P. J. de Bonniot
parois, on peut être sûr que le trou sera refermé le lendemain. La bestiole, qui a conservé toute sa vivacité dans sa prison, s'est empressée de réparer le désordre. Si l'on ouvre uno seconde et une troisième fois, la fenêtre à la fin reste béante, mais l'insecte meurt. Le contact de l'air extérieur serait donc une cause de malaise pour le petit animal : c'est ce malaise qui met en œuvre son instinct de fîlateur, et quand la soie vient à manquer, il finit par amener la mort. C'est à une excitation analogue qu'obéit l'araignée, lorsqu'elle répare sa toile : elle l'avait fabriquée d'abord sous une impulsion de même nature.
Cette subordination si complète et si absolue des actions de l'animal à son instinct, c'est-à-dire aux impulsions intérieures de son organisme, se manifeste encore par d'autres faits. Beaucoup d'animaux ont dans leurs organes mêmes des instruments admirables, ils peuvent arriver à en tirer un excellent parti : jamais ils ne pourront en fabriquer un, jamais ils n'arriveront à se servir de ceux que nous laisserons à leur portée, ni même à imiter l'homme d'une manière utile. Ils imitent bien leurs parents, parce que leur nature est identique et qu'ils sentent déjà l'attrait qui a longtemps soutenu et développé chez les vieux les aptitudes que les jeunes ont en germe quand ils naissent.
Mais le singe, par exemple, aura beau reproduire machinalement près d'un menuisier le mouvement de la scie et du rabot, il ne lui viendra pas à l'idée do se servir de ces outils pour se donner la liberté. Quand nous élevons ou domptons des animaux nous pouvons obtenir d'eux d'apparents miracles, si, nous adressant à leur instinct particulier , nous surexcitons cet instinct progressivement, lui donnant et lui refusant tour à tour les satisfactions qu'il réclame : nous multiplions ainsi une à une les associations d'images et de mouvements ;
mais les facultés générales de l'individu n'ont absolument rien gagné : car, en dehors de ces exercices, nous ne les trouverions que plus stupides. Exercez un chien à un genre de chasse, il s'habituera peu à peu aux habitudes de son gibier, ainsi qu'à nos propres exigences ; mais si vous essayez de le mettre sur la piste d'un autre gibier, il ne montrera plus la moindre ressource. Voici des fourmis amazones, hautes sur leurs jambes, aux mandibules minces et arquées, vous les voyez armées d'un aiguillon : ce sont des fourmis guerrières dont toutes les aptitudes sont tournées du côté du combat. A côté d'elles vivent des fourmis noir cendré, leurs auxiliaires , dépourvues d'aiguillon , mais munies de mandibules grandes, larges, épaisses; elles restent dans l'habitation qu'elles ont construite et où elles soignent les larves de fourmis. Or, dit Pierre Hubert, j'enfermai un jour trente fourmis légionnaires (amazones), et une vingtaine de nymphes noir cendré , dans une boîte vitrée, dont le fond était recouvert d'une épaisse couche de terre ; je versai un peu de miel dans un coin de leur prison et j'eus soin de ne point leur associer de fourmis auxiliaires. Elles parurent d'abord faire quelque attention à ces larves ; elles les emportèrent ça et là , mais Lee reposèrent bientôt. La plupart d'entre elles moururent d«- faim au bout de deux jours. Elles n'avaient pas cherché à se construire une loge dans la terre ; le peu de fourmis qui restaient encore en vio étaient languissantes et sans force. J'en eus pitié, et je leur donnai uno de leurs compagnes noir cendré. Celle-ci, touto soulo, rétablit l'ordre, fit une case en terre, y rassembla les larves, développa plusieurs jeunes fourmis des doux
•ces qui étaient prêtes à sortir do l'état de nymphe et conserva la vie aux amazones qui subsistaient oncoro. » Donc ces guerrières, si redoutables dans les combats,
iont en vain sous les yeux le spectaclo dos travaux
de leurs auxiliaires, elles se laissaient mourir de faim , plutôt que d'omettre la moindre partie de leur industrie. N'est-ce pas une preuve éclatante que les industries les plus merveilleuses des animaux manquent absolument de cette généralité, caractère distinctif de l'intelligence?
En d'autres termes, prenez l'action la plus simple de l'homme le plus stupide (pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un idiot), elle manifestera toujours un certain degré de raisonnement qu'avec un peu de patience vous pouvez appliquer à des fins différentes.
