pas à expliquer. Mais ce qui est bien positif, c'est que quand les racines ou radicules trouvent certains obstacles, les contournent pour aller chercher la terre qui leur est nécessaire, et que, suivant les circonstances, elles se portent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, aucun physiologiste sérieux n'attribuera ces accidents secondaires à autre chose qu'à la force même de la tendance primitive, refoulée ici, développée là par les circonstances extérieures, lesquelles
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jouent déjà un rôle nécessaire dans le développement normal et régulier. Les tendances de la plante n'aboutissent pas sans le concours d'une certaine quantité de chaleur, d'un certain degré de sécheresse ou d'humidité dans l'air et dans le sol. Que cette chaleur ou cette humidité augmentent ou varient, les tendances du végétal produiront des phénomènes quelquefois fort curieux parce qu'ils sont inaccoutumés, aucune faculté nouvelle cependant n'entre en jeu.
On a cru pendant longtemps qu'il y avait dans le corps animal une force ou vertu médicatrice, distincte de l'activité physiologique normale, de même qu'on croyait à l'existence de toutes sortes de vertus morbifiques.
Gomment, disait-on, la même force pourrait-elle tantôt faire circuler le sang ou construire des os suivant des lois et un plan toujours le même, tantôt renverser toutes ces lois et troubler les proportions de ce plan t Gomment un même principe peut-il à la fois produire le mal et le réparer? Et cependant, c'est là une vérité acquise à la science et sur laquelle il est inutile, je crois, d'insister : la force médicatrice n'est autre que la force physiologique qui persiste à agir dans les maladies aussi bien que dans l'état de santé, mais qui produit des effets divers, opposés même, quand les conditions sans lesquelles elle ne produirait jamais rien, ni de bon ni de mauvais, sont altérées ou renversées. Et en effet, pour peu qu'on y réfléchisse, réparer un os est-ce une chose que ne puisse faire l'activité — quelle qu'elle soit — qui l'a bâti? Quand l'os complet avait atteint les dimensions au delà desquelles il eût gêné le travail des parties voisines, son propre travail s'était arrêté naturellement, et parmi les matériaux propres à l'ossification que le sang lui apportait, il ne s'était plus assimilé que les parties iuVossaires à son entretien. Du jour où un déficit notable se produit, il y a de nouveau placo pour une plus
grande quantité de matériaux; cotte quantité supérieure est donc assimilée par une activité qui, quant à elle, reste la même.
Revenons maintenant aux instincts des animaux. « La « construction de la fourmilière, nous dit-on, relève de « l'instinct, le choix et l'arrangement relèvent de l'in- « telligence. » Mais qu'est-ce donc que construire, sinon choisir et arranger des matériaux, et réciproquement? Si c'est l'intelligence qui choisit et arrange des matériaux, comment pourrait-elle être étrangère à la construction? Si l'ignorance n'empêche pas de faire une merveille comme ce réseau complet, modèle des rayons qui partent d'un centre, comment cette ignorance auraitelle besoin d'être dissipée, comment l'animal aurait-il besoin d'être instruit pour faire beaucoup moins bien? Gomment l'activité qui a fait le tout, ne pourrait-elle pas faire une des parties et ainsi de suite ? C'est l'intelligence qui a tout fait, ou c'est l'instinct qui a tout fait. Or, vous avez d'excellentes raisons pour dire que ce n'est point l'intelligence qui a pu tout faire : car une intelligence qui n'a point appris, c'est un non-sens, à moins qu'il ne s'agisse d'une intelligence très-supérieure à la nôtre et d'une nature toute différente. Mais si l'instinct quoique ignorant et irréfléchi peut bâtir une porte, comment ne pourrait-il pas la rebâtir quand elle est détruite , ou T élargir quand elle est trop petite, pour satisfaire le besoin qui l'a poussé?
