Même ouvrage, 4e partie, cb
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promptement en exercice. Mais de ce que l'une succède à l'autre, est-ce à dire qu'elle en provienne? On dira : instinct et raison, ce sont des mots. Il n'y a que des expériences et des actions qui se compliquent de plus en plus. — Il y a sans doute une complexité qui s'accroît singulièrement quand on passe de l'animal à l'homme. Mais dans l'homme cette complexité n'est pas seulement bien plus étendue; elle s'ordonne, elle s'intègre, comme on dit, c'est-à-dire elle se ramène à l'unité. Or, sans vouloir aucunement transformer la confusion et l'ordre en deux entités scholastiques, il est bien permis de se demander s'il suffît que la complexité des relations menace de produire la confusion pour que l'ordre et l'harmonie s'ensuivent aussitôt.
Cette théorie des associationistes suppose d'ailleurs chez tous les êtres vivants un développement partout égal et continu, où la simplicité des actes et leur aveugle nécessité seraient toujours en raison directe l'une de l'autre. Or, c'est là une erreur de fait. Certains animaux, nous l'avons bien vu, peuvent accomplir des actes relativement très-compliqués , quand les mouvements que ces actes exigent ainsi que les sensations et les imaginations qui s'y rapportent sont sous la dépendance de l'instinct propre à l'espèce. Mais dès que cet instinct n'est plus intéressé, l'animal devient stupide, absolument incapable d'établir la moindre complexité dans ses souvenirs et dans ses actes. Une poule a trouvé moyen, grâce à une lente et graduelle accoutumance, de sortir et de rentrer par une issue étroite et cachée qu'elle n'avait découverte que par hasard? Elle saura toujours la retrouver. Bouchez ce trou et ouvrez toute grande une porte à laquelle la bête n'a pas été habituée. Elle passera devant toute effarée et aura une peine incroyable à rentrer dans le poulailler, quelque désir qu'elle en ait. Le rat qui porte encore intacte sa longue queue peut
l'association et la raison 221
aller et venir, retrouver son chemin, deviner son butin comme prévoir la venue de son ennemi, ajuster enfin toutes ses démarches à des circonstances très-variées. Un physiologiste déjà connu par ses travaux sur les organes du toucher, nous a expliqué ces facultés K II a trouvé dans la queue du rongeur tout un appareil de toucher passif très-riche en filets nerveux compliqués et d'une grande délicatesse. Gomme il exposait sa découverte à la Société de Biologie, un autre savant plus connu encore, M. Paul Bert, qui avait fait de ces mêmes animaux les sujets habituels de ses intéressantes expériences sur la greffe animale, fit aussi cette curieuse remarque. Gela m'explique, dit-il, pourquoi ces bêtes sont comme frappées de stupidité et d'impuissance quand elles ont la queue coupée. J'en ai vu qui, privées de cet appendice, ne savaient même pas se sauver d'une boîte toute ouverte. Ainsi, c'est par sa queue que le rat se conduit, et c'est, pour ainsi dire, au bout de sa queue qu'il a son intelligence, comme un chien l'a dans son nez. Coordonner un grand nombre d'impressions et d'images, il le pouvait quand toutes ses sensations se groupaient d'elles-mêmes autour de celles qu'il devait à son sens prédominant. Mais pourquoi n'a-t-il pas suppléé à ce sens par un autre, comme le ferait l'homme le moins intelligent? Il a le sens de la vue : il pouvait associer les impressions de ce sens avec celles des autres, de l'ouïe par exemple. Et pourtant, il n'en a rien fait. Ainsi était notre brochet qui pouvait reconnaître certains poissons au bout de six mois, parce que chacun d'eux avait été pour lui l'occasion de souffrances i« itérées, mais qui ne savait même pas s'apercevoir do la suppression de l'ancien obstacle. Rappelons enfin quo chez beaucoup d'espèces où il semble que tout se réduise
