‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 3 sur 118 · Darwin, The Descendance ofman,2 L., p · texte numérisé non relu

Darwin, The Descendance ofman,2 L., p

dant il ne ressemble à aucune forme des autres embranchements qui dans les classifications précèdent celui des vertébrés. Mais l'école a depuis quelques années une troisième évolution à nous offrir : c'est précisément l'évolution psychologique. Oui, elle a abordé l'étude des facultés de l'homme et de l'animal ; et elle cherche à nous démontrer qu'il y a des transitions insensibles entre le sens moral de l'animal et celui de l'homme, entre l'activité spontanée des bêtes et notre soi-disant libre arbitre. Qu'avons-nous à dire ici de cette espérance dont nous verrons plus tard quels sont les fondements ? Nous avons simplement à remarquer ceci. Le rapprochement des deux espèces d'intelligence n'est pas le moins du monde une conséquence particulière d'une loi de transformation universelle démontrée. Elle est, au contraire, un essai de preuve à l'appui du transformisme universel, ou, pour parler plus exactement, une hypothèse qu'on invente et qu'on essaie de vérifier à l'appui d'une autre hypothèse. On en a le droit, sans aucun doute, mais à une condition, c'est que l'on reconnaisse à cette psychologie qu'on interroge et qu'on voudrait faire parler d'une certaine manière, le droit d'exister. On veut nous montrer les ressemblances qui rapprochent l'homme et l'animal et en tirer une raison générale de plus qu'on pourra invoquer à l'appui de la théorie. Qu'on nous permette de signaler les différences et de les invoquer, sinon pour renverser de fond en comble, du moins pour restreindre et rectifier la théorie.

Mais voici que nous avons à répondre à de nouveaux adversaires, ou plutôt c'est une autre aile de la même armée, c'est la troupe des zoologistes proprement dits qui va nous attaquer en nous disant : si l'école transformiste étudie l'homme et le compare à l'animal, ne croyez pas que ce soit avec la vieille méthode subjective des psychologues, c'est avec notre méthode à nous, méthode

objective, bien autrement large et seule véritablement comparée. Nous avons accumulé tant d'observations, tant de récits sur les actions des animaux, que les facultés de chaque espèce nous sont désormais connues. Non seulement nous pouvons comparer les actes d'une espèce avec les actes d'une autre et suivre la complication progressive des facultés depuis le plus bas degré de l'échelle animale jusqu'au sommet; mais nous pouvons comparer cette progression des aptitudes psychologiques avec la progression correspondante des organisations et surtout des systèmes nerveux ; nous pouvons enfin, une industrie animale étant donnée, en retrouver les premières origines, puis les ébauches de moins en moins imparfaites jusqu'à leur forme la plus achevée. Gela fait, nous n'avons plus qu'à supposer un ordre chronologique semblable à l'ordre hiérarchique connu, et nous avons par là même une explication positive de la naissance et du développement des facultés animales. Ainsi un naturaliste dont quelques-uns d'entre vous invoquent souvent l'autorité, s'imaginant pouvoir en attendre quelque secours, Flourens, l'a proclamé : « La question de l'intelligence des bêtes est une question de fait, une question d'étude expérimentale et ne peut être une simple thèse de métaphysique. » Arrivons maintenant à l'homme. Aurezvous la prétention de le détacher de cette série majestueuse dont nous vous apportons la science? Que l'homme soit le dernier mot, jusqu'à présent, de ce que vous appelez la création, très-bien! mais enfin, s'il en es! lo dernier mot, il la résume, il en est la perfection vivante. Pourquoi donc ne pas l'expliquer tout naturelle- 11 uni par la connaissance de ce qui le précède et le prépaie, do ce en quoi il a été progressivement ébauché, de ii quoi nous vous faisons retrouver, fragment par mont, sa complexe nature?

I/i vieille psychologie pourrait répondro à ce discours :

