M. Renouvier
timité de son emploi donnent encore lieu à de trèssérieuses controverses dans les deux camps. Allez parmi les savants, vous entendrez dire à plus d'un que le mouvement seul est une réalité positive et que l'emploi du mot force dans la science n'est dû qu'à une invasion illégitime de la psychologie ou de la métaphysique. D'autre part, allez chez les philosophes. Tous n'acceptent pas sans difficulté que l'âme soit une force. Il y a peu de temps, M. P. Janet faisait bien clairement ressortir tout ce qu'il y a, dans cette dénomination, d'hypothétique et de périlleux. Et en effet, de ce que nous croyons que l'âme est une cause, il ne s'ensuit pas que nous devions nous la représenter comme une force se traduisant nécessairement en mouvements. Il y a pour nous un Dieu un et personnel, cause première de l'univers : nous ne disons pas de lui qu'il est une force. Dans les facultés mêmes de l'homme, tout n'est pas réductible à du mouvement et à de la force; loin de là. Dans la pensée, se groupent et s'ordonnent des images dont la production peut donner lieu, cela est vrai, à du mouvement mesurable et à une dépense de force cérébrale expérimentalement appréciable. Mais est-ce bien là la pensée elle-même ! Et est-il prouvé que la cause organisatrice de nos imaginations et le principe ordonnateur de nos raisonnements méritent le nom de force, du moins dans le sens où on l'entend communément? Aux yeux d'Aristote par exemple, la raison, faculté maîtresse de la pensée, est immobile. C'est là une proposition qui vaut certes la peine d'être approfondie. Ce n'est pas ici le moment de le faire. Tout ce que nous avons l'intention de prouver actuellement, c'est que la question de >ir en quoi consistent la sensation et la conscience pas du tout préjugée, comme certains se l'imaginent, par les théories scientifiques de notre siècle. Elle dépend de l'observation de la conscience, do la con-
science qui, incontestablement, ne peut être observée que par elle-même.
Mais il est temps de résumer cette polémique et de conclure. M. Littré, dans quelque endroit de ses ouvrages, compare à la lente expulsion des Maures de l'Espagne les conquêtes graduelles des sciences positives prenant peu à peu la place de la philosophie. Il y a du vrai dans cette comparaison : nous voulons bien l'accepter et nous nous garderons de la modifier en disant que cette conquête rappellerait tout aussi bien l'invasion du monde grec et romain par les barbares que l'extermination des infidèles par un peuple catholique. Ce que nous ferons seulement observer, c'est que dans l'histoire il y a de ces invasions où le vainqueur reçoit du vaincu au moins autant qu'il ne lui donne ou lui impose. Ne serait-ce pas le cas ici encore ? Les sciences positives se sont avancées et essayent de régner en souveraines sur toute l'étendue d'un territoire jadis réservé à la seule philosophie. Mais au lieu de parler de conquête et de domination, ne feraiton pas mieux de parler de libres communications, d'échanges mutuels, dans une paix active et féconde? Celui qui connaît quelque peu l'histoire parallèle des sciences et de la philosophie n'est pas en peine d'établir que ce sont des idées philosophiques qui ont présidé aux développements les plus magnifiques de la science, et que maintenant encore la plupart de ses théories ne peuvent se dispenser de demander quelques lumières soit à la psychologie, soit même à la métaphysique. Les lois de la constance du mouvement et de l'équivalence des forces ont été d'abord pressenties, l'on peut dire affirmées par des philosophes comme Descartes et Leibniz