1. M. Jobert, professeur de zoologie et de physiologie à la faculté des sciences de Dijon.
222 L'ÉVOLUTION psychologique
à un mécanisme simple et uniforme, la répétition des actes imposés par ce mécanisme ne laisse pas que de donner lieu assez souvent à des variations surprenantes. En résumé, un animal saura très-bien exécuter tel ou tel acte plus compliqué, et il sera tout à fait incapable d'en exécuter tel ou tel autre qui, en soi, l'est beaucoup moins ; et le même contraste apparaîtra dans ses souvenirs. Si un être a l'instinct ou la raison, ce n'est donc pas parce que ses actes et ses souvenirs se seront compliqués sous l'agglomération des expériences. La vérité, la voici. Pour que des actes ou des faits psychologiques quelconques puissent être, malgré une certaine complexité, retenus par l'animal , il faut qu'ils aient une unité. Dans la bête, ce qui établit cette unité, c'est son instinct spécifique. L'instinct est-il en jeu ? Une vie psychologique relativement très-riche est possible. L'instinct n'est-il plus en jeu? Toute vie psychologique est supprimée, et cela dans le même individu. A parler rigoureusement, l'homme n'a pas d'instinct; mais il a la raison, c'est-à-dire le besoin inné de chercher partout l'ordre, la suite, la convenance, l'unité. Cette raison est cause et non effet de l'organisation de ses expériences. Car les expériences , même chez l'animal , ne s'organisent pas toutes seules. Quand le principe organisateur de l'animal proprement dit fait défaut, il faut bien en reconnaître un autre qui, à un ordre parfait dans sa sphère, mais limité, fait succéder un ordre faillible, mais capable de se perfectionner et de s'étendre. L'unité ne peut sortir de la multiplicité toute seule, pas plus que l'harmonie ne peut provenir de la confusion et l'ordre du désordre.
Nous sommes donc arrivés à reconnaître que nulle expérience, nulle accumulation et organisation d'images ou d'idées ne peut développer l'intelligence humaine, si l'intelligence humaine ne préexiste pas, ou du moins si elle n'est, pour ainsi dire, posée d'avance dans les lois et tendances de la raison. Mais une théorie nouvelle vient encore nous disputer ces conclusions. Que l'expérience de chacun de nous ne se forme pas au hasard, qu'elle se développe dans certaines directions paraissant prévues à l'avance, et qu'elle se coordonne suivant des lois que l'individu n'est pas maître de changer, on le reconnaît. Mais on prétend que ces lois n'ont rien ni d'éternel, ni d'immuable , ni d'absolu. Elles résument l'expérience des siècles passés, accumulée et transmise par voie d'hérédité. Nul n'a exprimé cette idée plus hardiment et plus nettement que M. Spencer. Quant aux prétendues formes de la pensée, dit-il, il y en a, si Ton entend par là des tendances héréditaires, croissant de génération en génération et qui dans chaque individu préexistent, en quelque façon, à son expérience propre. L'esprit n'est donc pas une table rase : il n'est pas réduit à une réceptivité passive ; mais ce qui est inné dans l'individu est acquis dans la race. Ces relations fondamentales prédéterminées, ces formes de l'intuition existent dans le système nerveux : elles ont été établies par des expériences. accumulées dans les organismes précédents K
En un mot, suivant M. Spencer et son école, le cer-
L Principet de Ptychologie.
veau représente une infinité d'expériences recueillies pendant l'évolution de la vie en général. Les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital; et elles ont ainsi monté lentement jusqu'à ce haut degré d'intelligence qui, latente dans l'esprit de l'enfant, doit continuer encore , dans l'adulte bien doué, sa marche ascendante. En effet, ces modifications à l'état latent sont ensuite développées par les premières expériences de l'individu et se déterminent de mieux en mieux par la multiplication des expériences.
On le remarquera, cette hypothèse, dans l'esprit de ceux qui la soutiennent, doit au moins les trois quarts de sa valeur aux théories que nous avons combattues dans les chapitres qui précèdent. Elle suppose établi que dans la vie même de l'individu « les cohésions psychiques » correspondent aux cohésions de phénomènes, que les relations externes produisent les relations internes , que les relations absolues et les relations simplement probables ont des caractères tangibles et visibles qui se reflètent d'eux-mêmes dans notre expérience, et ainsi de suite.
Il y a plus. Elle suppose établie, fixée et éclaircie toute la théorie darwinienne de l'évolution. « Si, dit M. Spencer, la doctrine de l'évolution est vrais, si l'esprit ne peut être compris que par son évolution, si les animaux les plus élevés n'ont acquis que par des modifications accumulées dans un passé sans bornes leur organisation bien intégrée, très-définie et très-hétérogène, si le système nerveux développé de ces animaux n'a atteint que peu à peu sa structure et ses fonctions complexes, nécessairement les formes corrélatives de l'intelligence ont dû naître par degrés. » Cette explication semble au premier abord impossible sans doute à démontrer directement, mais aussi impossible à réfuter. Réfugiée dans un passé sans bornes, elle défie toute vérification, et abritée par
la vaste théorie de l'évolution, elle prétend ne pouvoir être vaincue que si cette dernière elle-même est renversée. Mais sans nous astreindre ici à une réfutation disproportionnée, nous pouvons montrer que cette hypothèse est en elle-même peu intelligible et en contradiction avec des lois établies par la science positive ellemême.
