‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 20 sur 118 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Ici doit commencer pour nous une série de recherches nouvelles. Mais lesquelles? Nous ne sommes point libres de poser arbitrairement les questions d'une manière quelconque : nous devons les accepter et les discuter telles que la science de notre temps nous les propose. D'ailleurs, ces substitutions que les mouvements de la controverse opèrent entre les problèmes ont certainement leurs raisons d'être. L'histoire des doctrines a sa logique suivie comme l'histoire des faits. Groyons-le, il y a des questions résolues sur lesquelles des esprits ignorants ou présomptueux peuvent seuls être tentés de revenir. Discute-t-on vraiment (entre personnes compétentes, cela s'entend) sur les différences de la sensation et de la raison, de l'instinct et de l'intelligence? Qu'on nous permette de ne le pas croire. Les plus avancés dans les idées transformistes seront amenés sans trop de peine à le reconnaître : entre la raison actuelle de l'homme et l'instinct des animaux qui appartiennent à notre période, diront-ils, la distance est assurément considérable; et la raison, qu'on la comprenne comme Platon ou comme Aristote, comme Leibniz ou coin ni'1

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Kant, ou même comme Herbert Spencer, est étrangère aux bêtes que nous connaissons, rien n'est plus sûr. Mais voici les difficultés que l'esprit de doute et de recherche ont soulevées. Si actuellement on croit voir entre l'homme et l'animal une séparation produite par le vide que des espèces intermédiaires ont laissé en disparaissant, ce vide, dit-on, n'est pas tel qu'on ne puisse retrouver chez les espèces subsistantes, y compris l'homme, une continuité aux interruptions de laquelle il est facile de suppléer. On peut concevoir et même retrouver un passage entre les deux ordres de facultés. Il y a une gradation insensible qui rattache les développements de l'intelligence et de la raison à ceux de l'instinct. Voilà le terrain sur lequel nous sommes obligés maintenant de nous avancer. Nous devons chercher où peuvent se trouver ces passages, comment et avec quel succès on s'efforce de se représenter ces transitions dans ce qu'on nomme l'évolution psychologique

Ce faisant, nous avons un double but à poursuivre; car toute science comparée se propose à la fois de trouver les ressemblances et les différences, de rapprocher et de réunir. Donc, est-il vrai que le mécanisme de la matière, compliqué déjà dans l'instinct de l'animal, ne fait que se perfectionner un peu plus dans l'intelligence de l'homme? Y a-t-il dans l'intelligence quelque chose qui soit irréductible, non-seulement au mécanisme, mais à l'instinct? Y a-t-il dans l'instinct quelque chose qui soit irréductible au mécanisme ? Et si ce quelque chose existe dans l'homme et dans l'animal, en quoi diffère- t-il dans l'une et dans l'autre nature?

Mais qu'on nous permette de bien déterminer notre manière de procéder. De l'aveu des transformistes euxmêmes, il y a entre l'homme actuel et l'animal actuel une lacune. Cette lacune ne peut être immédiatement comblée par des découvertes positives, ni dans l'ordre des

sciences naturelles, ni dans l'ordre psychologique. C'est à des hypothèses que l'école transformiste croit fondées, sans doute, mais à des hypothèses enfin qu'on est obligé d'avoir recours. Autrement dit, si l'intermédiaire existe, on ne peut que le reconstituer en montrant dans chacun des deux groupes opposés — le groupe des phénomènes instinctifs, le groupe des phénomènes rationnels — des points d'attache auxquels on relie par la pensée la chaîne continue des faits psychologiques.

La première partie de cette double tentative, nous l'avons jugée pour notre propre compte ; car nous croyons précisément avoir montré que ce point d'attache n'existe pas dans l'Instinct, que l'instinct n'est pas mêlé d'intelligence proprement dite ou de raison réfléchie. Nous devons donc prendre maintenant le groupe des faits intellectuels, examiner si ces faits attestent l'intervention d'un principe spécial, ou bien s'il ne faut voir en eux qu'un degré de complication de plus dans l'évolution graduelle et continue des forces inférieures.

N'est-ce pas tout d'abord dans le langage que l'on peut le mieux se flatter de trouver une faculté intermédiaire? Il nous le semble ; et voici à peu près sur quoi paraissent s'appuyer ces espérances.

