‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 4 sur 118 · Pouchct · texte numérisé non relu

Pouchct

tion bien ancienne, mais toujours bien claire et bien facile à comprendre? La pensée du cerveau, pour employer leurs propres expressions, est une propriété aussi incompréhensible que l'électricité de la torpille. Mais enfin, nous savons quelque chose de plus sur notre pensée que sur l'électricité. L'électricilé est tout à fait en dehors de nous, tandis que notre pensée est en nous, est nous-mêmes. Donc, de ce que la conscience et la réflexion ne peuvent rien nous apprendre sur l'électricité delà torpille, s'en suit-il nécessairement qu'elle ne puisse rien nous apprendre sur notre pensée? Est-il bien logique de conclure ainsi de l'une à l'autre?

A l'autre groupe nous dirons : soit! le principe est un ; non-seulement nous le reconnaissons sans aucune difficulté, mais nous l'entendrons provisoirement comme vous le voudrez. Entre Sthal qui nous dit que c'est l'âme raisonnable qui opère toutes les fonctions du corps vivant et les plus matérialistes d'entre vous qui, prenant les choses par l'autre extrémité, disent que c'est le principe de la digestion qui élabore aussi la pensée, nous voulons ne faire pour le moment aucun choix, car nous n'avons pas de parti pris. Nous serions même heureux, si nous pouvions acquérir la certitude qu'il y a là une de ces disputes de mots dans lesquelles l'humanité a si souvent le tort de se diviser. Mais enfin, si la vie se présente à nous par deux bouts, l'un par lequel elle plonge dans la matière universelle et dans les phénomènes d'ordre physico-chimique, l'autre par lequel elle arrive à la conscience d'elle-même, au sentiment, à l'art et à la science, pourquoi ne vouloir la prendre que par un bout et non par l'autre? Pourquoi ne pas étudier les caractères de ces fonctions culminantes et ne pas en tirer des inductions sur la nature de leur principe? Vous partez, vous, de l'étude des fonctions inférieures, et de la connaissance que vous avez prise du mécanisme de

ces fonctions, vous prétendez tirer des inductions que vous imposez à toutes les autres, parce que, dites-vous, il ne saurait y avoir dualité dans l'organisme. Pourquoi ne serait-il pas aussi légitime, aussi scientifique, de partir de l'étude de la pensée consciente pour en recueillir des lumières sur ce avec quoi elle forme « un tout naturel? » Les deux méthodes sans doute pourront tout d'abord aboutir à des résultats opposés, du moins en apparence, et qui se heurteront réciproquement. Mais alors on discutera, et l'on cherchera les conditions d'un accord. Ainsi dans la science sociale l'individu et l'Etat, en politique l'ordre et la liberté, dans l'art le réel et l'idéal ont paru des termes contradictoires; et ceux qui faisaient de l'un l'objet spécial de leurs études se mettaient facilement en opposition avec ceux qui prétendaient se borner à l'étude de l'autre. N'avons-nous pas cependant d'excellentes raisons pour croire enfin à leur mutuelle harmonie, sinon à leur fondamentale identité? D'ailleurs, pourquoi penser uniquement aux conflits et ne pas voir aussi les circonstances où visiblement les deux sciences se prêtent un mutuel secours? Le physiologiste réclame pour siens les phénomènes de la sensation; il lui compare l'irritabilité, la contractilité ; il se demande si elle existe ou non dans les actes réflexes qu'à leur tour il compare à la volonté : les mots de spontané, d'automatique lui sont familiers. Il en est de même du mot conscience (bien qu'il ne le prenne pas toujours dans le même sens) ; et si nous étendons son domaine jusqu'aux altérations ou déviations pathologiques, nous le verrons entreprendre sur l'habitude, sans la connaissance de laquelle tant d'actes de l'économie resteraient incompréhensibles. Nous connaissons donc, soit psychologues purs, soit biologistes, la sensation, l'activité spontanée, l'habitude, la conscience; or, nous les connaissons, qu'on nous permette do tenir ceci pour

acquis, par l'observation intérieure, non par une autre Nous devons donc être en droit d'affirmer tout au moins que si le principe commun de ces actes et des actes physiologiques est inconnu dans son essence, il doit cependant être de nature à rendre ces actes possibles. Enfin, si l'homme et l'animal doivent être comparés l'un avec l'autre, c'est bien à la connaissance directe de l'homme que nous devons demander le plus de lumières, soit pour l'intelligence des phénomènes eux-mêmes, soit pour la connaissance du principe dont ils dépendent dans l'une et l'autre nature.