Les comparaisons que nous établissons ici nous paraissent d'autant mieux fondées que l'instinct de l'animal n'est à aucun moment indépendant ni de l'organisation, ni, par conséquent, des circonstances qui agissent sur elle et sur les fonctions de la vie, de même qu'à aucun moment les tendances de la plante ne sont indépendantes de la chaleur et de l'humidité. Il est certain que la première manifestation de l'instinct, c'est le fonctionne-
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ment des organes, et comme chaque organe a dans toute espèce animale une nature particulière, une fin précise, des moyens d'action spéciaux, il n'est pas plus difficile d'expliquer pourquoi l'araignée fait sa toile et pourquoi la taupe creuse la terre, que d'expliquer pourquoi l'enfant est amené à crier, à gesticuler et à marcher, dès qu'il le peut. Mais si l'animal trouve dans le jeu aussi simple que possible de ses organes, une première satisfaction, comment les circonstances qui l'augmentent ou qui la rendent plus fréquente ne les rendraient-elles pas aussi attrayantes ? et comment l'animal ne serait-il pas amené à les rechercher ? Gomment les circonstances qui empêchent ou diminuent ce premier plaisir ne feraient-elles pas fuir la bête ? Gomment ne provoqueraient-elles pas des efforts qui, entretenus par l'imagination, par le désir, s'accoutument à se porter régulièrement contre l'obstacle et peuvent très-souvent parvenir à le vaincre ? Ainsi s'accumulent dans l'imagination de l'animal des attraits, des craintes, des désirs, qui se groupent en quelque sorte autour des instincts premiers, sont entretenus et ramenés par eux, et contribuent eux-mêmes à leur assurer des satisfactions plus fréquentes et plus variées.
Je dirai plus, non-seulement la superposition do l'un des deux principes à l'autre me paraît de trop, l'instinct devant pouvoir faire le moins difficile après avoir fait le plus difficile, mais cette action simultanée de deux principe si opposés n'est-elle pas incompatible? L'instinct provoque chez tous les animaux d'une môme espèce des actions uniformes, non pas absolument et universelle* ment Identique^, mais enfin généralement semblables. Qtt^Oû ne dise pas que la limite des différences et des ressemblances est insaisissable. Où trouvera- t-on dans les travaux des hommes une uniformité comparable, iiH'me de loin, à celle des cellules hexagonales dea
abeilles, des galeries souterraines de la taupe, etc., etc., et même de la façon de chasser du lion, du loup, du renard et du chien? Or, admettons que l'intelligence intervienne pour agencer les détails de ces constructions. Qui dit intelligence, ne l'oublions pas, dit attention personnelle, initiative voulue, par conséquent intermittente, inégale, et d'une inégalité qui va croissant avec l'accumulation des efforts plus ou moins énergiques et soutenus des uns et des autres. Or, on peut dire qu'avec l'intervention d'un tel principe, c'en serait bientôt fait de l'uniformité.
Cette uniformité serait d'autant plus gravement compromise que les animaux, et c'est l'école Darwinienne qui nous fournira ici le plus d'arguments, sont beaucoup plus soumis que nous aux effets de la concurrence vitale, et que le meilleur moyen qu'ils ont de s'y soustraire, c'est de diverger les uns des autres. M. Wallace et M. Darwin prétendent bien que ces nécessités de la lutte les amènent en effet à revêtir des caractères de plus en plus différents. Mais dans cette divergence des espèces ou des variétés, l'intelligence n'a rien à voir. Qu'un animal survive à ses congénères parce qu'il avait un plumage plus coloré ou d'une teinte qui, plus semblable à celle du milieu, était par cela même plus protectrice, qu'il propage ainsi une race différente, destinée à triompher dans la bataille de la vie, il n'y a évidemment là rien qui mette en jeu la réflexion ni la liberté, et ces changements, très-lents d'ailleurs, ne font que substituer à des instincts uniformes d'autres instincts non moins uniformes eux-mêmes. Eh bien, si l'animal pouvait prendre réellement l'initiative de certaines modifications dans sa manière de vivre et d'agir, étant donné le grand intérêt qu'il aurait à le faire, je le demande, que deviendrait cette uniformité, très-réelle quoi qu'on en dise, des talents et des travaux des bêtes ? Quelles pro-
portions ne prendraient pas aussitôt les divergences !
Différence étrange en apparence, mais qui n'est qu'un effet d'une raison suprême, toujours harmonieuse et partout logique ! A mesure que la civilisation, multipliant les ressources de tous, met chacun de nous mieux à même de développer librement ses facultés, l'initiative individuelle s'affranchit de plus en plus, les talents se diversifient, et, grâce à la division du travail, les aptitudes les plus menues ont leur emploi. En même temps néanmoins, l'unité morale du genre humain s'accuse davantage ; les hommes les plus éloignés tendent de jour en jour à mieux se comprendre, et les diversités d'opinions sur les droits et sur les devoirs s'atténuent devant les progrès toujours croissants de la morale universelle. C'est que plus l'homme développe sa libre énergie par l'effort et par la réflexion personnelle, plus il se rend compte de l'universalité de cette intelligence qui, malgré la diversité infinie de ses manifestations, est une et identique chez tous les hommes , attestant chez tous les hommes même origine, même loi, même destinée.