La nature et le rôle de l'hérédité sont entendus par les savants de deux manières : d'une manière restreinte et d'une manière large (ces deux expressions vont être éclaircies dans le cours de notre développement). En quoi consiste l'hérédité organique ? se demande un écrivain qui, avec une très-sérieuse compétence et point de parti pris, tient périodiquement de nombreux lecteurs au courant des problèmes posés ou résolus par la science. « L'hérédité organique, répond-il, est la reproduction dans les descendants d'un être, en dehors des caractères spécifiques et qu'on pourrait qualifier de nécessaires, de certaines particularités individuelles qui ne sont pas nécessaires à l'espèce ; ces caractères particuliers peuvent être, suivant les cas, avantageux ou nuisibles. » Attachons-nous tout d'abord à cette hérédité ainsi entendue, et considérons-la dans l'homme. Nous la voyons en quelque sorte fonctionner sous nos yeux. Pouvons-nous, d'après les faits les mieux avérés, nous former quelque idée nette de son action ?
En ce qui concerne la maladie, l'action de l'hérédité est malheureusement des plus évidentes. Soit qu'elle transmette directement le mal lui-même, lorsqu'il a infecté chaque cellule ou chaque goutte de sang dans l'organisme du père ou de la "mère, soit qu'elle communique seulement une disposition fâcheuse à contracter le mal ou, si l'on veut, un milieu trop favorable à son développement, il est certain qu'elle transmet très-souvent les maladies les plus diverses. Il n'est même pas néces-
saire, pour en reconnaître les effets, que la maladie du descendant soit exactement celle de l'ascendant. On sait qu'en passant d'une génération à l'autre les maladies peuvent subir des métamorphoses. Au rhumatisme articulaire succédera la chorée, ou inversement. Un mélancolique donnera la vie à un maniaque ; un maniaque qui aura pu procréer produira un imbécile ou un idiot. Qu'un accusé, dont la conduite offre d'ailleurs les marques' voulues d'une impulsion irrésistible, ait pour père un i alcoolique », l'aliéniste verra en lui l'influence de l'hérédité tout aussi sûrement que si tel ou tel de ses parents avait souffert d'une propension irrésistible au même crime. La médecine retrouve sous ces formes différentes la continuation ou le développement d'un état morbide primitif. Donc, encore une fois, pour ce qui est de la maladie, de la maladie purement physique et aussi de la maladie mentale (qu'on peut qualifier de maladie mixte), l'hérédité est une puissance redoutable qui produit les effets les plus lointains et souvent les plus désastreux.
L'action de l'hérédité est fréquente encore, — mais vraisemblablement un peu moins — dans la transmission d'aptitudes qui tiennent à un état caractérisé des organes des sens. La justesse et la délicatesse de l'oreille peuvent être héritées comme la presbytie, la myopie, peuvent l'être. On sait encore que bien des tendances et des goûts tenant soit à la conformation des organes, soit à de longues et persistantes habitudes, se transmettent. Mais n'est-il pas permis de dire que ces legs du sang sont plus souvent pour celui qui les reçoit une gêne qu'un seco urs ? Par cela seul que ces goûts , ces tendances, ces manières d'être, ont modifié l'organisme assez profondément pour qu'il en garde des traces durables et transmissibles, est-ce que le descendant qui en hérite ne reçoit pas avec la vie des impulsions déjà quelque peu tyranniques, sinon encore irrésistibles? Pour
que la propulsion se fasse sentir à travers l'organisation et avant toute habitude librement contractée par les efforts personnels, ne faut-il pas qu'il y ait quelque excès, quelque rupture d'équilibre , quelque prédisposition presque maladive ? Il est des mathématiciens de naissance, on le dit. Mais est-on sur que ceux-là soient les meilleurs ? Et n'a-t-on pas vu bien souvent de ces aptitudes innées, touchant de fort près au mécanisme, être accompagnées d'une faiblesse relative des autres facultés intellectuelles, faiblesse qui enlevait à l'aptitude prédominante toute vertu d'invention, toute puissance de perfectionnement et de progrès l ?
