‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 38 sur 118 · Et tout particulièrement les organes de l'ouïe · texte numérisé non relu

Et tout particulièrement les organes de l'ouïe

que nous prenons à chaque instant de nous-même. Soit. Mais si la conscience et l'organisme sont inséparables, comme la conscience est évidemment une, l'organisme aussi est donc un ; la nécessité de concilier cette unité de la conscience avec la multiplicité des organes n'en devient que plus impérieuse.

Parmi tous les systèmes de l'économie faut-il en chercher un qui soit dominateur ? Parmi tous ces organes en est-il un qui soit matériellement le centre de l'économie tout entière ? — On sait que non. Il n'y a rien à opposer à l'analyse par laquelle Yirchow poursuit , pour ainsi dire, à l'infini la décomposition des parties où l'on pourrait être tenté de voir la source unique de la sensation et du mouvement. Il est facile de dire — observe le physiologiste allemand — que le système nerveux représente la véritable unité dans le corps humain, puisqu'il n'existe pas d'autre système plus complètement répandu dans les parties périphériques et dans les organes les plus divers. Mais cette vaste extension elle-même, ces moyens d'union si variés qui relient les diverses parties du système nerveux , sont loin de le représenter comme le centre de toutes les fonctions organiques. On a trouvé dans l'appareil nerveux des éléments cellulaires particuliers servant de points centraux à la motilité ; mais on n'a pas trouvé une seule cellule ganglionnaire d'où tout mouvement prenne en dernière instance son point de départ. Les appareils moteurs, particuliers et individuels, sont reliés à des ganglions moteurs et individuels. Les sensations sont rassemblées dans des cellules ganglionnaires spéciales; mais, là aussi, la cellule unique, centre de toute sensation, fait défaut; et nous la trouvons remplacée par un grand nombre de centres particuliers.

C'est qu'en effet , poursuit M. Virchow , le système nerveux est bien un système, c'est-à-dire un tout

^lJ« LE PRINCIPE DE LA VIE ANIMALE

composé de parties; mais il n'y faut point chercher une unité chimérique. Chaque section à travers la moelle crée un système indépendant , c'est-à-dire un nombre plus ou moins grand de centres, divisibles eux-mêmes. De centre unique de ces centres, l'anatomie n'en trouve pas.

, Il en est de même pour le cerveau. Chaque département de l'encéphale vit de sa vie propre et contient des milliards de petits éléments qui en font autant dans leur sphère restreinte. Nulle part, dans l'économie, n'existe une véritable unité. L'unité anatomique ou physiologique n'a pu être démontrée nulle part. Mais enfin par quoi conclut le célèbre promoteur de la physiologie cellulaire ? Par ces deux propositions, dont l'une est une vérité positive, une vérité de fait indiscutable, et dont l'autre est une assertion singulièrement téméraire ou plutôt comme une négation désespérée à laquelle nous pensons avoir le droit de ne pas nous arrêter. Voici la première : les fonctions du système nerveux ne nous montrent d'unité que celle de notre propre conscience. Et voici la seconde : en cherchant l'unité dans l'organisme, nous sommes abusés par un phénomène mental du moi qui n'est que pure illusion. A notre tour, dirons-nous, nous avons bien le droit, en rappelant les développements du précédent chapitre, de conclure : il y a dans l'organisme, malgré la multiplicité de ses parties, une unité physiologique qui coïncide avec l'unité de la conscience. Il n'y a, dans l'organisme, aucun centre matériel unique. Où donc faut-il chercher dans l'être vivant le principe de son unité ?

Faut-il, avec M. Ch. Robin, demander l'explication cherchée à ces deux faits : 1° Que toutes les parties se tenant les unes aux autres sont nécessaires les unes aux autres et sympathisent entre elles ; 2° Que les phénomènes de la vie se suivent dans un ordre fixe ? Ce serait

constater des faits plutôt que les expliquer ; et encore serait-ce ne constater qu'une partie des faits. La contiguïté "dans l'espace et la succession dans le temps, ce n'est là que le dehors de la réalité, comme l'étendue cartésienne n'était que le dehors de la substance. Voici cent personnes réunies ; elles s'entendent et prennent une résolution commune : ce n'est pas par le seul fait d'être réunies qu'elles s'entendent. Yoici cinquante musiciens qui jouent chacun de leur côté leur air sur des instrumentsparticuliers ; et ils contribuent cependant à exécuter une même symphonie. Ce n'est pas par le seul fait de jouer ensemble qu'ils s'accordent en s'accompagnant les uns les autres. Ainsi, les organes ne sont pas seulement contigus : des organes même relativement éloignés se correspondent par des actions qui reviennent à des intervalles inégaux et coopèrent entre eux à un même but. Tout ramener à la contiguïté ou à la succession serait vouloir expliquer l'unité d'action d'une assemblée délibérante par la simple réunion de ses divers membres, ou l'unité de la symphonie par la rencontre accidentelle des instruments et la succession des notes qu'ils émettent. Quand nous avons traité spécialement de la conscience, nous avons montré qu'elle ne pouvait se ramener à la succession, bien que la succession soit en effet une condition qui permet à la conscience de percevoir plus nettement les ressemblances et les différences. Mais la conscience est essentiellement une activité qui se possède et qui, dans la continuité des phénomènes, reconnaît, affirme son identité, sa permanence et son unité. Alors même que la conscience n'est plus aussi nette, nous savons que la sensation qu'elle enveloppe n'est pas tbolie; nous savons que tout au moins l'impressionnabilitê) qui n'a qu'à être graduellement modifiée pour être >< -niir. perçue, subsiste encore. Descendons un degré : nette imprewionnabilifcé même, nous le savons, n'existe

