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Withney, La vie du langage

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nisme produise à lui seul le langage et par le langage l'intelligence, c'est bien plutôt l'intelligence qui produit le langage et par le développement graduel du langage l'harmonie et la bonté du mécanisme, souvent, hélas ! trop fragile, dont elle se sert comme elle peut.

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Nous serions dans une grande illusion, à coup sûr, si nous nous flattions d'avoir remporté une victoire définitive. Supposons que nous ayons fait partager à tous notre conviction qu'aucun passage insensible de l'instinct à l'intelligence ne doit être cherché dans le langage. La difficulté se déplace; l'objection se métamorphose. Plus hardis encore, d'autres philosophes chercheront le passage dans l'intelligence elle-même. On nous dira en effet que l'intelligence est tout simplement l'accumulation et l'organisation lente des expériences, c'est-à-dire des associations d'images et de mouvements. Un peu plus d'intelligence, dira-t-on, c'est un peu plus d'associations recueillies, conservées, groupées dans un ordre qui suit exactement l'ordre des relations par lesquelles s'enchaînent les phénomènes. Un peu moins d'intelligence, c'est un peu moins d'associations ou des associations moins bien ordonnées. Quoi de plus simple que de concevoir un insensible passage et une gradation ininterrompue dans les efforts pénibles d'abord et conscients, faciles ensuite et inconscients qui produisent cette série continue de progrès? Mais on ne rapproche pas ainsi l'intelligence de l'instinct sans les rapprocher l'un H l'autre du mécanisme. C'est la complication croissante

des organes qui permettra, dit-on, l'acquisition d'un plus grand nombre d'images : c'est une plus grande division du travail entre les diverses parties de l'organisme qui permettra d'obtenir plus de connaissances spéciales; c'est une plus grande harmonie dans la coordination des organes distincts qui permettra de retrouver plus de ressemblances après avoir trouvé plus de différences, ainsi de suite. Avec un petit nombre de chiffres se constitue toute l'arithmétique ; avec un petit nombre de notes toute la musique; avec un petit nombre de voyelles et de consonnes toute une langue; un petit nombre d'images sensibles associées diversement entre elles peut tout aussi bien suffire au développement de l'intelligence. Or, songeons qu'un centimètre cube de plus de matière cérébrale donnera des milliers de cellules ou de filets nerveux dont la vie et les mouvements permettront d'enregistrer et de rappeler un nombre inouï de nouvelles images et de nouvelles combinaisons d'images. Cependant les phénomènes de l'univers sont toujours les mêmes. Que les organismes donc se compliquent de plus en plus pour s'ajuster de mieux en mieux à ces phénomènes extérieurs et pour développer en eux-mêmes des états qui correspondent de plus en plus exactement à l'ordre des phénomènes, il n'est besoin de rien autre chose pour expliquer la nature de l'intelligence en général et le développement gradué des différentes intelligences d'un bout du règne animal jusqu'à l'autre.

On nous dispensera d'exposer plus longuement cette théorie aujourd'hui fort connue et presque populaire. Loin de nous d'ailleurs la pensée de discuter les infiniment petites analyses et les incommensurables développements de l'école associationiste. On peut en accepter une très-grande et très-notable partie. Qui peut nier que toutes les connaissances acquises par l'intelligence renferment des images groupées, associées, coordonnées,

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et que ce travail de coordination s'opère, dans la vie humaine, à pas lents? Mais d'abord n'y a-t-il pas un principe coordinateur? Et ce principe coordinateur quel estil? Ici, ce semble, une première et très-importante distinction est nécessaire.