Une fois que le langage est inventé, c'est-à-dire une fois que l'habitude est prise d'attacher un certain sens à un phénomène quelconque de la vie de relation, l'instrument de la décomposition de la pensée est trouvé. En effet, à la sensation primitive succède l'abstraction qui en détache, en fixe, en conserve les divers fragments

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en les liant à des signes matériels aisément retrouvés par la mémoire : ces divers fragments se réunissent en vertu de leurs affinités réciproques. De là la généralisation qui conduit tout droit au raisonnement, puisque raisonner c'est descendre du général au particulier, ou remonter du particulier au général. Bref, donnez à un être sentant le langage, et vous lui ouvrez d'un seul coup tout le domaine de l'intelligence.

Ceci posé, l'animal n'a-t-il donc pas les ressources nécessaires pour parvenir au langage? De fait, il a un langage; car il en est de deux espèces. Il y a le langage d'émotion et le langage de raison, le premier représenté dans notre race par les interjections ou les cris. Dire que ce sont là deux ordres de phénomènes ou d'actes psychologiques totalement différents est impossible. Tous les deux se trouvent réunis dans l'homme; l'homme passe insensiblement de l'un à l'autre au temps de son enfance; et souvent, dans le cours de sa vie, il se laisse aller à substituer l'un à l'autre. On prétend que l'animal actuel n'a pas le langage de raison. Mais tout au moins a-t-il le langage d'émotion. Si donc l'homme actuel, dont l'enfance diffère si peu de l'état d'animalité, débute nécessairement par l'un avant de conquérir l'autre, pourquoi l'animalité proprement dite n'aurait-elle pu, dans la suite des âges, passer, elle aussi, de l'un à l'autre?

On objectera que pour franchir ce passage, il faut une puissance particulière, non-seulement supérieure aux ressources des sens , mais radicalement différente et constituant un ordre nouveau. C'est là une prétention que la physiologie respecte fort peu. "Voyez en effet jusqu'où ses dernières découvertes vous contraignent de reculer! En avant de la sensation, pour ainsi dire, vous voulez maintenir, comme une imprenable forteresse, la raison. Non-seulement la physiologie vous l'enlève; mais elle vous chasse de la sensation elle-même et ne laisse

plus subsister debout que le mécanisme. Parlons sans métaphore. Vous ne croyez pas que le langage dit de raison sorte spontanément du langage d'émotion. Eh bien ! la physiologie vous prouve que tout langage, quel qu'il soit, dépend du mécanisme, est asservi au mécanisme, est le jouet des divers accidents qui peuvent altérer le mécanisme.

Rien de plus connu aujourd'hui que cette démonstration et que les faits nombreux qu'elle invoque. Le langage est une fonction et une fonction qui , comme toutes les autres, est produite par le jeu automatique de son organe. Cet organe existe, il est distinct de tous les autres, et alors même que de petites difficultés partielles pourraient encore être opposées à la doctrine qui le localise dans la troisième circonvolution frontale gauche, il est évident que cette portion du cerveau joue dans les phénomènes du langage un rôle prépondérant. Yoici une personne qui paraît manifestement se souvenir, reconnaître les choses et les gens, prévoir, craindre, espérer, qui, en un mot, a conservé son intelligence. Pourtant, elle ne peut plus articuler un seul mot. Bientôt elle meurt, et l'autopsie fait toucher du doigt les altérations, quelquefois même la suppression de cette partie des lobes cérébraux. Il y a plus : cet organe spécial du langage doit nécessairement se décomposer en un certain nombre d'organes plus spéciaux encore. Tel physiologiste ' constate neuf facultés spéciales de la parole, indépendantes, dit-il, les unes des autres et distinctes de la raison ou intelligence générale. Et sur quoi se fonde-t-il? Sur des observations bien positives qui lui font voir successivement chacune de ces facultés s'affaiblir ou fonctionner à contre-sens et avec irrégularité ou s'exaltor outre me-

