Alb. Lemoine, l'Habitude et VInstinct
2. Quelques philosophes essayent de prouver que l'habitude existe déjà dans le monde inorganique et dans toute force quelle qu'elle soit. Mais ce n'est pas le moi qu'ils chassent de l'être sentant et pensant c'est un petit moi qu'ils installent dans chacune des molécules de la matière. A chacun de ces êtres individuels ils reconnaissent une activité spontanée, dont ils limitent seulement la sphère d'action; ils lui attribuent une conscience indistincte et homogène, etc. Puis, ils expliquent Jes habitudes des composés organiques par la résultante des habitudes élémentaires. Encore une fois, ils multiplient le moi plus qu'ils n'en chassent l'idée ; mais il reste toujours à expliquer l'unité individuelle. Ceci d'ailleurs est un point sur lequel nous reviendrons dans notre dernier chapitre.
même de comparer entre eux parce qu'elle coopère à la réalisation de chacun d'eux et qu'elle le sait.
Cependant, cette idée de l'unité, méconnue par quelques philosophes, n'est pas, tant s'en faut, absente de la science contemporaine. Yoici même des théories qui l'exagèrent et qui, se portant d'un bond à l'extrémité opposée , ne veulent plus voir partout que l'unité. La force est une et elle est invariable ; elle se transforme partout : nulle part elle n'augmente ni ne diminue. On connaît la théorie qui, elle aussi, veut suffire à tout. La discuter n'est pas de notre compétence. Nous avons déjà vu quels en sont les desiderata quand elle veut englober le monde moral dans le monde physique, et quels sont les problèmes qu'elle laisse subsister parfaitement intacts. De ce nombre est celui de la conscience. Un savant que nous avons déjà cité et qui a l'habitude de reléguer dans de petites notes les plus grosses difficultés de la physiologie psychologique, expose comment, suivant lui, la pensée n'est que du mouvement sensoriel sous des formes complexes, multiples, changeantes , défaillantes et renaissantes et diversement groupées. Puis, au bas de la page, nous lisons en petits caractères : Il reste seulement la question de savoir pourquoi le mouvement devient conscient. Mais comment faire devant cette question? Avouer son ignorance et cela suffit, répond notre auteur. Gela peut suffire à la rigueur au physiologiste. Mais cela ne suffit pas au psychologue. Tout au moins doit-il prendre acte de l'impuissance où Ton est de répondre à cette question : s'il n'y a partout qu'une même force qui se transforme, pourquoi est-elle ici inconsciente et là consciente ? Nous prouvons que la conscience est impossible sans unité; et vous pensez lever toute difficulté en nous alléguant l'unité absolue du monde et de la force qui s'y meut. Av. « des ipparences tout opposées, ce système revient
au même que celui de M. Spencer et de M. Bain, qui l'acceptent d'ailleurs parallèlement avec celui que nous avons critiqué plus haut. Et en effet, s'il n'y a qu'une seule et universelle unité, vous et moi ne sommes donc pas des unités distinctes ? Nous ne sommes donc que des fragments de l'unité totale ? Nous ne sommes que des séries variées de phénomènes dont l'unité est en dehors de nous tous? Et si enfin c'est en dehors de nous qu'est l'unité, qu'y a-t-il donc en nous? Succession ! et ainsi, on le voit, nous sommes ramenés à l'explication précédente. Mais alors nous sommes en droit de renouveler toutes nos objections et de rappeler à quel point sont insurmontables les difficultés que nous signalions tout à l'heure.
Un philosophe distingué, M. Léon Dumont i , croit cependant lever ces difficultés en divinisant cette force universelle, autrement dit en voyant dans la loi de l'équivalence des forces la manifestation du dieu Nature du Panthéisme. Si, dit-il, les phénomènes qui commencent sont toujours dans leur ensemble les équivalents de ceux qui finissent, c'est qu'il y a entre les premiers et les seconds plus qu'un simple lien formel : il y a en eux un principe essentiel qui constitue leur nature commune et se retrouve en eux tous ; or c'est là précisément, selon M. L. Dumont, la substance dont la philosophie positiviste avait voulu à tort exclure la notion. Il y a donc une substance et elle est une : elle est divine. Jusqu'ici, semble-t-il, ce raisonnement ne s'applique qu'aux phénomènes de l'univers et à l'unité du principe qu'on dit les rattacher les uns aux autres. A ce titre, la théorie n'importerait guère à notre étude, et nous n'aurions point ici qualité pour la juger. Mais l'ingénieux écrivain prétend que ce qui explique l'unité