qui, de l'idée des perfections de Dieu, concluaient à l'unité de son œuvre. La science croit pouvoir, comme on l'a dit, se passer de cette hypothèse. Mais est-il possible d'aller au fond de ces théories, sans y trouver et l'idée de force non encore éclaircie d'une manière satisfaisante et l'idée même de substance, c'est-à-dire deux idées se rapportant à des choses qui ne peuvent être connues que du dedans, non du dehors? Ceux qui disent que parler d'autre chose que du mouvement c'est faire de la métaphysique, ceux-là ont raison ; mais si bon nombre de savants, malgré tout, s'obstinent à faire intervenir des idées supérieures, et s'ils les prennent comme des points d'appui sur lesquels ils construisent leurs hypothèses, n'est-ce pas un signe que la science ne peut se passer de métaphysique? Les sciences naturelles veulent tout envelopper dans la théorie de l'évolution. Or, il a fallu toute la philosophie du xvnr3 siècle pour que cette idée descendît de la métaphysique dans la science : car on n'en est venu à vouloir trouver du progrès dans la nature qu'après avoir fait du progrès la loi de l'humanité. Mais cette dernière croyance devait elle-même plus qu'on ne le croit aux idées toutes métaphysiques de la loi de continuité, du devenir, etc.. Quant à cette évolution particulière qu'on nomme l'évolution psychologique, nous venons de voir qu'on ne peut en parler sans chercher dans la conscience un terme de comparaison entre les incultes des animaux et les nôtres, de même qu'on ne peut connaître complètement les faits physiologiques -avoir ce que c'est que la sensation et l'habitude. Ceci a une contre-partie, nous le reconnaissons. Toutes <! >jnctions que nous avons combattues reposent sur dea faite, mal interprétés, nous le croyons, mais assez ins des faits de conscience ou assez liés à eux, pour h psychologie comparée soit obligée de 1rs étudier. Ce sera au lecteur à voir si dans le présent ouvrage
nous tenons suffisamment compte de cette nécessité.
Nous nous efforçons tout d'abord d'en tenir compte dans la méthode que nous employons. Cette méthode est fort simple ; et voici de quels procédés elle se compose :
En premier lieu, nous l'avons complètement établi par la réfutation des opinions contraires, nous devons analyser les données de notre propre conscience. Cette analyse, à vrai dire, n'est pas le premier des procédés que nous devions employer, si l'on entend par là qu'on doive plus ou moins tôt l'abandonner pour essayer d'un autre. Nous ne devons jamais cesser de nous en servir, car il est d'une nécessité constante. Posons, en effet, comme termes du problème à résoudre qu'entre nous et les animaux il doit y avoir, selon les expressions d'Aristote, des facultés communes, des facultés voisines et des facultés analogues; ajoutons seulement que nous devons nous demander s'il n'y a pas des facultés que nous possédions en propre et qui soient refusées aux animaux. Rien de tout cela ne peut être éclairci si nous ne commençons pas par nous connaître nous-mêmes. Cette connaissance des faits internes doit être accompagnée, cela va de soi, de la connaissance de leurs conditions physiologiques et de celle de leurs effets, autrement dit de la connaissance des faits externes qui sont habituellement liés à eux. Il y a là déjà une première série de comparaisons, mais dans lesquelles le terme le plus connu doit toujours être le fait de conscience. Il y a sans doute bien des phénomènes entièrement obscurs et qui n'arrivent point euxmêmes sous le jour de la conscience. Mais l'existence consciente n'est pas simplement superposée à l'ensemble de ces faits pas plus qu'elle ne les remplace complètement quand la vie réfléchie succède à la vie ténébreuse de l'enfance. L'existence consciente ne cesse pas d'envelopper des faits inconscients : l'excitation et l'impression
ne cessent pas déjouer un rôle dans la sensation agréable ou douloureuse, pas plus que l'acte réflexe dans l'activité volontaire et l'image dans la pensée. Une double analyse, psychologique et physiologique, nous prouve la liaison constante de ces deux ordres de faits. Mais la première seule nous fait connaître sous quelles conditions l'un s'ajoute à Tautre et quelles sont les lois de son développement. Qu'est-ce que l'excitation, qu'est-ce que l'acte réflexe, qu'est-ce que l'image? Les deux analyses sont nécessaires pour nous l'apprendre ; car d'un côté ces faits ont des conditions toutes physiologiques, et de l'autre ils tiennent à des faits de conscience dont ils sont à leur tour les conditions. Mais qu'est-ce que la sensation, qu'est-ce que la volonté, qu'est-ce que la pensée? De quels phénomènes secondaires se composent ces faits ? Quelle parenté ont-ils les uns avec les autres ? Est-ce que