1. Ant. Gros. Les fonctions supérieures du système nerveux, p. 160 eq.

sure ou disparaître, tandis que les autres demeurent plus ou moins intactes . Ainsi l'on verra la maladie frapper tour à tour et isolément, par conséquent nous obliger à distinguer : la faculté de comprendre des paroles et la faculté de les prononcer, celle de lire et celle d'écrire, celle de se rappeler en général et celle de se rappeler des airs , la faculté d'émettre des sons vocaux quelconques et la faculté de chanter, enfin celle de donner des inflexions nuancées à sa voix. Et heureux sommes-nous si l'on s'en tient là ! Car on vous citera des gens qui perdent seulement la mémoire des substantifs, d'autres qui perdent seulement celle des verbes, d'autres enfin qui ne peuvent plus prononcer qu'une phrase ou qu'un mot et placent à tout propos ce mot ou cette phrase, mais pour tout le reste demeurent muets. Si ces facultés secondaires ne sont point solidaires les unes des autres, si la maladie ou la mort de l'une n'entraîne pas instantanément la maladie ou la mort de l'autre, c'est donc que le langage dépend d'un mécanisme compliqué dont chaque partie a sa fonction. En d'autres termes, il a ses organes qui, en fonctionnant par le jeu ordinaire des combinaisons propres à la vie, le produit, qui suivant qu'il est complet ou incomplet, le produit complètement ou incomplètement, et ainsi de suite.

Concluons : si le mécanisme, suivant sa complication et sa puissance, fait fonctionner les organes du langage de manière à produire un langage d'émotion et un langage de raison dans des proportions tellement inégales et tellement variables, la vie ne peut-elle opérer le passage de l'instinct à l'intelligence par le langage qui dépend d'elle comme l'intelligence dépend de lui?

Telle est, si nous l'avons bien résumée, la théorie que professent implicitement ou explicitement, tantôt

avec beaucoup de réticences et de confusion, tantôt avec franchise et clarté, les savants de nos jours qui flottent du matérialisme au positivisme, disciples ou alliés de Darwin.

Nous ne songeons nullement, quant à nous, à nier ou à torturer les faits qu'ils nous apportent sur le mécanisme localisé de la fonction du langage et de ses organes. Peut-être importerait-il de distinguer deux espèces de cas : ceux dans lesquels la parole est empêchée par l'altération des organes qui servent à la coordination des mouvements matériels à l'aide desquels le langage exprime la pensée ; et ceux dans lesquels le langage est aboli parce que la pensée elle-même est suspendue. Mais on nous objecterait sans doute que dans bien des cas les idées elles-mêmes et les souvenirs des mots subissent les atteintes d'un mal qui agit directement sur les organes cérébraux sympathisant avec les organes propres de la parole, que par conséquent il est toujours avéré que le langage dépend d'un mécanisme ou simple ou double, mais d'un mécanisme enfin. Ici comme ailleurs, faisons les plus larges concessions, sans rien tenter pour arrêter la marche de la science et sans la taxer de téméraire. Cependant, parmi tous les phénomènes qu'elle allègue et que nous venons d'indiquer en bloc, il convient de distinguer plusieurs groupes ou, pour parler plus exactement, plusieurs phases.

En premier lieu, l'être sentant émet divers sons : il les produit par des mouvements fort simples et n'exigeant, pour ainsi dire, aucun travail de coordination. L'organe vocal a sa vie, par conséquent sa fonction, comme tous les autres organes du corps vivant. Le petit enfant crie d'abord comme il remue les mains et les pieds. Il crie ensuite quand il souffre et il rit quand il jouit, parce que l'organe vocal sympathise avec les

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autres organes, obéissant ainsi aux lois générales de l'économie que nous avons longuement analysées. Par une suite naturelle de ces mêmes lois, l'être tend faire répéter à ses organes les sons qui se font entendre à lui : les mouvements que Faction du dehors l'amène à ébaucher, il les achève sans effort : c'est là l'action ordinaire de l'imitation qui fait répéter machinalement les sons entendus. Yoilà une première phase qee l'homme traverse dans son enfance et dans laquelle, croyons-nous, l'animal demeure.

La seconde phase est d'une importance capitale. C'est la phase dans laquelle les sons et plus généralement les signes se multiplient et se diversifient. L'individu s'habitue peu à peu à attacher tel sens à tel geste ou à tel mot. Dans ses souvenirs s'organisent des systèmes de signes qui rappellent des systèmes d'idées. Il s'habitue à dérouler avec une promptitude et une facilité toujours croissantes ces séries entremêlées, à aller des signes aux idées, des idées aux signes. En un mot, un mécanisme plus ou moins complexe se monte, se règle et manifeste sa puissance par des mouvements coordonnés; au fur et à mesure que le mécanisme se perfectionne, l'effort diminue et la conscience des mouvements s'affaiblit.