Dans un milieu tout à fait identique vivent des êtres divers. Chacun d'eux ne pourra recevoir et ne retiendra du monde extérieur qu'un certain nombre limité d'impressions ; chacun organisera en lui-même un genre d'associations particulier. Gela est incontestable et cela doit avoir sa raison. L'unité de chacun de ces systèmes d'images, le principe directeur ou ordonnateur de chacun d'eux, je n'ai point de peine à les trouver, d'après la méthode même de l'école en question, si je m'en tiens au règne animal, l'homme mis à part. Ce qui détermine la nature et l'étendue des groupes d'impressions et d'images qui s'organisent dans la mémoire du lièvre, je le sais; je le sais aussi pour le chien, je le sais pour le chien d'arrêt, je le sais pour le chien sauveteur, je le sais pour l'oiseau de proie, soit diurne soit nocturne, je le sais pour le castor, pour l'abeille, etc., etc. La mémoire de chacun de ces animaux retient ce qui a impressionné ses sens ; mais -13ns n'ont été impressionnés que par ce qui intéressait ippélits; ses appétits n'étaient à leur tour déterminés qu.' parles besoins de son organisme, c'est-à-dire par la structure et l'état de cet organisme lui-même. L'organisme, si complexe qu'il puisse être, a son unité; il est même d'autant plus un qu'il est plus complexe. Dès lors, les besoins de l'animal, ses appétits, ses impressions, ses imaginations, ses systèmes d'images, tout cela conserve son unité. Jusqu'ici, rien n'est plus clair; voilà en effet un mode d'intelligence qui n'a rien de mystérieux. On peut munie en décomposer aisément les facultés d'après le système de M. Bain. M. Bain recmiuaii dans 1 intelligence trois facultés : le discernement, senti-

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ment ou conscience de la différence; la similarité, sentiment ou conscience de la ressemblance, la faculté de mémoire ou d'acquisition. — « Ces trois facultés, dit-il, « sont l'intelligence, toute l'intelligence, rien que l'intelli- « gence. » Tout être cependant ne remarque entre les choses, il n'apprend à connaître et par conséquent à se remémorer ni les mêmes différences ni les mêmes ressemblances. S'il est des phénomènes qui n'ont aucun rapport avec les appétits propres à l'animal que voici, cet animal sera devant eux comme s'il ne les voyait ni ne les entendait; souvent même on peut dire à la lettre qu'il ne les verra ni ne les entendra; il ne s'en formera donc et par conséquent n'en retiendra aucune image. D'autres phénomènes au contraire excitent ses premiers désirs, ils affectent efficacement ses sens : ils ont une place dans son imagination. Dès lors tout ce qui ressemblera à ces phénomènes au point d'exciter à un degré suffisant les mêmes sensations pénétrera clans son sensorium. Ce qui en différera au point de n'exciter en quoi que ce soit ni les mêmes désirs ni les répugnances ou les craintes étroitement liées à ces désirs, sera pour lui comme nul et non avenu; ce qui en différera au point de provoquer ces répugnances et ces craintes sera remarqué. Ainsi se formeront des associations et des systèmes d'images attirantes , des associations et des systèmes d'images repoussantes. Voilà l'intelligence de l'animal, toute son intelligence, pouvons-nous dire, en employant la formule de M. Bain.

L'homme lui-même, au dire de M. Bain et de beaucoup d'autres, ne fait que percevoir et retenir; il ne fait qu'accumuler des ressemblances et des différences. Mais quelles ressemblances, quelles différences cherche-t-il ? On répondra : celles qui ont, à quelque degré, affecté ses sens. La réponse ne suffit pas. Les sens de l'homme ontils la même fin que ceux de l'animal? Je veux dire : le

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ramènent-ils toujours sur lui-même? Ne lui font-ils perrevoir les choses que dans la mesure où ces choses intéressent immédiatement ses appétits? Il ne le semble pas. Toute sensation est de sa nature à elle, subjective, nous le reconnaissons ; c'est précisément pour cela que dans l'animal où tout se réduit à la sensation, tout est subjectif, même, nous l'avons vu, le semblant de langage que la nature lui a donné. Mais qu'est-ce que l'homme fait immédiatement de chacune de ses sensations? Un Signe. Il y' a dans toute sensation humaine ce double caractère : elle est d'abord représentative de la modification que notre organisme vient de subir, mais elle est ensuite, d'une certaine façon, représentative de quelque chose d'extérieur que nous considérons comme cause de notre modification. Est-ce à dire que la sensation corresponde avec une fidélité parfaite au phénomène extérieur, et que par la sensation nous saisissions la réalité même des choses? Nous ne le prétendons certes pas. En disant que toute sensation est pour l'intelligence humaine un signe, nous croyons nous exprimer clairement. Tout signe est relatif en ce sens que tout signe a une partie subjective qui l'empêche d'être un équivalent exact et complet de l'objet auquel il se rapporte. Mais il en est de la sensation signe comme il en est du signe plus particulier dont se sert le langage. L'esprit humain a hâte, pour ainsi dire, d'abandonner la partie subjective, matière du signe, et de la traverser pour aller droit à quelque chose qu'il juge exister en dehors de lui, indépendamment de lui et de sa manière d'être actuelle. On dira, si l'on veut, que nous ne connaissons Tordre des faits que par l'ordre de nos sensations, le temps que par la succession de nos états internes, Tespace que par la coordination de nos impressions tactiles ou visuelles. Tout cela est vrai. Mais il est vrai aussi que quand nous pensons au temps et à l'espace, nous pen-