Mais une dernière objection va encore essayer de nous arrêter. Nous croyons qu'avec la conscience de nous-mêmes nous pouvons étudier dans quelle mesure l'homme et l'animal participent à une intelligence qui ne nous paraît pas à priori soumise aux seules lois du mécanisme. N'y a-t-il pas cependant une théorie générale du monde qui prétend que tous les phénomènes de l'univers, organique ou inorganique, sont les transformations d'une force unique qui se distribue de mille manières différentes, mais qui jamais n'augmente ni ne diminue? D'une source primordiale, qu'on dit être le soleil pour le système dont nous faisons partie, la force vive se répand dans le monde végétal : celui-ci est détruit et recomposé avec de nouvelles combinaisons dans l'animal; et là, il se retrouve sous les formes de la décomposition chimique, du magnétisme, de l'électricité, de la chaleur, du mouvement mécanique; ce sont là des forces qu'on peut être tenté de distinguer les unes des autres, mais elles se convertissent les unes dans les autres; donc au fond elles n'en forment qu'une. La force nerveuse n'a pas non plus d'autre origine, et la source de l'activité cérébrale, de quelque façon qu'elle se manifeste, n'est pas autre. Quand de ces forces qui étaient latentes dans les matériaux charriés par le sang, la chaleur

animale a pris sa part, les poumons, le cœur, les intestins... chacun la leur, le système nerveux (y compris le cerveau) prend aussi la sienne. De ces forces ainsi accumulées et distribuées résulte ce qu'on appelle une charge toujours prête : cette charge n'attend, dit-on, pour partir que la décharge d'une excitation fournie par les sens ou par toute autre partie du système nerveux. Si l'on en croyait enfin quelques prôneurs intempérants de cette théorie, il serait, à priori, interdit à la conscience de vouloir trouver quoi que ce soit en dehors de cette transformation. Après la théorie mécanique de la chaleur, et liée étroitement à elle, devrait donc venir la théorie mécanique de la pensée et rien autre.

Ici encore, nous ne voulons rien opposer aux théories de la science contemporaine, tant qu'elle reste sur son terrain. Nous sommes particulièrement tout prêts à reconnaître la grandeur et la beauté du système de l'équivalence des forces. Mais il faut savoir où il s'arrête : or, il nous semble que quand on y fait rentrer, sans autre forme de procès, l'intelligence et la conscience, on prend une hypothèse non vérifiée pour une loi. « Les fonctions les plus élevées de l'être vivant, dit un professeur de Physiologie très-connu, M. Rouget de Montpellier, sont des transformations en activité propre à V animal d'un mouvement actuel de la matière extérieure. » Fut-on obligé de s'en tenir à cette formule, il faudrait déjà se demander en quoi consiste cette activité propre à l'animal, quels en sont les caractères essentiels, et comment les mouvements de la matière extérieure se retrouvent en elle, sentis et perçus. Quoiqu'on fasse, cette activité particulière mérito une étude à part qui doit avoir >a méthode à elle.

Il est impossible, dit-on, do concevoir des lois contradictoires; or évidemment les lois de la force matérielio sont appliquées dans le corps animal, et elles continuent

d'y développer leurs effets : donc l'activité qu'on appelle consciente, ne peut rien contre ces lois. — Mais, répondrons-nous, cette dernière peut avoir sa réalité et même son autonomie sans qu'il en résulte le renversement des lois que vous invoquez. On l'a déjà dit, « l'agent libre n'est pas l'auteur des forces dont il dispose et dont il ne dispose qu'en petite partie. Il suffit que cet agent soit capable d'initiative, en certains cas, dans le jeu de ses forces *. » Cet agent ne peut-il, soit prolonger l'état de tension, soit provoquer une détente? Il est évident que l'énergie que nous déployons n'est pas indifférente au repos ou au mouvement. Gomment ce caractère nouveau vient-il remplacer l'inertie que chacun attribue à la matière? Gomment cette énergie peut-elle seule contracter des habitudes? Voilà des problèmes à examiner : les supprimer à priori, au nom d'une théorie qui peut avoir besoin d'être circonscrite et restreinte, est impossible.

Il est vrai que, dans le langage de la philosophie ellemême, l'essence de l'âme est le plus souvent placée dans la force. Or, comme de son côté, la majorité des savants réduit aussi la matière à la force, cet emploi simultané du même mot facilite singulièrement la croyance à l'identité de la pensée, de la vie et de la matière. L'âme est une force. Tout dans la nature est le produit de forces qui se ramènent les unes aux autres. L'âme doit donc partager le sort commun de toutes les forces : elle n'a rien qui lui appartienne en propre ; tout en elle dérive de la source unique de l'énergie universelle. Yoilà un raisonnement fort ingénieux et qui circule, plus ou moins dissimulé, dans bon nombre de polémiques. Mais il ne faudrait pas être dupe des mots. C'est là un péril dont il faut d'autant plus se défier que le sens du mot et la légi-

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