Au-dessus de ces prédispositions et aptitudes viennent les qualités mentales ou affections, la vertu ou le talent. On prétend, nous le savons, que l'hérédité joue ici un très-grand rôle. Mais l'a-t-on vraiment démontré? Et pouvait-on le démontrer? Gomment donc la vertu de l'ascendant assurerait - elle la vertu du descendant, quand le même individu qui, assurément, conserve son organisation personnelle, peut tour à tour acquérir et perdre la vertu, la reconquérir de nouveau? Je dirai la même chose du talent, quoique l'assertion doive sembler plus étonnante. Mais, qui n'a pas vu se perdre sans retour des talents jugés prodigieux? Qui n'a pas vu des intelligences ordinaires s'élever sensiblement au-dessus du commun par leur volonté soutenue ? C'est qu'il n'y a ni vertu ni talent sans effort personnel et libre ; et c'est là ce qui ne se transmet pas. L'éducation le peut faire sans doute dans une très-large mesure, et c'est ce qu'on nous semble méconnaître dans la plupart exemples qu'on allègue en faveur de l'hérédité. Certes, il ne nous manque pas d'écrits où l'on nous
1. Il no faut pas prendre pour le talent ce qui n'en est que la ma- . La justesse de l'oreille, par exemple, n'est pas encore le talent ma h i cal.
228 l'évolution psychologique
explique l'étonnante influence de l'exemple, la contagion de l'imitation même entre gens qui n'ont rien de commun l'un avec l'autre. Gomment veut-on que ces mêmes influences n'aient pas un pouvoir immense sur les habitudes du caractère et de l'esprit, quand elles s'exercent dès le jeune âge, avec suite et persévérance, avec une insensible continuité, dans une même demeure, soutenues par le concours de l'affection et de l'autorité?
Mais les partisans de la transmission héréditaire universelle usent, sans s'en douter, d'un subterfuge qui altère beaucoup la valeur de leurs statistiques. Ils mettent dans une même catégorie toutes les manières d'être, bonnes ou mauvaises, du caractère ; et ils croient pouvoir conclure, pour ainsi dire, en bloc. Mais d'une certaine transmission des vices, peut- on conclure à une égale transmission des vertus? Est-ce que le vice n'accuse pas une diminution de cette liberté personnelle qui est la condition même de la vertu ? Est-ce que la fatalité du penchant au vice ou au crime, quand elle existe, n'accuse pas une prédominance anormale du physique sur le moral et, comme nous le disions plus haut, un manque d'équilibre qui est tout au moins un commencement de maladie? Or, on conçoit très-bien que la génération puisse transmettre une organisation toute prête à se déchaîner au point de rendre le moral esclave du physique. Peut-elle assurer par avance un moral assez fort pour vaincre ou diriger le physique ? Voilà ce qui se comprend moins. Aussi la transmission héréditaire des vices est-elle, on peut l'affirmer, beaucoup plus fréquente que la transmission héréditaire des vertus, à supposer que celle-ci soit possible.
Au-dessus des vertus et des talents, nous arrivons enfin à la sainteté ou perfection morale et au génie. Mais ici le rôle et l'influence de l'hérédité ne sont pas seule-
ment très-restreints et très-contestables : ils sont absolument nuls, et sur ce point tout le monde est d'accord.
Réfléchissons un instant sur ces diverses influences de l'hérédité considérée comme transmettant des caractères individuels particuliers ; la loi suivante se dégage : cette hérédité-là peut sans doute créer mille diversités insignifiantes qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, et qui apportent simplement dans la répétition du type spécifique des variétés inévitables; mais en général, elle joue un rôle beaucoup plus dangereux que bienfaisant; rarement elle améliore, souvent elle grossit et développe le mal, c'est une force perturbatrice.