Oui, tout cela est parfait, si vous avez en réalité la connaissance de tout ce qui nous précède et nous prépare. Mais parmi toutes ces comparaisons si intéressantes et dont nous nous proposons bien aussi de nous servir, il en est une dont vous avez tort de ne point parler : car elle est absolument nécessaire au succès de toutes les autres ; et sans elle, pardonnez-nous l'expression, vous n'auriez point allumé votre lanterne. Gomment pourriezvous qualifier les actes des animaux, si vous ne les compariez pas à ceux de l'bomme, les seuls, faites-y bien attention, dont vous puissiez connaître directement la nature ? Vous dites que l'organisation des ruches d'abeilles est admirable et que dans les travaux des fourmis il y a des combinaisons surprenantes. Mais, nous le répéterons avec plus d'un grand philosophe, l'organisation des cristaux est admirable aussi, et la circulation du sang mû par cette machine hydraulique qu'on nomme le cœur est peut-être encore plus surprenante. Or, comment savezvous que là cette organisation et ces combinaisons sont l'œuvre immédiate d'une intelligence ou d'un principe analogue à l'intelligence, d'un principe ayant une conscience plus ou moins confuse de lui-même et sentant, alors qu'ici c'est un simple mécanisme qui fonctionne sans spontanéité , sans aperception ni sensation ? Évidemment des ressemblances extérieures que vous avez constatées entre l'homme et l'animal, vous avez conclu à des ressemblances intérieures. Vous connaissiez donc quelque chose d'intérieur qui était votre principal terme de comparaison , et ce quelque chose, n'est-ce pas en vous que, psychologue malgré vous, vous l'avez découvert et connu? « De quoi s'agit-il, en effet, dirons-nous avec M. Louis Peisse ? Ce n'est pas de savoir si les animaux font tels ou tels actes, mais quelle est la vraie signification psychologique de ces actes. Il s'agit de déterminer, sur l'observation des actions extérieures, la na-

ture du mobile intérieur. Or, cette détermination ne peut être fournie par l'expérience directe, elle ne peut être que le résultat d'une conclusion. » Mais cette conclusion, il est clair quelle ne peut consister qu'en ceci : les animaux possèdent ou ne possèdent pas, ils possèdent dans telle mesure telles ou telles des facultés de l'homme. Si nous ne pouvions pas établir cette comparaison « l'animal n'existerait pas psychologiquement pour nous : son dedans serait absolument fermé à notre intuition comme celui d'une plante ou d'un cristal. » — « Il suit de là, dit avec le bon sens lui-même l'écrivain que nous citons, que le seul moyen d'avancer la connaissance psychologique des animaux ne peut être cherché que dans l'étude psychologique de l'homme lui-même, et non, comme on se le figure à tort, dans des observations sans fin sur les mœurs et sur les manifestations extérieures des bêtes, qui ne conduisent à rien. Mieux l'homme connaîtra sa constitution intellectuelle, plus profondément il pénétrera dans l'analyse du jeu et du mécanisme de son propre esprit, et plus il sera en mesure de connaître celui des animaux qui est comme une fraction ou ébauche du sien. »

Chercher, ajouterons-nous, à expliquer l'ébauche par l'œuvre achevée et non l'œuvre achevée par l'ébauche, cela paraîtra-t-il trop métaphysique? mais alors, le mot même d'ébauche n'aurait aucune espèce de sens; il faudrait le rayer à jamais de la langue. Or, la science positive devrait être la première à réclamer ; car, tout en niant la finalité, le plan préconçu, la direction intelligente, elle n'en affirme pas moins que l'homme se prépare dans le singe et que les premiers linéaments des vertébrés supérieurs sont déjà dessinés dans les vert «'lires inférieurs, etc. La vraie nature de l'inférieur ne lui sciait donc pas connue, si elle ne pouvait pas la comparer à la nature du supérieur. Ainsi, on matière

d'anatomio et de physiologie comparées, est-ce que ce n'est pas la forme complète et relativement parfaite qui explique les formes incomplètes mais analogues? Un auteur fait-il l'anatomie comparée du système nerveux dans toute la série animale ? Il ne décrira jamais un organe sans se demander quelle en est la signification ; question dont il nous fait aussitôt comprendre l'importance, en comparant l'organe à ceux qu'il juge tenir ou non la même place et remplir la même fonction dans les animaux supérieurs. Leuret, par exemple, vient de décrire le système nerveux des mollusques. Il complète son étude en démontrant que ce système n'est pas l'analogue du système ganglionnaire des vertébrés, que le double ganglion céphalique des premiers n'est pas l'analogue des lobes cérébraux des seconds, mais que le ganglion céphalique des mollusques représente chez ces animaux l'encéphale des vertébrés, et que toutefois il a plus d'analogie avec la moelle allongée qu'avec le cervelet, les tubercules quadrijumeaux ou le cerveau. Ainsi fait-il d'un bout à l'autre de son ouvrage. Ainsi font les physiologistes plus récents et non moins illustres qui, pour mieux expliquer la nature des centres nerveux du système ganglionnaire, les appellent des cerveaux inférieurs. Ainsi faisons-nous, et à bon droit, quand, au sujet de l'instinct, nous nous demandons dans quelle mesure il est l'analogue de l'intelligence humaine , autrement dit de quelle manière il en remplit les fonctions , selon ce qu'exige et permet à la fois la nature propre de l'animal , s'il a plus de rapports avec notre imagination sensitive qu'avec notre pensée abstraite et réfléchie, avec nos habitudes involontaires qu'avec notre volonté délibérante, etc. Expliquer l'inférieur par le supérieur, l'ébauche par l'œuvre achevée, voilà donc une méthode qui nous sera commune avec toute science positive, et sans laquelle, nous pou-

