‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 22 sur 118 · Luy«. Etude» sur le Cerveau · texte numérisé non relu

Luy«. Etude» sur le Cerveau

nons bien cette manière de parler, toutes les facultés de l'individu, sans exception, concourent à organiser ce mécanisme : on nous signale même la coopération indispensable de la volonté, de la personnalité et de la conscience. Mais quelle est donc la loi de ce consensus ou de cette synergie si compliquée ? « Il faut d'abord que l'impressionnabilité se développe, que la sensibilité élective pour les choses qui plaisent et les choses qui déplaisent se perfectionne. » Il faut en outre qu'en vertu « d'affinités intimes » l'enfant s'habitue à se laisser charmer par les objets extérieurs, qu'il veuille ainsi en retenir l'image et la pensée. Dès lors ces idées s'associent peu à peu avec les divers mouvements du langage articulé dont le processus se déroule parallèlement avec le leur. Mais, demanderons-nous, qu'est-ce donc qui détermine la nature particulière de l'impressionnabilité humaine et de sa sensibilité élective ainsi que le processus de ses désirs ? Pouvons-nous donc croire que le développement mécanique du langage enfante à lui seul les facultés de l'intelligence, quand on avoue que toutes les facultés interviennent pour organiser et ordonner ce mécanisme lui-même ? Si je vous demandais ce qui porte l'homme lui seul dans la nature à vouer aux choses cet amour particulier en vertu duquel il cherche à les posséder par la pensée et à les nommer pour en contempler plus aisément les images, vous me répondriez donc par la synthèse de toutes les énergies nerveuses ou plus simplement par l'intelligence sans dire ce que c'est que l'intelligence.

Mais essayons de trouver quelque chose de plus clair et de plus positif. Quels sont, pour ainsi dire, les premiers germes du langage? Quel est le principe qui préside au premier de ses développements ? Les mots s'ajoutent les uns aux autres au fur et à mesure que nous avons des idées et que l'organisme plus souple et plus

fort nous permet de trouver des signes. Mais il y a une raison primitive qui nous porte à chercher des signes pour nos idées. Or, nous n'avons qu'à examiner de près le plus simple et le plus enfantin des langages : nous lui trouverons au moins trois caractères qui dépassent singulièrement non-seulement les ressources du mécanisme, mais même celles de la sensibilité et de l'instinct. Dans la réunion de ces trois caractères est la raison du langage humain et le ressort caché de son évolution.

D'abord, il faut bien constater le besoin de s'exprimer pour s'exprimer, le besoin de désigner les choses pour penser à elles plus librement, pour pouvoir en mieux retenir ou en ramènera soi les idées. Le chien de chasse est habitué à aboyer d'une certaine manière sur la piste d'un lièvre ; quand un de ses compagnons pousse au loin les mêmes aboiements, il lui suffit de les entendre pour sentir tous ses appétits se réveiller, pour chercher aussitôt la piste et poursuivre le gibier. Tel autre animal qui, habitué à vivre en société, craint l'isolement, s'attend toujours à retrouver quelques-uns de ses congénères en poussant son cri familier. Détaché de la bande, il rappellera donc ; et il y sera d'autant plus excité que ses anciens compagnons épars çà et là vivent dans la même attente et usent des mêmes moyens pour sortir de leur solitude. Voilà le type du langage des animaux. Pour eux aucun signe n'est signe qu'à la condition d'être lié immédiatement à quelque besoin de la vie physique, à quelque appétit développé par la nature ou imposé par les artifices du dressage. Assurément l'homme, lui aussi, se sert de son langage pour invoquer l'assistance de ses semblables et pour satisfaire de mieux en mieux, grâce à cette communication par la parole, ses divers besoins. Mais Feulant ne débule-t-il pas par indiquer les choses avir le (loiiit. pu les désigner avec des sons tels quels, sans '{m- se- appétit* aient rien à voir dans cet épanche-