Est-ce à dire, nous objectera-t-on, que le père et la mère ne puissent transmettre à leurs enfants une organisation saine et bien pondérée, toute préparée par avance aux efforts qu'on lui demandera pour développer harmonieusement les meilleures formes de la vie? Estce à dire qu'une famille, une race, une nation même ne puissent assurer aux bienfaits d'une hygiène réparatrice une influence durable et croissante? A Dieu ne plaise que nous soutenions le contraire. Nier cela serait nier l'évidence. Mais, quand les représentants d'une famille transmettent ainsi, de génération en génération, des organismes de mieux en mieux équilibrés, est-ce qu'ils s'éloignent du type spécifique? Est-ce qu'ils y ajoutent un organe nouveau? Est-ce qu'ils lui donnent quelque fonction nouvelle? En aucune manière. Ils maintiennent ou ils restaurent la pureté du type humain : ils lui donnent l'énergie nécessaire pour vaincre ou pour prévenir l'action de toute force perturbatrice. La médecine nous citera peut-être certains cas d'immunité héréditaire contre telle ou telle maladie. Mais ces cas sont rares, peu étudiés , par conséquent peu clairs , et il est certain qu'une organisation complète qui ne pécherait ni par excès ni par défaut, qui permettrait tous les modes
de l'activité humaine, sans en imposer aucun, constituerait en somme le plus souhaitable et la meilleure des immunités.
Telle est la loi que nous croyons constater dans la transmission des organismes humains : l'hérédité ne peut faire subir au type spécifique un changement de quelque importance sans lui nuire. Nous ne voulons pas généraliser cette loi outre mesure. On cherche beaucoup, depuis quelques années, à établir une sorte d'identité entre les lois du monde moral et les lois du monde physique, entre le progrès dans l'ordre politique ou social, et le progrès dans la nature. Ces comparaisons offrent le plus grand intérêt. Mais on ne doit les faire qu'avec les réserves voulues, mutatis muiandis. Dans l'histoire des sociétés humaines, nous le croyons, c'est d'une variation particulière que naissent souvent les plus magnifiques progrès ; car, comme le dit le bon sens populaire, il faut un commencement à tout, et il est évident que si, dans les nations qui ne connaissent pas la liberté, le progrès est si difficile et si lent, c'est que la tyrannie ne laisse à aucune variation individuelle le pouvoir de s'essayer. Mais en transformant touV autour d'elle, la raison ne se transforme pas elle-même. En trouvant toujours de nouveaux moyens d'étendre et d'affermir le règne de la justice, elle ne change pas la nature de la justice. En trouvant de nouveaux moyens d'exprimer ou de produire le beau, elle ne change pas la nature du beau. On peut dire qu'elle se fortifie en se développant, et que l'homme devient d'autant plus homme qu'il s'efforce davantage de multiplier et de varier les manifestations de son génie. Donc, de ce fait que les progrès de l'humanité ont pour conditions le plus souvent des variations individuelles, on ne peut conclure que la loi de l'organisme humain soit de varier au point de changer ses caractères essentiels. Le type de la raison et de l'in-
telligence humaine ne change pas : car la fécondité de la raison est sans limites; elle peut produire indéfiniment sans cesser d'être elle-même ; plus elle varie ses œuvres et plus elle se consolide. L'organisme humain n'a pas, lui, la même vertu; le plan sur lequel il est construit n'admet pas ces variations successives : tout ce qui tend à modifier ce plan, l'ébranlé aussitôt, mais sans lui faciliter aucun passage à une forme autre ou meilleure. Si les particularités individuelles que l'hérédité transmet ne sont pas vite annulées ou tout au moins réduites par d'autres influences plus conformes au type normal et moyen de l'espèce humaine, ces particularités s'accusent : l'altération du type se prononce ; mais qu arrive-t-il? La nature réprime bientôt cette sorte de révolte par la stérilité ou par la mort.
Nous demandons cependant à faire encore une distinction. Il est fort possible (possible, disons-nous) que cette loi ne s'étende pas absolument aux organisations du règne animal proprement dit. L'éternelle providence a voulu, sans nul doute, que dans cet univers qui déroule aveuglément ses destinées, les êtres vivants pussent résister aux inévitables changements de la matière inorganique. Avec l'intelligence et la science qui en découle, l'homme a le pouvoir de résister victorieusement sans changer de nature; car cette nature même est capable de modifier son milieu et de s'organiser avec les matériaux les plus divers des conditions de vie qui lui conviennent. L'animal ne peut rien sur son milieu, et les conditions de vie que ce milieu lui fait, il faut qu'il les subisse. Dès lors, peut-on dire, si quelque perturbation se produit dans l'univers, les espèces animales ne peuvent survivre qu'en étant elles-mêmes modifiées ot adaptées lentement à la nature nouvelle de leur milieu. Le raisonnement, nous le reconnaissons, a sa valeur. Seulement, si la variabilité des espèces repose précisément sur ce carac-
232 l'évolution psychologique
tère passif de l'animal, ne serait-il pas absurde de vouloir faire sortir de cette passivité même des facultés d'un ordre tout inverse, comme le sont celles de la personne humaine?