vons le dire,, aucune science comparée ne serait possible. Soit ! nous répondra-t-on. Pour mieux connaître la nature de l'animal et ses rapports avec l'homme, vous aurez recours à la connaissance de l'homme. On vous le concède. On vous concédera même que l'homme pas plus que l'animal ne peut être connu par l'accumulation des faits, des récits, des anecdotes, et qu*en un sens, c'est bien la connaissance du dedans qui est la plus importante de beaucoup. Mais ce dedans, nous ajoutera-ton, ce n'est pas vous qui pouvez nous en procurer la science : du moins en existe-t-il ou s'en fait-il une théorie qui doit s'imposer à vous, c'est celle des physiologistes. Le physiologiste, en effet déclare, que si vous pouvez avoir raison contre le zoologiste, somme toute, vous ne pouvez avoir raison contre lui : que s'il est peu scientifique de vouloir isoler l'homme de la série animale dont il est le couronnement , il le serait bien moins encore de vouloir dans un même système isoler un organe des autres organes; que le cerveau est visiblement l'organe de la pensée, et que la manière dont il accomplit cette fonction qui lui est propre ne saurait différer de la manière dont les autres organes accomplissent les leurs; que le sens intime vous apprend sans doute si vous jouissez ou souffrez, si vous vous souvenez plus ou moins confusément, si vous enchaînez des images et si vous prenez une résolution, mais qu'il ne vous apprend rien sur les causes profondes de ces phénoniriK'S ; car ces causes profondes , mouvements réflexes, imprégnation des cellules, sympathie de ces mêmes cellules entre elles, influence du sang sur l'actides (issus, et le reste, quelle est donc la science qui les fail connaître si ce n'est la physiologie?

i- concéderons à notre tour que la physiologie a

déj i donné l'explication de bon nombre de phénomènes

ibraux et nous reconnaissons même très-volontiers

que ces explications sont mécanistes. Quelques esprits timides ont pu s'alarmer des progrès par lesquels cette explication allait chaque jour englobant une partie plus considérable des centres nerveux. Restait-il quelque obscurité? ils triomphaient. Sans doute, pensaient-ils, on a réduit aux lois du mécanisme les portions du système qui servent à des fonctions basses, vulgaires, animales. Mais il reste toujours la partie noble du cerveau, celle qui concourt à l'exercice de la pensée ; or , celle - là reste comme un sanctuaire inviolable devant lequel la théorie des matérialistes est contrainte de s'arrêter impuissante . C'était là , ce semble , un triomphe dont il n'y avait guère lieu de se glorifier. Cette partie plus noble du cerveau en était-elle moins un. fragment de matière, incapable d'exécuter aucune fonction sans le concours du reste de l'organisme ? Et si le mécanisme de ces fonctions spéciales était encore inconnu, n'était-il pas présumable qu'il cesserait de l'être un jour ou l'autre ? Effectivement cette fragile barrière qu'on croyait pouvoir élever contre le mécanisme cérébral paraît assez près d'être renversée : les travaux les plus nouveaux sur les centres nerveux laissent à cet égard peu d'illusion. Mais si ce résultat est des plus honorables et l'on peut dire des plus beaux pour la science biologique, en quoi donc avance-t-il la science de la pensée? A mesure que l'explication mécaniste se poursuit, elle épuise ses moyens d'action ; et, parvenue au bout de ses conquêtes, elle se retrouve encore aussi muette que par le passé devant cette question : Comment se figurer le passage de l'état physique du cerveau aux phénomènes correspondants du sentiment? Tels sont les termes mêmes de l'énigme telle que la pose un savant anglais bien connu, M. Tyndall ; et M. Tyndall proclame avec raison que la biologie peut pousser à l'infini sa connaissance de l'un des deux termes sans nous

apprendre rien de plus sur le second ni sur le passage du premier au second. Pour employer encore les expressions déjà célèbres de ce même écrivain, admettons comme prouvé que le sentiment amour correspond à un mouvement en spirale droite des molécules du cerveau et le sentiment haine à un mouvement en spirale senestre; nous saurons donc que quand nous aimons, le mouvement se produit dans une direction, et que quand nous haïssons il se produit dans une autre; mais le pourquoi nous sera toujours inconnu. Et ce pourquoi dût-il rester toujours inconnu, ajouterons-nous pour notre part, serait-ce une raison pour ne rien demander à la conscience sur l'amour et sur la haine ? N'a-t-elle donc rien répondu aux interrogations de Platon, de Pascal, de Malebranche, de Spinoza? Et ne pouvonsnous donc espérer qu'elle nous répondra quelque chose à nous aussi, s'il est vrai que la persévérance et la coordination des efforts individuels peuvent souvent continuer les découvertes du génie ? En résumé, la réduction de plus en plus grande de la portion jadis inexpliquée du cerveau ne nous paraît en aucune façon favorable aux prétentions que nous combattons : car plus cette explication mécaniste gagne du terrain, et plus il apparaît que cette explication est destinée à demeurer toujours exclusive , incomplète, par conséquent insuffisante.