Nous savons plus : si l'idiot lui-même peut recevoir une éducation quelconque, c'est en étant contraint d'une manière générale à des exercices très-divers et qui, presque tous insignifiants en eux-mêmes, l'habituent à l'attention volontaire. On n'obtiendrait pas le moindre résultat si on s'adressait exclusivement à telle ou telle faculté spéciale qui subsiste chez lui , comme isolée , et dépasse souvent la moyenne de la façon la plus surprenante. Prenez, au contraire, le chien de berger le plus fin, le plus docile, le mieux exercé : vous n'obtiendrez jamais de lui qu'il arrête la moindre perdrix. Et, d'une façon générale, les actes les plus compliqués en apparence et les plus habiles d'un animal, quel qu'il soit, seront toujours les manifestations d'un seul et même instinct,, spécial, mais habitué par les circonstances à des satisfactions différentes, diversement alléché, diversement effrayé, mais restant au fond toujours le même, c'est-à-dire appliquant dans les diverses conjonctures la même finesse de sensation, exécutant les mêmes mouvements.
Ici donc, on peut signaler entre autres deux causes d'erreur qui abusent le plus souvent le naturaliste et le philosophe dans l'appréciation de tel ou tel mouvement particulier, de tel ou tel détail dans la vie des animaux.
D'abord, on est tenté, quand on passe en revue toutes
ces preuves si variées de « prudence », de « ruse » , de « finesse »des différentes espèces animales, de mettre tout cela au compte d'un seul et même être. Quand tel savant veut comparer le singe à l'homme et prouver que le second n'est qu'un cousin germain du premier, que faitil? Il prend tel caractère à l'orang-outang, tel autre au gorille, il les réunit en imagination à une des formes du chimpanzé, etc., et ainsi Ton compose un singe idéal qui n'a vraiment que fort peu de chose à faire pour ressembler à celui qui fut très-probablement notre ancêtre. C'est là ce qu'on est porté à faire le plus souvent en matière de psychologie animale. Quoi? ici, chez les fourmis, l'animal est capable d'association et se compose une sorte de gouvernement! Là, dans l'espèce canine, il manifeste pour l'homme un attachement tel que nous avons peine à rencontrer rien d'aussi touchant parmi nos semblables. Dans la famille des singes, il arrive à imiter nos attitudes, nos gestes, tous nos mouvements enfin, avec une précision qui nous étonne. Carnassier, il déploie pour surprendre sa victime des ruses qui n'ont d'égales que celles qu'il manifeste quand il est herbivore ou rongeur pour tromper ou fuir son ennemi ! En quoi l'homme lui est-il donc supérieur, se demande-t-on ? Nous venons de le dire : tout individu humain, si sot qu'il soit, a des aptitudes générales qui se retrouvent chez tous ses semblables. Et voilà pourquoi, sans vouloir bâtir d'être de r.iison, nous savons très-bien qu'il y a une nature humaine. L'Européen peut apprendre à parler la langue du nègre et réciproquement, tandis que le chien n'apprendra jamais à rugir comme le tigre. L'Australien, chasseur depuis tant de siècles, a pu devenir en maint endroit, cultivateur. Nous convertissons à notre religion des peuples idolâtres, etc., etc., etc.
N'est-il pas évident que chez les animaux chaque espèce a son instinct à elle, et qu'elle n'arrive à déve-
lopper dans l'exercice de ses instincts tant de perfection, tant de sûreté, et, en apparence, tant de variété, que parce que toutes ses sensations, toutes ses imaginations, toutes ses associations d'images, tous ses mouvements, toutes ses habitudes, ou individuelles ou héréditaires sans exception, se rapportent à son instinct spécial... Toutes les sensations que l'ouïe donne au lièvre augmentent sa peur, la tiennent en éveil et l'éclairent, pour ainsi dire ; mais en même temps, habitué qu'il est à compter sur la rapidité de sa course, il tire de ces deux ressources combinées tout le parti que l'instinct de conservation exige de lui. Allons chez le renard : toutes les sensations de l'odorat unies au sentiment d'une force inférieure à celle des autres carnassiers et à la nécessité de tuer pour se nourrir ramèneront à associer toutes ses sensations, tous ses mouvements dans un sens complètement opposé. Il en sera de même du chien chez qui s'ajoute cependant la crainte d'être châtié par l'homme, sans lequel il a perdu l'habitude de rien faire et de la main de qui il attend toutes les satisfactions que réclament ses goûts carnassiers.