Quoi qu'il en soit, pour ce qui concerne l'espèce humaine, les faits, ce semble, nous le prouvent : l'hérédité peut propager chez elle des caractères individuels particuliers ; mais cette propagation nuit plus qu'elle ne sert. Donc, pour en revenir à la question qui nous occupe, est-il possible d'attribuer à l'hérédité la création d'une faculté telle que la raison? L'hérédité peut développer, avec la surexcitation d'une partie du système nerveux, une aptitude particulière ; mais cette aptitude, si la même influence se prolonge d'une génération à l'autre sans contrepoids, arrive promptement à la manie. Du moment où les lois de la raison, ainsi que nous l'avons établi, président à l'organisation des expériences, rendent seules cette organisation possible et par conséquent la précèdent, elles ont constitué dans l'intelligence du premier homme des caractères spécifiques et nécessaires. Supposer qu'elles ont pu naître accidentellement de variations survenues dans un organisme inférieur est une hypothèse obscure, invraisemblable et en contradiction avec les faits.
Mais, nous l'avons fait pressentir au commencement de ce chapitre, il est des savants qui entendent l'hérédité dans un sens beaucoup plus large. Pour eux, c'est en donner une définition incomplète et arbitraire que d'en faire uniquement l'agent de transmission de certaines particularités. De caractères perpétuellement nécessaires ou spécifiques, il n'y en a pas. Tous les caractères des êtres vivants sans exception ont eu leur origine, à un jour marqué ; ils ont eu leur période embryonnaire, leur période de développement et de consolidation, etc. Dans toute organisation tout est le
produit de variations accumulées et transmises, en un mot tout est le produit de l'hérédité, la raison comme le reste.
Pour admettre une telle théorie, il faudrait commencer par la comprendre. Or, s'il est sur la génération une loi qui paraisse appuyée sur les faits, c'est hien celle-ci : le semblable engendre le semblable; loi que M. Gh. Robin réduit à la tendance qu'ont les éléments anatomiques des corps vivants à former des éléments semblables à eux. La génération ou, si l'on veut, l'hérédité, travaille donc à maintenir, en le propageant, ce qu'elle a reçu. On dira : mais d'où viennent tant de différences de détail dans l'organisation des descendants? La réponse est facile. Un être vivant n'est pas le produit d'un seul et même facteur, ni même de deux. Le concours de deux parents suffirait déjà à expliquer des diversités dans la résultante de leurs mutuelles opérations, d'autant plus que l'action de la mère se prolonge et qu'elle tend non-seulement à communiquer les caractères qu'elle possédait au moment de la conception, mais encore quelques-uns de ceux qu'elle peut passagèrement acquérir pendant tout le temps de la grossesse. Ce n'est pas tout cependant. L'être vivant n'emprunte pas seulement à son père et à sa mère : il est avéré que certains caractères de ses ancêtres les plus reculés peuvent reparaître en lui. Qu'on craigne de faire remonter trop haut une influence problématique, soit! En tout cas, rien n'est plus fréquent que de voir tel ou tel caractère d'un aïeul, annulé ou affaibli dans une première alliance, reparaître victorieusement dans un petit-fils ou même dans un neveu. En se bornant, a-t-on dit, à considérer trois générations successives, on peut calculer qu'il y a dans la formation d'un être nouveau quatorze influences toutes diverses qui entrent en action. Il n'est
donc pas besoin, a-t-on ajouté, d'inventer pour expliquer les différences des enfants une prétendue loi d'innéité qui serait une loi d'effets sans causes. Du moment où tant d'influences se combinent dans les produits, les produits diffèrent toujours plus ou moins, une même combinaison ne pouvant jamais se renouveler. Et pourtant, le produit étant toujours le résultat de la combinaison ou plutôt de la coopération de ses divers facteurs, on peut dire, en somme, que le semblable enfante le semblable, et que là est la loi 4.