la raison est une puissance isolée? Est-ce que le langage est une faculté distincte ? Ou bien toutes ces facultés sont-elles inséparables, de telle sorte que qui n'aurait pas l'une ne pourrait pas avoir les autres? A ces questionsci l'analyse psychologique est seule à même de répondre. Cette analyse à laquelle nous soumettons nos faits psychologiques, nous ne pouvons évidemment l'appliquer à l'animal. Mais nous pouvons par une sorte de synthèse reconstituer, pour ainsi dire, un animal intérieur qui s'ajuste à l'animal extérieur, aux manifestations visibles de ses passions, à tous ses actes enfin. Cet animal intérieur avec quoi le formerons-nous ? Avec des éléments empruntés à notre complexe nature. Alors même quo nous n'aurions aucun souvenir de nos premières années, nous pourrions oncore comprendre l'enfant; l'enfant qui asi en nous, comme dit Platon dans le Phédon, nous y aiderait. Le plus honnête homme du mondo, s'il est scrupuleux <i attentif à lui-même, saura refaire la psychoie du crime, parce qu'il va dans tout honnête homme
un criminel vaincu et enchaîné. Nous pouvons tous comprendre quelque chose au fou, parce qu'il y a dans chacun de nous un grain de folie, resté à l'état de grain, mais que nous pouvons nous figurer accru et développé. Nous pouvons faire la psychologie du rêve, non-seulement avec les souvenirs de notre sommeil, mais avec la connaissance de la rêverie. Si la rêverie nous aide à mieux comprendre le rêve, et la passion la folie ou le crime, l'habitude, chacun le sait, nous aide à mieux comprendre l'instinct. Plus généralement, il y a en nous un animal, comme l'ont répété à l'envi les moralistes. Mais dans ces emprunts que nous ferons à la partie animale de notre être pour reconstituer l'animal proprement dit, que devons-nous retrancher de nos facultés à nous? Que devons-nous y ajouter?
Les facultés qui se manifestent en nous par des effets qui ne se remarquent point chez les bêtes, nous devons évidemment les retrancher ; car toute faculté s'emploie, aucune force ne demeure inerte. D'autre part, si telle ou telle de nos facultés ont chez les animaux des organes bien plus parfaits que les nôtres, si elles s'accusent par des manifestations bien plus étendues, nous saurons que là, au contraire, s'accentue un développement psychologique qui a été comme arrêté chez nous. C'est à ce titre que la connaissance de la constitution physique des animaux, de leurs organes sensoriels et de leurs organes d'action n'est pas d'une moins grande importance dans la psychologie comparée, que celle de leurs actes et de leurs mœurs.
Cette synthèse de l'animal peut paraître à de certains égards conjecturale. Mais la description même que nous venons d'en donner montre qu'elle implique une vérification continue. Telle qu'elle a été faite, suffit-elle à expliquer tous les actes que nous voyons faire aux animaux ? Si elle ne suffit pas, c'est que nous avons oublié
quelque chose. Mais d'autre part, telles facultés dont nous aurions pu être tentés de gratifier les animaux , ne sont-elles pas incompatibles avec celles que nous sommes obligés de leur reconnaître? Par exemple, ce qu'ils ont suppose-t-il la raison, et ce que suppose la raison l'ont-ils? Ajoutons qu'une certaine expérimentation peut venir à notre aide. Si certains actes des bêtes paraissent ressembler à nos actions intelligentes, la façon dont ces bêtes se développent dans des milieux divers, les dérivations que subissent leurs facultés, les arrêts qui leur sont imposés, l'impuissance radicale qui se révèle brusquement chez elles devant de petites difficultés que nous leur opposons , l'impossibilité où les animaux sont de foire ce qui devrait être pour eux moins difficile que ce qu'ils ont fait , s'ils agissaient d'après des principes semblables aux nôtres, voilà autant d'indices qui doivent nous éclairer sur la nature des facultés qui les conduisent.
Telle est la méthode que nous nous proposons d'employer. Mais il importe plus de la bien appliquer que de la bien décrire ; et nous croyons plus utile de passer à l'étude comparée des faits psychologiques que de nous attarder à dire plus longuement comment ils doivent être décrits.