L'autre cause d'erreur que nous voulions indiquer est celle-ci : c'est que rencontrant un animal et se mettant à l'observer, le naturaliste prendra souvent pour des actions tout à fait intentionnelles et expressément inventées en vue d'une circonstance accidentelle, des actions que l'animal est habitué à exécuter, comme tous ceux de son espèce, parce qu'elles ne sont que la conséquence directe et immédiate de ses instincts. Qu'on lise cette jolie description d'Audubon. Je préviens qu'après avoir lu d'un bout à l'autre ses belles Scènes de la nature dans les Etats-Unis, et y avoir cherché consciencieusement les exemples de la prétendue intelligence des animaux, je n'ai trouvé que celui-ci qui excitât à un tel point l'enthousiasme de l'auteur et lui fit également
porter le défi à tous les philosophes de ramener au seul instinct les actions des animaux.
Le poisson-soleil d'Amérique creuse un nid dans des bancs de sable et de gravier, cherchant toujours pour y déposer ses œufs le sable le plus fin. Au lieu d'abandonner son produit, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute la sollicitude d'un oiseau qui couve, et il se tient immobile au-dessus du nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombée d'un arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger vienne à rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. Audubon, après avoir observé que ce poisson ne veut, à pareille époque, mordre à aucune espèce d'appât, raconte qu'en guise d'expérience, ayant rencontré un individu de l'espèce en train de nicher, il lui lança un ver au bout d'un hameçon. « Le poisson m'avait aperçu, dit-il, et quand le ver eut envahi son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à se balancer; enfin se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans sa gueule et le poussa do mon côté si gentiment et avec tant de précaution, quo c'était à en demeurer confondu. Je répétai l'expérience six à sept fois, et toujours avec le même résultat. Je changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle quo je fis flotter dans l'intérieur du nid : l'insecte fut rejeté comme le vor, et vainement à deux ou trois reprises j'essayai de piquer lo poisson. Alors je lui présentai l'hameçon nu, en employant la même manœuvre. Il parut d'abord grandement alarmé : il nageait d'un côté, puis do l'autre, sans s'arrêter, et semblait comprendre lo danger, cette fois, do s'attaquer à un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en approcher, mais petit à petit, le prit nïlieatemont, l'enleva, et l'hameçon à soi) lour fui jeté hors du aid. »
L'art du récit et les expressions interprétatives de l'ingénieux auteur que nous citons, feront sans doute illusion à plus d'un lecteur. Et il est certain qu'en prenant à part tel ou tel détail, la petite histoire de l'hameçon en particulier, on peut être tenté de trouver là beaucoup d'adresse et de finesse et une inspiration singulièrement heureuse de la part du poisson luttant d'esprit avec le savant, le battant même en définitive.
Mais qu'on remette chaque détail à sa place et dans son ensemble. Le poisson-soleil veut pour y déposer ses œufs le sable le plus uni : ceci n'est certainement pas affaire d'intelligence ; tels animaux se plaisent dans le milieu le plus infect, tels autres au contraire ne peuvent vivre qu'avec la propreté la plus raffinée. Ce que l'on apporte dans son nid, il le rejette indistinctement, et par conséquent ce ne sont pas les présents de l'homme, hameçons recouverts d'un appât ou hameçons nus, qui ont le privilège de l'effrayer. Ajoutez que ces poissons qui construisent des nids sont munis d'un organe de préhension tout spécial : ils ont une main au bout des lèvres. Leur bouche en pointe est très-mobile et trèsfendue, et leurs lèvres sont protractiles. En résumé, supposez qu'une chienne en train d'allaiter ses petits repousse par ses cris et par ses dents tous ceux qui s'approchent de sa cabane ; supposez qu'un oiseau avec son bec et ses pattes rejette hors de son nid les pierres ou les feuilles ou les brins de bois qu'il y trouve ; qu'estce donc que le poisson-soleil a fait de plus ?