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ment tout naïf et tout désintéressé ? L'homme primitif pouvait poursuivre les bêtes avec des gestes et des cris et aussi avec des procédés peu différents de ceux de sa proie elle-même. Mais revenu dans son antre, il dessinait sur un os ou sur une pierre les grossières images que nous retrouvons encore ; il faisait revivre sous ses yeux la figure de l'animal dont il ne pouvait plus rien craindre et rien espérer. Voilà le langage humain; car, que ce soit pour l'ouïe ou pour la vue que l'homme s'applique à eproduire les images des choses, il y a langage quand il y a désignation volontaire d'un objet, alors même qu'il ne s'agirait actuellement ni de se l'approprier ni de le repousser. Le langage atteste donc dans notre espèce un besoin d'un genre nouveau, le besoin de penser, le besoin de commercer avec les choses de la nature pour la satisfaction de les connaître et de les faire vivre dans notre imagination d'une vie qu'ils nous doivent à nous. Ce caractère en enveloppe un autre. Chez les animaux, tout cri, tout mouvement arraché par le besoin ou par le désir, reste phénomène sensitif, c'est-à-dire subjectif et (en un sens que l'on comprendra) personnel. Mais le signe que l'homme produit a une valeur objective, il désigne la chose elle-même, et, que nous y réussissions ou non, nous nous flattons toujours de désigner les êtres de la nature tels qu'ils sont. On dira que les premiers mots et les premières racines sont fournis par des phénomènes sensitifs tout subjectifs. La matière du signe, peut-être! mais la matière première du signe importe si peu qu'elle ne tarde pas à être altérée ou méconnue, et cela pour le plus grand profit du langage. Nous voulons dire que sa signification primitive est vite oubliée, et que cet oubli est précisément le commencement des progrès que la pensée humaine fait accomplir à la langue. Tel mot qui désigne tel être ou tel mode de l'existence a d'abord reproduit un son dont

l'origine peut être attribuée à quelque phénomène organique. Gela est possible, mais ce qui est bien certain, c'est que nous n'avons rien de plus pressé que de l'oublier. Quand nous prononçons le mot, c'est à la chose que nous pensons, non à notre propre sensation. Le savant peut sans doute, à force de patience, retrouver dans quelques cris imitatifs la première étymologie de beaucoup de mots que nous prononçons. Mais encore, remarquons-le, ce cri, matière du signe, est le plus souvent un cri imitatif, c'est-à-dire impliquant une certaine volonté de produire et de figurer par un acte humain un être étranger à nous. Admettons que le mot lion vienne d'une onomatopée. Qu'a-t-on voulu signifier par ce mot? Le cri de la bête, ou plutôt la bête elle-même, non le cri que la frayeur de la bête pouvait nous arracher. Quoi qu'il en soit, personne, à commencer par le philologue le plus érudit, ne pense à l'étymologie dans l'usage quotidien de la parole. On a discuté longuement pour classer les signes de notre langage en naturels et en conventionnels. On s'approcherait beaucoup de la vérité en disant qu'ils sont d'abord tous naturels et qu'ensuite ils deviennent tous très-rapidement conventionnels, l'esprit ne pouvant faire un libre et fécond usage de la parole qu'en se détachant de la matière du signe et en s'affranchissant de la signification étymologique pour ne penser qu'à la chose même et se la représenter aussi complète que possible. Et en effet, ce mot qui, si l'on s'attache à sa première signification matérielle, n'a désigné qu'un caractère de la chose sert bientôt à désigner tous les autres. Les impressions et les images ramenées par le souvenir viennent se grouper une à une autour du mot primitif et en enrichissent le sens; elles s'organisent avec lui de manière à constituer un tout désormais indivisible. Mais le mot n'a cette espèce de vertu attractive cl ;issimilatrice que parce qu'il l'a reçue de notre intel-

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ligence: le mot en lui-même ne vaut que par l'ensemble des idées que l'intelligence travaille à réunir, à son occasion, pour acquérir de la nature des choses une connaissance toujours croissante.

Mais en troisième lieu, si le langage humain attribue un sens objectif à un phénomène sensitif et subjectif tout d'abord, il faut ajouter qu'il attribue à un phénomène tout particulier un sens général, disons mieux, universel. Si l'on s'en tient à sa nature propre et intrinsèque, le phénomène qui doit servir de signe n'a qu'une valeur très-relative et qu'une signification toute particulière. Le prétendu langage de la bête va-t-il au-delà? Les cris joyeux que pousse le chien, quand il voit son maître armé de son fusil et vêtu pour la chasse, signifient-ils autre chose que le plaisir actuel de l'animal? son imagination excitée par ces attraits commence déjà la chasse et flaire le gibier. De là ses cris de joie. Lorsque l'animal qui est en nous souffre ou jouit avec une certaine vivacité, il émet des cris dont la nature, la durée, l'intensité sont proportionnées à la nature de la sensation particulière du moment et n'expriment pas autre chose. Mais quand nous nous servons d'un son quelconque pour lui donner une valeur objective, nous bornons-nous à désigner un être ou un phénomène particulier ? On sait que tout mot clans la langue humaine peut servir à désigner indistinctement la série entière des êtres présents et à venir auxquels il s'applique . Ni la pensée ni l'imagination ne peuvent assigner aucune limite à l'extension de Tidée comprise sous ce mot : c'est un véritable infini que ce mot renferme ou plutôt qu'il ouvre à l'intelligence. Nous n'avons pas besoin d'insister sur ce point : toute parole est un acte de généralisation ; cela est acquis à la science, à la philologie non moins qu'à la psychologie pure. Mais le caractère de généralité n'est-il que lentement conquis à la faveur des expériences accu-