sons toujours à un certain ordre ontologique d'où naît l'ordre phénoménal qui nous affecte. Nous ne considérons pas plus l'ordre phénoménal ou subjectif, que nous ne considérons, en prononçant un mot, ce que la matière première de ce mot peut emprunter à tel ou tel état physiologique de nos organes. Si la première et la plus humble de nos sensations n'avait pas déjà ce caractère de signe, aucune de nos sensations ne l'aurait. L'œil de l'oiseau peut embrasser cent fois plus d'espace que nous ; et que de sensations et d'images il est physiquement à même d'accumuler, de conserver, d'associer ! Pourtant sa vue ne lui servira jamais qu'à conduire et à assurer sa course rapide dans les airs ainsi qu'à lui faire de loin discerner sa proie. Si nous voulons, nous, décomposer et subdiviser nos sensations visuelles, nos sensations auditives, nos sensations tactiles, n'est-ce pas parce que nous voulons connaître surtout l'ordre des phénomènes extérieurs qui produisent ces impressions élémentaires ?

Mais encore une fois, il faut que, dans la sensation complexe et confuse, il y ait une première tendance et un premier mouvement de l'esprit pour se porter hors de lui-même à la recherche de l'objet extérieur. Autrement, que nous importerait de connaître les couleurs du spectre et les notes de la gamme ainsi que les diversités du poids, de la forme, de la résistance! Ce sont là des choses dont la vie animale n'a pas besoin. Dites maintenant, si vous le voulez, que tout le travail de l'intelligence consiste à associer et à ordonner des sensations et des images dans un ordre qui correspond à Tordre des phénomènes. Mais reconnaissez que l'association n'est pas une cause première : l'association ne peut expliquer la nature des choses associées, elle unit ces choses mais ne les fait pas. Ici, chez l'animal, sont associées des sensations et des images qui restent subjectives, et qui,

précisément à cause de cela, sont toujours toutes proportionnées clans leur nature, leur nombre, leur étendue, aux besoins de l'organisme. Là, chez l'homme, sont associées des sensations qui sont prises immédiatement pour des signes, c'est-à-dire qui ont une valeur objective, et dans lesquelles se manifeste dès le principe une activité capable d'initiative et de choix. Ge n'est pas l'association des idées qui explique la nature de notre intelligence : c'est la nature de notre intelligence qui explique la nature de nos associations d'idées.

Mais n'est-ce pas elle aussi qui explique l'ordre et le mode de groupement de nos associations ? Pour M. Herbert Spencer, ce groupement se forme dans notre esprit d'après le groupement lui-même des phénomènes. La fréquence des états psychiques est proportionnée à la fréquence avec laquelle la relation entre les phénomènes extérieurs correspondants a été présentée dans l'expérience. Il semble que ce mot d'expérience dise tout et suffise à tout. Mais l'expérience de chaque être n'est pas la même. Faut-il le répéter? Chaque animal a exclusivement l'expérience de ce qui intéresse ses appétits, de ce que l'excitation de ses besoins le force, pour ainsi dire, à connaître. L'homme travaille librement à étendre son expérience, et que cherche- 1— il dans ce travail ? Ce qui intéresse ses besoins, dira-t-on? Soit, mais il est organisé de telle sorte que ses besoins eux-mêmes, il ne («faire sûrement que par la science de ce qui csf. Ce qui est, voilà donc l'objet de ses recherches et le lmf de son expérience. Mais il ne conçoit l'existence que dans de certaines conditions. Un être lui est révélé par Ou tels caractères particuliers? Il voudra connaître les autres caractères qui le constituent, parce qu'il est convaincu que tout être est un ensemble de parties si bien ajustées qu'il est impossible que les unes existent san> l«s autres. Un phénomène quelconque a-t-il frappé

l'un de ses sens? Il voudra trouver les autres phénomènes qui se rattachent à celui-là par des rapports le plus souvent cachés, mais dont il obtient la révélation à force de questionner la nature. Chercher ce qui est, équivaut donc pour l'homme à chercher les types des êtres et les lois des phénomènes. Il ne les trouve qu'à pas lents, sans doute. Mais ce n'est point à pas lents qu'il a acquis le désir de les chercher et la conviction secrète qu'ils existent. Cette vérité a été mille fois démontrée.