Si cela est, la nature peut assurément beaucoup varier certains types donnés. Mais comment pourrait - elle passer d'un type à l'autre? Gomment a-t-elle pu franchir le singe ? Disons mieux : comment a-t-elle pu franchir l'invertébré, le radiaire ? ou même enfin la petite masse primitive d'albumine? A force de remonter de forme en forme, où en arriverez-vous ? A faire tout dériver de l'inconscient ou du noumène ? Pourquoi pas du néant, comme Hegel? Mais admettons que le point
1. On objectera la formation des hybrides, où il semble au premier abord qu'une forme toute nouvelle apparaît. Mais nous invoquerons à ce sujet l'autorité d'un homme assurément bien compétent, M. Ch. Naudin. « Un point essentiel à faire ressortir ici, écrit-il à propos des variations désordonnées des plantes hybrides, c'est que dans cet enchevêtrement des caractères de deux espèces différentes, on ne voit rien apparaître de nouveau, rien qui n'appartienne à l'une ou à l'autre. La variation, si désordonnée qu'elle soit, se meut entre des limites qu'elle ne franchit pas. Les deux natures spécifiques sont en lutte dans l'hybride, auquel chacune apporte son contingent ; mais de ce conflit ne sortent pas réellement des formes nouvelles : ce qui se produit n'est jamais qu'Un amalgame de formes déjà existantes dans les types producteurs. Il semble cependant que si quelque chose pouvait faire dévier l'espèce de la ligne de son évolution, ce serait le trouble apporté dans son organisme par son union forcée à une autre; mais il n'en est rien : l'hybride n'est qu'un composé de pièces empruntées, une sorte de mosaïque vivante dont chaque parcelle, discernable ou non, est revendiquée pour l'une ou. par l'autre des espèces productrices. Je ne connais rien qui témoigne mieux de la ténacité des formes spécifiques que cette persistance à se reproduire dans ces organismes artificiels qui doivent leur existence à une violence faite à la nature. » (Comptes rendus de l'Académie des sciences. Séances de 27 septembre et du 4 octobre 1875.)
de départ soit une matière amorphe ou un éternel inconscient. Gomment expliquez- vous que ce je ne sais quoi puisse franchir successivement tous les degrés qui le séparent de l'être raisonnable ? Pouvez-vous donc vous refuser à reconnaître qu'il- y a, à chacun de ces degrés, addition de quelque chose de nouveau ? Essayez de réduire le nombre de ces degrés , rien de mieux . Mais au moins l'organisation en forme-t-elle un, la conscience un autre. Vous direz que tout est vivant et que , si dans la transmission de la vie le semblable engendre le semblable, les diversités du milieu viennent enrayer Faction continue de cette loi ? Mais , Darwin lui-même l'a prouvé, le milieu n'a pas une action plastique,, le milieu n'est que l'ensemble des conditions dans lesquelles se meut l'activité de la vie : celle-là seule a un pouvoir formateur. Reviendrez-vous alors au pur système de Lamark? Les variations d'où proviennent les nouvelles espèces sont nées des efforts par lesquels la vie s'ajuste à de nouvelles conditions d'existence. Je veux qu'il y ait là beaucoup de vrai. Mais enfin ou vous admettez un seul et unique point de départ ou vous en admettez plusieurs. En ad mettez -vous un seul? Mais de quelle force et de quelle fécondité inépuisables n'êtes- vous pas obligés de gratifier cette première existence ? Vous portez à l'infini ment grand le nombre des formes qu'elle est capable de produire dans la suite des âges : vous diminuez jusqu'à l'inûniment petit sa nature primitive et les attributs qui l'ont déterminée à l'origine. Et en effet, si tout.- détermination quelle qu'elle soit provient d'une évolution antérieure, la détermination la plus légère supp688 quelque chose avant elle. Vous le voyez : vous no jxMiwx vous arrêter, il faut en venir à l'indéterminé absolu contenant en lui tous les contraires, qui n'étant rien par lui-même, peut cependant évoluer de zéro à
l'infini et produire tout avec le néant. Admettez-vous plusieurs points de départ, plusieurs évolutions indépendantes et parallèles ? Reconnaissez que chacune d'elles travaille, pour ainsi parler, sur un type donné et que chacune a son ordre. Reconnaissez que si la nature, loin de se jouer dans le hasard et d'enfanter au jour le jour des formes périssables, tend à constituer des espèces bien agencées , solides et durables , les espèces actuelles peuvent très-bien n'avoir pas été toutes créées par autant d'actes spéciaux, mais il y a du moins un certain nombre de types distincts qui constituent comme des données pouvant recevoir un développement suivi et rationnel. Rien ne nous oblige à nier, remarquons-le, que ces types et les formes diverses qui les réalisent forment une échelle suivie dans l'univers. Loin de là ! La nature qui met aux prises avec des nécessités variées la vitalité de ses organismes peut en quelque sorte contraindre chacun de ces types à épuiser les combinaisons où il lui est permis, sans cesser d'être lui-même, de s'accommoder aux circonstances. Ainsi se gradueront des formes de plus en plus complexes... Mais laissons de côté ces hypothèses. Nous sommes en droit de conclure, ce nous semble, que l'homme doué de raison forme un type à part, qui a son évolution, c'est-à-dire pour employer simplement les mots du vieux langage, qui est capable de progrès ; mais ce progrès même et la manière dont il se développe prouve le caractère tout spécial des ressources que l'homme a reçues. A la psychologie que nous jugeons complète on nous oppose une psychologie viciée, nous croyons l'avoir établi , par le parti pris de faire rentrer coûte que coûte la nature humaine dans le vague et indéfini devenir d'un transformisme universel. Mais cette idée préconçue, rien dans la science positive ne lui donne une suffisante autorité.