mulées des générations qui enrichissent le mot? Nullement. Gomme Max Muller entre autres l'a bien démontré, « toute racine est le signe d'une conception générale, » Les vraies racines sont relativement fort peu nombreuses dans nos langues, on le sait; et la majeure partie des mots de notre groupe de langues Indo-Européennes, par exemple, a ses racines dans une langue qui remonte à une antiquité des plus reculées. Mais si ces mots-racines ont pu et peuvent encore donner naissance à tant de mots divers sans perdre leur signification et leur valeur primitives, n'ont-elles pas du avoir, dès le principe, cette généralité indéfinie dont nous parlons ? Bien des générations, bien des civilisations différentes se sont emparées de ces mots : elles les ont modifiés de vingt manières, tantôt en substituant un son à un autre, tantôt en raccourcissant, tantôt en supprimant la terminaison ; quelquefois elles ont élargi, quelquefois elles ont restreint le sens lui-même. En tout cela, dit-on, elles cherchaient i'i ((momie des moyens, la commodité, ajoutons aussi le plaisir de l'oreille qui doit varier suivant les climats et les habitudes physiques. A travers toutes ces variations cependant, il y a une signification qui persiste. La racine n'eût pas eu cette vitalité et cette vertu de satisfaire aux exigences de tant d'intelligences successives, si elle îi'îiv.iiL eu dès le principe cette généralité qui faisait d'elle le signe de tous les êtres ou phénomènes devant ou pouvant reproduire dans la suite indéfinie des âges les <;u;i<lcn,'S une fois constatés et nommés.

llésuinons-nous. Il peut y avoir des rapports entre le langage d'émotion et le langage de raison chez l'homme. Mais ce rapport est analogue à celui qui existe entre la pferre brute gisant sur le sol à la portée do la bêle ! onmie à celle de l'homme et la pierre taillée, polio, transformée en arme ou en outil par la main seule de l'homme. « Chaque racine a commencé par contenir,

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comme elle peut contenir encore aujourd'hui, dans un monosyllabe ayant le caractère d'une interjection, une assertion tout entière, une question, un ordre; et le ton, le geste ou les circonstances en complétaient la signification, de même que la pierre ou le bâton était la matière, mais que la manière de s'en servir en variait les applications1. » On peut dire cependant que la question, l'ordre, l'assertion sont déjà autant d'actes intelligents. Si donc il y a réellement une transition entre le langage d'émotion et le langage de raison, cette transition est opérée par un acte indivisible, spécial, essentiellement humain, l'attribution d'un sens objectif, général, universel à un fait sensible, subjectif et particulier. On le dit par une sorte de métaphore, le mot contient en germe la langue entière et son avenir. Mais le mot dont on peut dire cela n'est plus un fait sensible brut : l'intelligence s'en est emparée. Ainsi, pour nous servir encore de la comparaison de M. Withney, si Ton voulait soutenir que le bâton du premier homme renfermait en lui le type des instruments, des outils et des machines dont se sert aujourd'hui l'homme civilisé, on ne pourrait le dire que du bâton manié par un être intelligent. A vrai dire, ce n'est ni dans le bâton que sont renfermés l'outil et la machine ni dans les sons du langage d'émotion que sont contenus les divers signes du langage proprement dit, c'est dans l'intelligence humaine et en elle seule. Une fois que cette intelligence capable d'opérer la transition dont nous venons de parler sera posée, tout ne sera pas fait d'un seul coup, ni dans l'individu, ni dans la race. Oui sans doute il faudra du temps et des efforts accumulés pour produire et la coordination des mouvements dans le mécanisme cérébral et l'évolution par laquelle la vie du langage multiplie les familles d'idiomes. Mais loin que le méca-

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