Dans le règne animal, on nous affirme, au contraire, que le progrès s'accuse par la diversité des goûts, des mœurs et surtout des organisations. Mais ce progrès, quelque opinion qu'on ait d'ailleurs sur les limites dans lesquelles il est renfermé, c'est la nature qui l'accomplit. La bête n'en soupçonne rien, et c'est ce qui fait que si dans le règne animal les races tendent à différer aulant que dans le règne humain elles tendent à se ressembler, tous les animaux qui composent un même groupe, vivent, chassent, construisent... exactement les uns comme les autres.
Ainsi ce concours de l'instinct et de l'intelligence paraît impossible. Une intelligence qui ne serait que le produit do l'instinct et sa manifestation no serait pas une intelligence. Un instinct qui, suivant les oxpressions
de M. Blanchard, serait « dirigé et dominé par l'intelligence » ne serait pas un instinct. Autrement les mots n'auraient plus de sens.
Objectera- t-on que dans la nature humaine, l'instinct, l'habitude, l'intelligence, agissent tour à tour? On peut nier d'abord que l'homme ait des instincts; ceux, dans tous les cas, qu'on s'obstinerait à lui attribuer, n'ont dans sa vie qu'une place insignifiante ; ils n'ont ni la complexité ni la sûreté de ceux des animaux.
Insistera-t-on ? dira-t-on que chez l'homme la déglutition et la respiration, puis la succion dans l'allaitement ne relèvent ni du seul mécanisme ni de la volonté intelligente et que, par conséquent, elles constituent des instincts vraiment comparables à ceux des animaux ? Concédons-le, et prenons ces instincts chacun à part. Quand la volonté intelligente de l'homme arrive à se posséder et à se régler, est-ce qu'elle s'applique à perfectionner l'instinct de succion? Il serait beaucoup plus exact de dire qu'elle le supprime. Car si la succion ou quelque chose d'analogue reparaît quelquefois dans l'âge adulte avec ses caractères de tendance irréfléchie, d'art aveugle et parfait, c'est uniquement, croyons-nous, dans la vie de certains idiots. L'intelligence supprime- t-elle aussi la faculté de déglutition et de respiration ? Non, à coup sûr. Mais en supposant qu'il y ait dans ces actes autre chose que des mouvements réflexes, on ne peut dire que l'homme y applique jamais ni son raisonnement ni son art. L'instinct, si instinct il y a, reste là toujours indépendant dans sa sphère, toujours étranger à la raison qui peut sans doute l'étudier comme un mécanisme étranger, mais qui généralement ne lui emprunte pas plus qu'elle ne lui donne. Quand elle perfectionne un mode d'activité auquel elle est directement et intimement mêlée, c'est à la condition de l'avoir tout d'abord
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commencé, ébauché, travaillé elle-même peu à peu par les procédés qui lui sont propres.
Mais à vrai dire, l'intelligence est toujours présente dans l'homme à un degré quelconque. Elle n'est jamais complètement absente ni des habitudes ni des prétendus instincts qui le font agir. Elle préside à la formation des unes, il n'est donc pas étonnant qu'elle puisse toujours les replacer sous son empire : c'est elle qui s'essaie et s'ébauche, pour ainsi dire, dans la formation des autres. Mais en réalité, y a-t-il dans l'homme adulte des instincts, au vrai sens du mot, c'est-à-dire des impulsions coordonnées et persistantes qui le dirigent et le fassent aboutir sûrement à une fin déterminée, sans qu'il y mette de lui-même aucun libre effort ? Non. Il y a seulement certains besoins qui se font sentir plus fréquemment que les autres; ceux-là produisent par leur répétition une conscience plus sourde, des tendances habituelles plus obscures qui sollicitent l'individu et le mettent en demeure d'agir. La comparaison n'est donc pas recevante...