que comme accident variable d'une activité qui , commençant avec la vie, ne cesse qu'avec elle. Par conséquent, ce que nous avons dit de la conscience , nous pouvons le dire de la vie dont on proclame qu'elle n'est qu'une simple propriété, tout comme la contractilité. Nous pouvons l'affirmer : la succession ordonnée des phénomènes delà vie, c'est l'expression extérieure, pour ainsi dire, d'une activité qui persiste et à laquelle rien de ce qui s'accomplit dans l'organisme n'est étranger et qui n'est étranger à aucun des phénomènes qui s'y passent. Donc, s'il y a, dans l'organisme vivant, une quantité innombrable de principes élémentaires, principes, comme on dit autour de nous, morphologiques, directeurs, conservateurs et régénérateurs des cellules, il doit y avoir aussi un principe supérieur à eux tous qui en fait une unité individuelle. On reconnaît qu'il y a dans chaque cellule une énergie spontanée irréductible aux phénomènes physico-chimiques qu'elle groupe et dispose; et par là on reconnaît la nécessité de ne pas tout expliquer dans la vie harmonieusement combinée de la cellule par les éléments d'ordre inférieur. Mais l'unité dans l'ensemble des cellules de l'organisme n'est pas moins évidente que l'unité dans chaque cellule ou organite. Si chaque partie a son évolution , l'ensemble a la sienne. Si les phénomènes physico-chimiques ne forment pas d'euxmêmes la cellule avec sa forme et son évolution spéciale, les cellules à leur tour ne forment pas l'organisme entier avec sa forme et son évolution particulière. Si vous admettez dans chaque partie une activité spontanée qui détermine d'après une idée directrice la création, la conservation, la restauration de la forme propre à cette partie, sans changer la nature des phénomènes qui s'y succèdent, pourquoi ne pas admettre une activité analogue qui détermine le mode de groupement, le consensus de toutes ces énergies différentes, sans changer cepen-

dant leur nature propre et sans leur enlever l'indépendance relative de leur action ?

La vie est, dit-on, la résultante de toutes les énergies qui dirigent chacune à part le travail de leurs organes. Soit. Mais en serait-elle moins une résultante, si on ajoutait à ces énergies individuelles une énergie supérieure qui les dirigeât toutes vers une fin commune. La vie résulterait alors non pas uniquement, comme on le croyait autrefois, du principe supérieur, mais de celui-là et de tous les autres unis quoique subordonnés.

Dans un État, les résistances, les révoltes qui accusent l'excès des indépendances locales ou individuelles n'empêchent pas qu'il y ait un pouvoir central. Si ce pouvoir est fort, sans être pour cela tyrannique, il marquera son empreinte partout : il transformera à son image les pouvoirs particuliers, c'est-à-dire qu'il les dirigera et au besoin les ramènera vers le bien commun. Néanmoins il leur laissera leurs libertés propres ; et il le doit : car s'il veut les engager au dehors dans une action collective qu'il gouvernera, soit pour défendre la communauté, soit pour l'agrandir, il ne pourra le faire qu'en réunissant les forces élaborées moins par lui que par elles. Ainsi, la vie politique de l'État est bien, si l'on veut, une résultante, mais une résultante des pouvoirs locaux unis et subordonnés au pouvoir central. Si les vies locales étaient éteintes avec les libertés qui en assurent le développement continuel, le pouvoir central serait impuissant à les remplacer. Si lui-même est faible et incertain, ce sont les divers pouvoirs disséminés çà et là qui détermineront le caractère de l'ensemble; et ce caractère sera sans doute confus, variable, inégal et tumultueux. Si ces pouvoirs ne sont pas d'accord, s'il en est un qui prétende se développer au détriment de tous les autres, s'ils laissent une puissance étrangère s'introduire au milieu d'eux et y grandir à leurs dépens, c'est alors la

maladie du corps social qui éclate. Si le désaccord persiste un certain temps, sans qu'on puisse éliminer ta forces rebelles ou neutraliser leur action, c'est enfin la dissolution qui s'opère, c'est-à-dire la mort de l'État.