Qu'on prenne l'intelligence dans ses formes inférieures, dans les degrés les plus humbles de son développement, dans l'homme sans instruction, dans le sauvage, dans l'enfant. Ce qui caractérise la faiblesse des jugements et des raisonnements de ces êtres, tout le monde le sait, ce n'est pas l'ignorance d'un ordre naturel, c'est la méconnaissance de l'ordre vrai par suite d'une excessive promptitude à le vouloir connaître ou deviner. La logique savante n'a jamais eu besoin d'apprendre aux hommes l'usage de l'induction : elle n'a eu qu'à leur en montrer les difficultés et qu'à leur apprendre à ne pas les précipiter, comme ils y tendent tous sans exception; c'est Bacon lui-même qui l'a dit. D'après M. Herbert Spencer, il semble que nulle au début de la vie, la croyance à un ordre systématique des choses, c'est-à-dire à un ensemble de types et de lois, doit augmenter et se fortifier au fur et à mesure des expériences. Mais bien souvent, au contraire, cette croyance paraît péricliter et avoir besoin d'être fortifiée de nouveau dans la suite de la vie. L'enfant ne doute pas que chaque chose ait sa raison, il faut qu'on lui donne cette raison instantanément ; puis peu à peu sa curiosité s'affaiblit et en quelque sorte se décourage. Si plus tard sa curiosité renouvelée a toujours besoin de patience, c'est parce que sa croyance innée est toujours obligée de lutter contre

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les démentis réels ou apparents de l'expérience. Cette expérience, il en combine de mille manières les éléments dans sa pensée jusqu'à ce qu'il soit arrivé à des types et à des lois qui le satisfassent, c'est-à-dire à des types et à des lois où tout se tienne avec suite et unité. Chemin faisant, ses associations se modifient, suivant qu'il a cherché cette satisfaction avec plus ou moins de vivacité, de constance ou de légèreté, dans tel ou tel ordre de faits, et qu'il a plus ou moins bien réussi à l'obtenir.

Cette préoccupation dont nous parlons, il n'est pas nécessaire d'aller en chercher la trace jusque dans la science. Nous en remarquons les effets dans la formation des idées générales, ou pour mieux dire dans la formation de nos idées, car toutes sont générales comme les racines des mots qui les expriment. M. Herbert Spencer reconnaît que ces associations -qu'on appelle idées générales n'existent que dans l'homme actuel. Il faut, dit-il, avoir analysé et connu distinctement un grand nombre d'attributs spéciaux pour pouvoir établir des ressemblances entre des choses d'ailleurs très-distinctes, mais dans lesquelles on reconnaît quelques attributs communs. « Et ce n'est que dans l'espèce humaine, ajoute-t-il, que cette extension en généralité se développe l. » Toutes les associations précédentes, M. Herber Spencer les expliquait par un ajustement de plus en plus exact et de plus en plus étendu de l'organisme aux phénomènes extérieurs, par une correspondance croissante des impressions et des représentations avec les faits externes qui les avaient provoquées. Tout alors se réduisait facilement au parallélisme des rapports internes et des rapports externes « concrets ». Aussi n'était-il point difficile, on le conçoit, d'attribuer de telles associations aux animaux. Mais dans les idées