Pourquoi donc des esprits si distingués ont-ils recours à cette hypothèse qui nous paraît compliquée, peu scientifique et même contradictoire? Gela tient à trois raisons : la première c'est qu'ils se font une fausse idée de l'inteliice et prennent pour facultés intellectuelles des hcultéa qui n'appartiennent qu'à la sensation.
I/i<l< iixicini', c'est qu'ils ne se font pas, croyons-nous, une juste idée de l'instinct, voyant toujours plus ou moins derrière ce mot la science infuse, l'inspiration mystérieuse, la propriété irréductible.
La troisième, c'ait que sous l'empire de cette double erreur, ils s'exagèrent singulièrement le sens et la portée de beaucoup d actions des animaux.
Nous < royons avoir établi les deux premiers points \ PM de eliseutcr le troisième.
Commençons par quelques-uns des exemples cités à l'appui de l'hypothèse dont nous venons de parler. L'araignée répare-t-elle toujours sa toile, toutes les fois qu'elle est déchirée, ainsi que l'affirme M. Flourens? Il faut s'entendre.
Rappelons d'abord ce fait, l'un des plus caractéristiques qu'on puisse trouver, à notre avis, dans la psychologie des animaux : qu'on pre,nne une chenille ayant commencé son hamac et qu'on la place dans un hamac déjà fort avancé par une autre chenille, elle ne fera jamais que continuer son travail à elle sans chercher à compléter simplement l'œuvre qu'elle trouve à peu près achevée. Avait-elle fait les deux tiers de son travail, le hamac nouveau a beau n'être encore qu'au premier tiers, elle ajoute un tiers de plus, pas davantage. Si, au contraire, on l'enlève à un réseau filé jusqu'au premier tiers seulement, pour la placer dans un autre achevé jusqu'aux deux tiers , de sorte qu'une partie de son ouvrage se trouve toute faite par avance ; loin d'évaluer à bénéfice cette économie de travail, elle paraîtra fort embarrassée . Pour compléter le réseau d'emprunt, elle semblera ne pouvoir partir que du premier tiers où elle a laissé le sien, et elle s'essayera en vain à refaire l'ouvrage déjà terminé.
Ainsi, quel que soit l'accord qui s'établisse très-souvent entre les dispositions intérieures de l'organisme et les circonstances extérieures qui viennent solliciter l'animal, c'est aux premières que l'animal est le plus fortement subordonné. Il faut avant tout qu'il satisfasse le besoin qui le tourmente ; apprécier que cette satisfaction est, pour le moment, superflue, c'est ce dont il est incapable.
Mais que l'animal sente son propre travail endommagé, ici c'est le besoin même, le besoin aveugle et irrésistible, qui est combattu, surexcité par conséquent.
On comprend que l'instinct puisse de nouveau entrer enjeu. La difficulté pour l'animal n'est plus la même. Or, c'est là précisément le cas de l'araignée réparant sa toile. Mais à en croire un auteur ingénieux et qui paraît avoir très-bien observé *, l'araignée ne répare pas complètement sa toile toutes les fois qu'elle est déchirée. Le réseau proprement dit, destiné à être successivement déchiré à mesure qu'une mouche nouvelle est prise, n'est jamais réparé, quel que soit l'accident qui l'endommage. Ce sont seulement les fils qui servent à tendre le réseau, qui sont renoués ou remplacés, lorsqu'une cause ou une autre vient à les rompre. L'animal placé au centre de la toile, et opérant une sorte de traction avec ses huit pattes dans toutes les directions, est instantanément averti, par la cessation de la résistance, de l'accident qui vient de s'y produire. Il éprouve alors tout naturellement par cette détente une sensation, et cette sensation provoque des mouvements déjà tout préparés dans les organes et dans les instincts de l'araignée. Quand le dégât est considérable, l'araignée ne prend pas la peine d'une restauration au-dessus de son habileté, elle dévore la vieille toile et s'en fait une nouvelle.
Le même auteur rapporte sur d'autres insectes un fait qui peut jeter quelque jour de plus sur cette question. Il est des ichneumons qui déposent leurs œufs sous l'épiderme d'une chenille. Celle-ci s'enferme dans son cocon avec le perfide dépôt. A peine est-elle chrysalide que les œufs éclosent et donnent naissance à des larves qui la dévorent. Cette œuvre achevée, les larves se construisent à elles-mêmes dans le grand cocon de la chenille des miniatures de cocons. Or si, prenant un de ces petits cocons, on enlève une partie de l'une de ses