Principe» de Peychologie
270 L'ÉVOLUTION psychologique
pas cette question controversée de savoir si l'esprit embrasse en un même instant un groupe de phénomènes qui coexistent ou s'il ne fait qu'aller de l'un à l'autre avec une extrême rapidité. Nous tenons pour bonne, si l'on veut, cette dernière explication. Il est clair néanmoins, que si la succession devait à elle seule constituer la conscience, il y aurait conscience partout, que l'horloge notamment aurait conscience des heures qu'elle marque, des retards et des avances qu'elle subit. On ajoutera le sentiment? Soit! mais si l'on veut s'arrêter là, et dire que la conscience est une succession de sensations n'ayant entre elles aucun lien, aura-t-on dit quoi que ce soit de satisfaisant? Les sensations s'évanouissent l'une après l'autre , il y a donc une multitude d'êtres sentants distincts les uns des autres qui se succèdent ?
Et dès lors comment percevoir des ressemblances et des différences? Si la vie n'est qu'un mouvement sans qu'il y ait rien de stable et de permanent qui se meuve, le mouvement est à chaque instant hors de lui-même, insaisissable à jamais. Ne dites donc plus que le premier axiome de la science est : rien ne se crée, rien ne se perd ; retournez la proposition et dites : tout se perd et tout se crée. Ne dites plus : ex nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti, dites qu'à chaque instant tout sort du néant et que tout y retourne aussitôt. C'est bien un même être cependant qui compare le présent au passé, quand à l'occasion du présent il se rappelle le passé. Si simple que soit la comparaison, le sentiment qui en résulte est un et indivisible. On dit encore, et cela paraît démontré, que la sensation n'est pas un état particulier, mais la transition d'un état à un autre, que telle sensation n'est agréable ou pénible que par sa relation avec celles qui la précèdent. Mais où donc s'opère cette transition, et qui la sent, s'il n'y a que des états isolés
qui se succèdent les uns aux autres sans lien mutuel ? On dira qu'à chaque instant la sensation actuelle évoque par association des sensations antérieures qui, se joignant à elle, la modifient; que le retour de telles ou telles sensations analogues devient de plus en plus fréquent ; et qu'à chaque sensation renouvelée qui se multiplie ainsi par les images, le présent fugitif se prolonge dans la perspective du passé. Mais pourquoi l'être qui sent au moment présent s'attribue-t-il à lui-même tout ce passé qui n'est plus ? Et comment s'y reconnaîtraitil s'il n'y avait été réellement? Il se trompe quelquefois, dira-t-on. Cela est possible. Mais sur quoi se trompe-til ? Sur les faits qu'il attribue à son propre moi ; car des images incohérentes provoquées par la maladie du cerveau sont venues s'intercaler dans la chaîne de ses souvenirs, et il est des portions entières de son existence qu'il oublie : le retour de circonstances analogues à celles dans lesquelles il les a reçues peut seul les lui rappeler K Mais cela prouve-t-il qu'il se trompe quand il estime que son être ne date pas d'aujourd'hui, qu'il est bien une seule et même personne ? Que si sa personnalité se dédouble pour lui-même, comme il arrive chez certains fous, n'y a-t-il pas cependant une conscience une qui s'attribue ce double rôle et qui conserve son unité sous ces bizarres métamorphoses? Dans ces cas même, la division des deux existences n'est qu'apparente. L'une influe sur l'autre, l'une continue l'autre, de même que l'état du rêveur se ressent des dispositions et affections de l'état de, veille, dont tout souvenir distinct est momentanément aboli.
On l 'obstine pourtant à tout ramener à la tendance
qu'ont les sensations anciennes à se renouveler et avenir
louper autour de la sensation présente. On pense pou-
1. Voyez sur ce sujet notre livre de l'Imagination, 2* partie, ch. IV.
voir ramener ensuite ces phénomènes à l'habitude et enfin réduire l'habitude au fait de la répétition mécanique. Mais nous rappellerons alors l'axiome d'Aristote, qu'une pierre peut être jetée cent fois en l'air et qu'elle ne tombera pas plus vite à la centième fois qu'à la première. Nous ajouterons avec notre regretté maître Albert Lemoine l que, pour qu'un être soit capable d'habitude, il faut qu'il soit capable d'action spontanée : car l'habitude exclut l'indifférence au mouvement ou au repos. Gomment un mobile indifférent par sa nature au mouvement ou au repos pourrait-il accueillir l'un ou l'autre plus volontiers? Gomment, incapable de produire le mouvement, serait-il capable de le reproduire? Mais l'habitude n'implique pas seulement une énergie spontanée, c'est-à-dire qui soit une cause spéciale et autonome de mouvement. Il faut, comme le prouvait encore Albert Lemoine, qu'elle soit capable de variation, de développement et de progrès; qu'elle tende à l'action en proportion même de l'énergie qu'elle se sent et dont elle jouit 2.
C'est donc, en résumé, lutter contre l'évidence que de nier la persistance d'une activité simple qui accumule des quantités croissantes d'énergie, entre en conflit avec des résistances variées et inégales, et dans les phases multiples de ce conflit passe par des états qu'elle est à