1. Herbert Spencer. Principes de Psychologie, trad. par MM. Ribot et Espinas. Tome I,r.

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générales s'organisent des rapports internes qui « ne sont point particuliers à des classes de choses définies.. . qui n'ont point de substratum concret particulier. » Gomment l'intelligence en arrive-t-elle là? « On ne peut, avoue M. Spencer, connaître distinctement comment on y arrive. » Pour toute explication, le philosophe anglais nous parle d'un débrouillement graduel qui sépare les propriétés l'une de l'autre et finit par une aptitude à les reconnaître sous une forme abstraite. Nous allons essayer d'opposer à ces hypothèses des faits positifs : nous montrerons comment l'abîme indiqué par M. Spencer entre l'expérience particulière et concrète et l'expérience qui généralise est plus grand qu'il ne le croit. Des exemples authentiques nous feront toucher du doigt comment le débrouillement graduel des impressions de l'animal se fait dans un sens tel et obéit à une loi telle que parvenir aux idées complexes, aux idées abstraites et générales est impossible pour lui. Si en effet le développement des associations animales et celui des associations humaines se font en sens inverse, l'un ne peut évidemment préparer et amener l'autre. Mais que l'on veuille bien suivre et méditer les deux expériences que voici. Nous avons analysé plus haut des actions réputées intelligentes et nous avons montré que tout s'y réduisait au pur instinct. Nous allons avoir ici la contrepartie de nos premières études, en constatant que l'association ne peut donner à l'animal le moyen de parvenir à des actes intelligents.

La première de ces expériences se trouve dans Max Miiller * qui désigne le laboratoire dans lequel elle fut faite. Un brochet avalait tous les petits poissons que l'on mettait dans son aquarium : il fut séparé de ses victimes par un carreau de verre. Il ne pouvait plus les

l. Leçons de Max Miiller, Sur le langage. Revue des Cours littéraires, tome XII.

atteindre, il ne cessait pas de les voir. Or, toutes les fois qu'il fondait sur eux, il se heurtait les ouïes contre le verre, et parfois avec tant de force qu'il restait ensuite couché sur le dos comme mort. Il se relevait pourtant et recommençait ses élans; mais ses élans devinrent de plus en plus rares, et au bout de trois mois ils finirent par cesser complètement. Arrivé à cet état d'ajustement ou de correspondance de ses impressions et de ses désirs avec la nature de son milieu, il fut laissé ainsi enfermé et solitaire pendant six mois. Au bout de six mois on retira le carreau de verre de l'aquarium et on rendit au brochet la liberté de circuler parmi les autres poissons. C'était les mêmes que ceux qu'il avait poursuivis en vain et qu'il s'était lassé de désirer. Gr parfois il se dirigea vers eux, mais quoique nul obstacle ne s'interposât plus entre eux et lui, jamais il n'en toucha un seul; il s'arrêtait toujours à la distance respectueuse d'un pouce environ et se contentait de partager avec ses compagnons la nourriture qu'on déposait dans l'aquarium. Aussitôt cependant qu'un poisson étranger était introduit dans l'aquarium, le brochet l'avalait sans hésiter. Au bout d'une quarantaine de repas, période pendant laquelle il avait respecté ses anciens compagnons de la première série, il fallut le retirer de l'aquarium à cause de sa grande taille.

On répète souvent que la science n'arrive à la précision et à la certitude définitive que par les expérimentations. Or en voilà une où tout est parfaitement clair et où sont mis en pleine lumière deux ordres de faits bien distincts : les uns concernent l'aptitude de l'animal à se souvenir et à se laisser dresser par des sensations associées; les autres concernent sa prétendue aptitude à réfléchir et à généraliser, la première pouvant être avec le temps poussée fort loin, la seconde étant nulle. Mais reprenons les faits. Le brochet est habitue à poursuivre et à dévorer

sans peine les petits poissons quand l'image de ces petits poissons arrive à son système visuel. Cette image persistant à y arriver malgré le carreau de verre, pendant quelque temps encore il s'élance aveuglément sur sa proie ; on nous dit même qu'il lui faut trois mois pour se résigner à rester tranquille et à ne pas user inutilement ses forces contre l'obstacle. Pourquoi tout ce temps lui a-t-ilété nécessaire ? Parce qu'à ses anciennes associations devaient s'en substituer de nouvelles, et qu'il ne pouvait associer entre elles que des impressions essentiellement subjectives. Disons encore, pour employer la terminologie de M. Spencer : la répétition prolongée des mêmes sensations était nécessaire pour établir en lui une succession de rapports internes parallèles à des rapports externes concrets. L'idée abstraite et générale d'obstacle, il n'était pas fait pour l'acquérir. Mais en revanche, une fois que ces associations visuelles sont organisées en lui, quelle ténacité n'a pas cette seconde nature! Au bout de six mois l'obstacle est retiré : il n'en remarque pas plus l'absence qu'il n'en avait remarqué la présence pendant les trois mois qu'il avait passés à se heurter contre lui. Seulement l'image de chacun des poissons qui sont là s'est associée dans son souvenir avec la sensation aussitôt renouvelée, c'est-à-dire avec l'image d'un choc douloureux : en conséquence il s'abstient. Ceci achève de nous montrer que le carreau de verre n'a jamais donné lieu dans l'état mental du brochet qu'à une sensation toute subjective et qu'à une image de même nature; car, au bout de quelque temps, une fois l'ajustement terminé, que le carreau de verre y soit ou qu'il n'y soit pas, l'animal se conduit absolument de même et n'est uniquement guidé que par l'association que nous venons d'analyser. Mais des poissons nouveaux sont introduits, autre phase ! Il n'a jamais souffert de les poursuivre, ceux-là : son instinct primitif qui le pousse à