J'aborderai un ordre de faits plus extraordinaires afin de ne pas multiplier indéfiniment ces exemples. Un jour (qu'on m'excuse ce souvenir personnel) il me fut fait cette objection par un de nos maîtres en philosophie, par un des membres de l'Institut. « Un chasseur de ma connaissance, me disait l'éloquent professeur, vit un renard s'élancer sur un lièvre et le manquer par un
bond maladroit? Croyez- vous qu'il continua de courir après le rongeur? nullement, il parcourut en sens inverse la distance qu'il avait franchie dans un saut trop imparfait, comme pour mieux se rendre compte de sa maladresse et l'éviter une autre fois. » Ce fait me surprit, et cependant les lectures des naturalistes m'avaient certes appris à me défier des comme pour, comme s'il eût voulu, etc. Mais d'abord en y réfléchissant, la prétendue expérience dont on attribuait l'intention à la fine bête, paraissait bien peu utile et bien peu explicable. Les bonds et les sauts ne peuvent être affaire de calcul : on n'arrive à la précision en pareille matière que de deux façons : ou par une très-lente habitude (or je ne sache pas que les animaux prennent jamais les uns des autres des leçons de gymnastique), ou par la puissance et la délicatesse du coup d'œil unie à beaucoup d'agilité native et surtout à l'absence de toute réflexion sur le danger qu'on peut courir ou sur la somme de travail à dépenser. Or, n'est-ce point là le cas des animaux? Je me souvenais de plus (car je voulais faire honneur à l'objection de mon maître) de ces récits d'autres chasseurs ou même de promeneurs émérites décrivant ces courses folles et impétueuses à travers des obstacles et à la poursuite d'un gibier blessé, par exemple; le narrateur avait, avec la précision d'un chamois, franchi des ruisseaux, sauté d'une pierre sur une autre, etc., etc. ; et arrivé au terme de tous ces élans, il avait regardé avec une fierté mêlée de stupeur les tours de force périlleux qu'il venait d'accomplir... et qu'il se serait bien gafdé de recommencer. Il me paraissait donc bien peu vraisemblable qu'un renard eût voulu faire de ses bonds une affaire de calcul de précision, contrairement à toutes les lois de la physiologie et de la psychologie comparées. Mais tous mes doutes furent levés, quand lisant, une année après, le livre de Brehm sur les mammifères, je
trouvai successivement les passages suivants : « Un lion qui a manqué sa proie ne la poursuit jamais, il retourne à l'affût, lentement et pas à pas, et en mesurant, pour ainsi dire, la distance exacte à laquelle il aurait dû sauter. » Le pour ainsi dire est ici comme le comme pour. Mais quelques pages plus loin, nous trouvons encore : « Le tigre, en véritable chat, ne poursuit jamais une proie qu'il a manquée, et après un bond perdu, il retourne en grognant dans les jongles et cherche un nouveau poste d'observation. » Et plus loin encore : « Lorsque le jaguar manque sa victime, il s'éloigne d'un pas rapide, il est, pour ainsi dire, honteux et n'ose pas regarder en arrière. » Inutile d'aller plus loin ; nous sommes évidemment en présence non de faits en quelque sorte personnels, mais d'actions qui, étant aussi universelles, aussi constantes et aussi identiques, ont tous les caractères des actions instinctives, et nos réflexions de tout à l'heure n'en sont que plus justifiées.
Faut-il faire exception pour les animaux dits supérieurs ?
A cette question on peut répondre en établissant les faits suivants :
1° Que chez ces animaux même subsistent les caractères de l'instinct et ses conditions : spécialité d'aptitudes organiques, habitudes forcément imposées par elles, convergence de tous les caractères biologiques vers des aptitudes particulières, prédominance de certaines sensations (l'odorat plus développé chez les carnassiers que chez aucune autre espèce).
2° Que l'instinct de chaque animal après avoir produit uniformément dans chaque représentant de l'espèce les résultats absolument essentiels à la vie... peut, sous l'empire des circonstances qui varient les répulsions et les attraits, inspirer des actions plus diverses, plus particulières ; c'est ce qu'on peut appeler les phénomènes
consécutifs de l'instinct i. Or ces phénomènes s'observent dans les animaux inférieurs comme chez les vertébrés et les mammifères les plus élevés. L'huître est susceptible d'éducation tout comme le chien.
3° Ces derniers phénomènes doivent cependant nous frapper davantage chez les animaux qui sont plus en contact avec nous, parce que notre influence les fait varier davantage, môme dans leurs caractères physiologiques, parce que la nature de leur alimentation et par suite leur régime et leurs habitudes les mettent en présence de circonstances plus variées, d'ennemis plus nombreux, parce que ceux d'entre eux qui ont avec nous plus de rapports encore que les autres, en arrivent à pouvoir agir au son de notre voix, des associations peu nombreuses mais multipliées et toujours les mêmes les y amenant forcément 2.
4° La vie de ces animaux quoique plus variée en apparence n'a jamais que des mobiles identiques. « Les bêtes, dit Georges Leroy (et il s'occupe exclusivement des carnassiers chasseurs, ceux qui passent pour les plus intelligents), ne sont excitées à l'attention que par les besoins de l'appétit, ceux do l'amour et la nécessité d'éviter le péril... Elles passent le reste du temps dans un état de demi-sommeil. » « A la faveur de la nuit, dit le même auteur, le renard avec son odorat pour boussole*.. se glisse le long des haies et des buissons ; s'il sait que les