Nous reviendrons tout à l'heure à cette phase : en ce moment nous nous bornons à en constater l'existence. Chez la plupart des hommes , heureusement , elle n'est suivie d'aucune autre. Trop souvent néanmoins on en voit survenir une troisième dans laquelle le mécanisme ainsi monté se dérange. La bête ne connaît point cet état : elle est étrangère à l'aphasie comme elle est étrangère à la folie, par cette raison toute simple qu'on ne perd une chose qu'après l'avoir acquise et possédée. Quoi qu'il en soit, parcourez les observations déjà si nombreuses de la clinique sur la maladie dont nous

parlons, vous les classerez facilement en catégories assez distinctes.

1° Dans certains cas, le mécanisme du langage est complètement arrêté, le malade ne peut plus dire un seul mot ni faire un seul geste expressif intentionnel ; les mouvements qui dépendent de ce mécanisme sont devenus impossibles, les organes qui le constituent étant, par suite d'un défaut ou d'un excès dans la circulation sanguine, incapables de toute action.

2° Dans d'autres circonstances, le mécanisme n'est pas arrêté tout entier : une partie de ses rouages fonctionne encore tandis que le reste est arrêté ; on peut lire et non écrire, ou inversement.

3° Il arrive enfin que le mécanisme n'est ni complètement ni partiellement arrêté, mais qu'il est troublé et dérangé. Le malade dit un mot pour l'autre ; il veut dire bonjour , il dit bontif. Assez souvent il reconnaît son erreur et s'impatiente en voyant qu'il y retombe encore. Les sympathies ordinaires, si longuement préparées, se déplacent ; les associations habituelles sont rompues, les soubresauts d'une vie surexcitée sur un point et affaiblie sur un autre les remplacent par de nouvelles associations que la mémoire de l'individu ne reconnaît pas, et qui s'imposent à ses organes déréglés comme à sa pensée confuse et déroutée.

On pourrait à la rigueur reconnaître une quatrième \ce de maladie ; mais elle tient de fort près à la précédente. Un mécanisme nouveau et tout particulier, -ans aucune utilité, sans raison d'être, se monte, se conle et agit avec les mêmes organes qui servaient au mécanisme normal. On sait ce que les médecins appellent la chorée ou danse de Saint-Guy, maladie dans laquelle Les membres exécutent sans la volonté de l'individu, sinon contre elle, des séries do mouvements ordonnés. Eh bien! il y a une chorée dus organes

du langage comme il y a une chorée des organes locomoteurs ou préhenseurs. L'individu ainsi atteint parle ou gesticule à perte de vue sans pouvoir composer avec réflexion la moindre phrase sensée.

Telles sont les atteintes variées auxquelles est exposé le mécanisme du langage. Il est donc impossible de nier que ce mécanisme existe, qu'il soit lié à des organes spéciaux. Mais comment le mécanisme normal s'est-il monté et réglé ? Gomment les mouvements qu'il rend possibles se sont-ils coordonnés peu à peu ? Avant l'état pathologique, s'est développé l'état normal dont nous voulons connaître la loi. Là est pour la psychologie comparée la question la plus intéressante de beaucoup. Pour la résoudre, il nous faut revenir à la seconde phase : c'est en elle, et non dans la troisième, qu'est évidemment le nœud de la difficulté.

Dans un ouvrage de psychologie physiologique où sont énumérées toutes sortes d'hypothèses mécanistes sur la coordination des éléments du langage, on trouve tout à coup, modestement cachée dans une courte note, la réflexion suivante : « Ce n'est pas de l'organe que vient la coordination. L'organe porte seulement la trace d'un fait de coordination qu'il sert à reproduire autant de fois qu'on le veut ou qu'on le voudra. Croire qu'un organe (un instrument) peut coordonner quoi que ce soit, ce serait confondre le moule de la statue avec le statuaire '. » Il est impossible de mieux dire, en vérité. Il est seulement regrettable qu'une proposition aussi importante reste ainsi reléguée au bas d'une page et n'ait point les honneurs d'un développement suivi. Cette réflexion, en effet, est d'autant plus scientifique que la partie du cerveau qui préside au langage paraît être non pas seulement un organe, mais un système d'organes

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