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dévorer des poissons l'entraînera donc irrésistiblement vers eux : il les dévorera. Mais quoi? Cette nouvelle expérience ne lui fera-t-elle pas remarquer que poissons anciens et poissons nouveaux sont tous également des poissons, qu'ils circulent tous avec une égale liberté dans un même milieu et qu'il peut également s'approcher des uns et des autres? Il ne pourra pas faire cette simple comparaison, lui qui sait reconnaître, sans se tromper, ses anciens compagnons de captivité ? Eh bien ! non ! Cette comparaison si simple, il ne la fait pas, apparemment parce qu'il est incapable de la faire. On dira que c'était sans doute un brochet plus bête que les autres et que les poissons, en général , ne brillent pas par leurs facultés psychiques.... A la première de ces objections je répondrai que ce brochet avait une mémoire et une faculté de discernement animal assez remarquables, puisqu'au bout de six mois il se rappelait l'insuccès de ses anciens efforts contre les poissons qui étaient là et qu'il se gardait de confondre les nouveaux venus avec les anciens. Donc les facultés instinctives n'étaient pas plus faibles chez lui que chez ses congénères. D'autre part, on dit que les poissons sont stupides. M. Darwin ne l'admettrait pas. Mais d'ailleurs, il faut s'entendre. Quand leurs instincts sont enjeu, on les voit s'adapter tout comme les autres à ce qui peut créer une association entre un fait concret, intéressant directement ces instincts et une sensation subjective les intéressant également. On peut dire qu'ils y réussissent tout aussi bien que les animaux supérieurs, et nous n'avons sur ce point qu'à renvoyer à notre chapitre sur la prétendue raison in verso d l'instinct et de l'intelligence. Dans tous les cas, voici le récit d'une expérience faite sur un chien. Ello est moins piquanto et moins neuve que la première; mais enfin elle met en lumière un fait intéressant. Jo remprunte à un chroniqueur aussi compétont que spirituel,

qui parle souvent des animaux et qui paraît les avoir observés de très-près.

L'écrivain a observé, comme nous tous, que les chiens sont très-frileux. Cette observation est le point de départ de son expérience. « Grand admirateur, dit-il, de l'intelligence canine (remarquez bien ceci, vous n'avez pas devant vous un philosophe trop prévenu en faveur de la supériorité de l'homme), j'ai voulu voir ce dont elle était capable, sollicitée par ses impérieux appétits de calorique.... C'était un griffon auquel, comme on dit, il ne manquait que la parole, et de plus enragé pour le chauffage. A plusieurs reprises, en choisissant toujours les journées froides, je disposai dans l'âtre une petite lampe à la portée d'un joli tas de copeaux. Il suffisait de rapprocher une de ces brindilles de la flamme pour avoir une de ces joyeuses flambées dont mon animal était si friand. Je l'observai : il vint, selon son habitude, s'asseoir sur la queue devant le foyer ; il y resta pendant quelques minutes, grelottant, contemplant mélancoliquement ce lumignon qui chauffait si peu, puis s'en alla se coucher dans un coin. Au bout de quelques instants, il reprit son premier poste en accentuant son attitude douloureuse. L'idée de pousser un des copeaux sur la lampe ne se fît pas jour dans son cerveau, bien que, pour lui en faciliter la conception, lui prenant la patte, je lui démontrasse plusieurs fois le brillant résultat qu'il

pouvait obtenir d'un de ces mouvements Je ne doute

pas cependant, ajoute l'observateur que nous citons, qu'on ne puisse dresser un chien à allumer mécaniquement du feu, comme on le dresse à toutes sortes d'autres tours de force ; mais cela n'infirmerait pas nos conclusions qui sont que tout acte complexe est absolument hors de la portée de l'intelligence animale K »

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