On ne saurait, en effet, à l'appui de cette prétendue évolution psychologique , invoquer le fait d'une évolution historique ou paléontologique du type humain. Si nous en croyons les savants même dont nous avons pu avoir à combattre sur plus d'un point les opinions philosophiques, l'époque de la première apparition de l'homme sur la terre recule de plus en plus aux yeux du géologue. « L'antiquité de l'homme, dit M. G. Yogt, remonte au delà des dernières transformations qui ont modifié la face de l'Europe elle-même. » Et ce qui a changé depuis cette première apparition, ce n'est pas seulement la configuration du sol, ce sont les climats, c'est la nature des espèces animales : l'homme, avant ces révolutions dont il a été le spectateur, avait eu à lutter contre des ennemis bien plus nombreux et bien plus redoutables que ceux d'aujourd'hui. Or, qu'on ne l'oublie pas, quand on parle ainsi de l'homme et des phénomènes cosmologiques dont il a pu être le contemporain, c'est d'un homme pareil à nous qu'il s'agit. Il était plus sauvage, cela va sans dire, qu'un Européen des temps modernes : il ne l'était pas plus que tel ou tel représentant de bien des races actuelles. Plus ou moins mal conformé, c'était en définitive un homme : tout ce qui nous fait croire à son existence dans ces temps reculés, son crâne, ses outils, ses armes, les traces de ses cérémonies funéraires, mieux que tout le reste, le succès avec lequel il a résisté à des animaux plus robustes dont il n'a pu venir à bout que par le secours de l'intelligence, tout concourt à mettre cette vérité hors de doute. Mais de là, que résulte-t-il? D'abord, que l'homme n'est pas, chronologiquement et matériellement, le dernier terme de la création ; qu'il a pu venir avant que l'évolution des formes animales, si évolution il y avait, fût terminée , et que tandis que ces formes se succédaient dans un sens, lui avait reçu les moyens de se développer dans un autre.
238 l'évolution psychologique
L'hypothèse de plusieurs évolutions parallèles , parmi lesquelles l'évolution humaine, est donc plus vraisemblable que l'hypothèse d'une évolution unilatérale partie d'un seul prototype. En second lieu, nous voyons que l'homme a traversé sans perdre ses caractères essentiels, sans se transformer, des révolutions où des milliers peut-être d'autres espèces succombèrent. C'est cependant, nous dit-on *, une loi en paléontologie que t l'épuisement d'un type a été d'autant plus complet que son développement a été plus parfait. » On dit encore 2 « que les animaux se sont modifiés d'autant plus vite € que leur structure était plus parfaite et leur rang plus
« élevé » « Le nombre des variations d'un orga-
« nisme est en raison directe de son degré de supério- « rite 3. » Mais plus on recule au delà des siècles et des périodes l'existence de l'homme, plus on nous prouve que l'homme fait exception à toutes ces lois. Il lui fallait donc une nature autre et exceptionnelle ; il lui fallait, nous l'avons vu, la raison, qu'il a reçue dès l'origine.
Est-ce à dire que, dans cette discussion, nous prétendions prendre formellement parti pour telle ou telle forme de la théorie darwinienne? Non, nous voulons seulement maintenir les propositions suivantes : En face de tous les faits que nous avons analysés et groupés pour établir l'unité indivisible de l'intelligence humaine et l'impossibilité de la production de l'intelligence par l'instinct, les théories transformistes n'ont à nous op-