Mais tous les physiologistes ne s'en tiennent pas absolument, il faut le reconnaître, à cette seule et unique explication. Au fond de tout mécaniste, qu'il soit physicien, chimiste ou biologiste, il y a un dynamiste caché; 't.- même il y a un métaphysicien mal dissimulé sous tout naturaliste, et particulièrement sous tout zoologiste un psychologue. On trouvera donc aisément des biologistes reconnaissant que le mouvement vital a une cause, que cette cause est cachée, qu'elle se dérobe aux inves-

tigations de la science, mais enfin qu'elle existe. En d'autres termes, ce qui, dans la vie, est à la portée des recherches humaines, ce sont,, non pas le mouvement vital et l'énergie qui le produit, mais les causes secondaires qui entretiennent le mouvement vital, puis les résultats de ce mouvement. La science de la vie pourra donc décrire, par exemple, les causes secondaires ou conditions qui entretiennent les fonctions du foie : elle décrira aussi les résultats de cette fonction, c'est-à-dire la fabrication de la bile. Mais elle reconnaîtra que la cause première de ce mouvement se dérobe à nous, comme en astronomie la gravitation, et en chimie la propriété de se combiner ou de ne pas se combiner que porte avec lui tel ou tel corps. Cet aveu (qu'on trouvera dans M. Littré lui-même) est-il une concession faite à la métaphysique? Ne nous en flattons pas. Cet aveu d'ignorance et cette reconnaissance implicite d'une cause mystérieuse sont à peine arrachés aux physiologistes, qu'ils s'en vengent aussitôt du mieux qu'ils peuvent et se hâtent d'empêcher la philosophie d'en profiter. Si, en effet, nous interrogeons bien leurs ouvrages et si nous comprenons exactement leurs réponses, voici à peu près les formules que nous obtenons d'eux : L'inconnu qui pèse sur la nature intime du mouvement cérébral à la suite duquel se produisent la sensation, l'imagination, la mémoire, la pensée, cet inconnu est exactement le même que celui qui pèse sur la nature intime du mouvement à la suite duquel s'opèrent soit la circulation du sang, soit la fabrication de la bile. Sur ces deux modes de la vie, comme sur tous les autres, les procédés d'investigation de la physiologie sont les mêmes, les connaissances positives sont les mêmes, les ignorances enfin sont les mêmes. La science croit donc qu'une puissance également inaccessible aux recherches expérimentales opère dans ses diverses fonctions dont

elle se borne, elle, à décomposer le mécanisme pour ainsi dire extérieur et apparent. Elle ne dit plus, sans doute, que la pensée est une sécrétion du cerveau; c'est une formule à laquelle elle ne tient certainement plus, d'abord parce qu'elle admet que les fonctions ont leur diversité, et ensuite parce que derrière la sécrétion ellemême est un inconnu analogue à celui qu'elle avoue exister derrière la pensée. Elle ne dira donc rien sur la cause première de la sécrétion pas plus que sur celle de la pensée. Mais, en revanche, elle veut que la philosophie de son côté ne prétende rien dire sur la cause et le principe de la pensée pas plus que sur la cause de la sécrétion. <r Pensée du cerveau, contractilité des muscles... ce sont là des propriétés aussi incompréhensibles que l'électricité de la torpille ou que les lueurs du phosphore1. » D'autres physiologistes, à la vérité, vont plus loin. Tout en insistant beaucoup sur la multiplicité de la vie, c'est-à-dire sur l'indépendance des éléments qui manifestent chacun à part et d'eux-mêmes les propriétés caractéristiques de la vie, cependant ils ne peuvent se soustraire à la vue de l'unité finale de l'organisme : ils reconnaissent une puissance de coordination dont l'unité assure la forme spécifique de l'ensemble , le rhythme régulier de ses mouvements, le but ou le terme fie son évolution générale. Mais si, un peu plus hardis que les autres, ils concluent que le principe de toutes les fonctions du corps, de la fonction cérébrale comme des fonctions nutritives, est un, ils n'en proclament pas moins que ce principe est inconnaissable en luimême, qu'on ne peut en étudier que les manifestations sensibles, mesurables et pondérables.

Au premier de ces deux groupes de physiologistes, ne pouvons-nous particulièrement opposer une distinc-

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