Nous adoptons ainsi pour ce qui est de l'être vivant lui-même la grande conception Leibnizienne des monades indépendantes, mais associées et groupées autour d'une monade centrale. Mais sommes-nous obligés en même temps de nous incliner devant le mystère d'une harmonie préétablie ? Proclamer avec M. Cl. Bernard une idée directrice, est-ce vraiment y ajouter quelque chose? Où réside cette idée ? Gomment agit-elle pour produire effectivement l'harmonie? C'est déjà beaucoup, nous le reconnaissons, que de constater cette harmonie dans l'ensemble des organes, et cette direction ordonnée dans la série des fonctions. C'est peut-être tout ce que l'on peut établir avec certitude. Faisons cependant un effort pour découvrir, s'il se peut, quelque chose de plus.

Pénétrer directement dans l'action de la cause efficiente, est ce que la philosophie et la science ont toujours trouvé de plus difficile. Imaginer comment une puissance agit en dehors d'elle, comment elle sort, pour ainsi dire, d'elle-même , et se communique sans se perdre, c'est un problème devant lequel la pensée humaine a souvent reculé. Mieux encore, elle s'est efforcée plus d'une fois de supprimer ce problème. Ainsi, pour Leibniz, les forces se limitent réciproquement : elles n'agissent réellement pas les unes sur les autres; et quant à la science contemporaine, on sait qu'elle incline à reconnaître une force unique : ainsi, elle n'a plus à expliquer comment une force agit sur une autre. Mais l'idée de cause ne peut être chassée de l'esprit humain. Sont-ce des êtres indépendants qui agissent? Nous nous demandons en vue de quoi ils se réunissent, et comment. Est-ce une même force qui se déploie? Nous nous

demandons dans quel sens elle varie les manifestations de sa féconde activité. Ne voulût-on voir dans la diversité des formes que des diversités d'arrangement, encore serait-il impossible d'en exclure toute idée de choix. « La structure des composés chimiques, dit l'auteur estimé d'un ouvrage sur l'architecture du monde des atomes, n'est soumise qu'à la loi mathématique, tandis que, dans la matière organisée, la loi mathématique est éludée. Dans les germes et dans leurs produits, il existe un manque de symétrie dans l'axe qui dénote une intention formelle. » L'auteur ajoute môme : « On peut mieux dire, une toute-puissance créatrice. » Mais revenons à la question particulière qui nous occupe. Toutes les parties de l'organisme convergent évidemment vers un mode d'existence qu'elles préparent, que rend possible leur mutuel concours ; là est la raison d'être de la forme imposée à leur groupement. C'est un physiologiste qui a écrit cette belle page :

« Le but est la pensée cle l'avenir, et comme tout, dans l'embryon, correspond à un but, tout aussi y est dirigé dans des vues d'avenir. L'instinct pousse la mère à des actions qui sont calculées dans l'intérêt futur de sa progéniture; et dans son corps, chez les mammifères, un organe agit après l'autre, non comme l'exige le présent, mais comme le réclame l'avenir le poumon se

forme à une époque où la respiration branchiale est seule possible et seule aussi s'accomplit réellement. Les organes sensoriels apparaissent à l'époque où l'embryon n'a ai m m besoin du secours des sens et serait inapte à

les exercer La pensée de la fonction, c'est-à-dire de

la direction de la vie qui correspond à un organe, existe avant lui.

« Le penchant à vivre se répand en différentes directions et se partage en penchants divers. En s'incorpora ni pour la formation d'un organe, chacune de ces directions

de la vie devient latente, c'est-à-dire qu'elle se réduit, considérée comme phénomène, au minimum; l'œil ne voit pas, le poumon ne respire pas, le testicule n'engendre pas; mais tous les organes n'agissent alors qu'en vertu de leur vitalité commune, comme anneaux d'une chaîne organique ; ils augmentent la tension vitale, maintiennent le rapport mécanique des autres parties entre lesquelles ils sont placés et contribuent à l'équilibre de la composition, attendu que leur nutrition procure l'élimination de substances déterminées. Mais, au lieu de tout cela, ils n'en poursuivent pas moins leur propre but, et en se perfectionnant ou en achevant de prendre tout leur développement, ils se préparent à la pleine et entière réalisation de la fonction. La première apparition de l'ovaire est le commencement d'un travail continuel et non interrompu de génération.

« De ce que l'idée précède l'existence des organes, il résulte aussi qu'à l'époque où la fonction doit se déployer, son côté idéal apparaît avant son côté matériel : le poumon n'est pas encore en relation avec l'air que déjà l'instinct respiratoire se décèle par des mouvements ayant pour but la respiration. Les membres se meuvent avant que les jambes puissent porter le corps, ni la main saisir les objets : avant que le testicule produise du sperme, ou l'ovaire des œufs, une différence sexuelle pénétrante imprime de son cachet les parties de l'organisme. L'embryon détache de plus en plus son activité vitale de l'œuf, sur lequel il a acquis la prédominance, il devient de plus en plus actif en lui-même, il commence à exécuter les mouvements de la respiration et de la déglutition, et il se prépare ainsi à naître, à jouir d'une vie indépendante t. »

Mais les tendances de ces organes pris chacun à part

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