‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 40 sur 118 · Voyez plus haut, $• partie, cb. v · texte numérisé non relu

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symphonie ou d'un petit drame. Or, elle n'est choisie ou définitivement acceptée que parce que là où elle se place, avec la forme particulière sous laquelle elle se propose, elle assure, pour sa part, l'achèvement du drame ou de la symphonie dont l'expression générale est sa cause finale et son but. Dans chaque fragment d'une œuvre musicale, vous pouvez, si vous êtes exercé, reconnaître aisément l'œuvre dont il est détaché, dont il reproduit en raccourci le caractère, dont il exprime le sens, dont il rappelle ou fait pressentir les grands effets. On peut en dire autant des lignes et des couleurs par l'agencement desquelles un peintre compose peu à peu son tableau. Si l'idée générale n'est pas toujours nettement conçue par avance dans l'esprit, elle est toujours, quand il s'agit d'œuvres destinées à vivre , préparée et déterminée, dans l'imagination et la sensibilité du peintre, par la nature particulière de l'émotion qu'il ressent en face de son modèle, par l'intensité plus ou moins grande du besoin de créer qui le tourmente, par l'amour soucieux, inquiet, mélancolique, ou souriant, triomphant, heureux, avec lequel il conçoit, vivifie et enfante le fruit de son génie. C'est de tout cela en effet que se forme, non pas l'idée abstraite et métaphysique, mais l'idée artistique, l'idée créatrice du musicien comme du peintre. C'est donc cette idée de l'ensemble futur qui est la cause finale de toutes les idées de détail auxquelles l'artiste s'arrête. L'on peut dire aussi que quand l'inspiration n'est pas traversée et troublée par des causes d'ordre subalterne, l'idée générale réside déjà dans chacune de ces idées de détail qui travaillent à la réaliser, de même que l'idée de l'organisme futur réside déjà dans l'embryon qui, en se développant, tend à lui, comme à son achèvement et à sa fin véritable '.

1. Voyez plus haut, pages 252 et 253, comment la liberté idéale est la cause finale de la liberté proprement dite ou du libre arbitre qui tend à elle comme à son but.

Ainsi encore, si la vie tend à l'esprit, c'est qu'elle est l'analogue de l'esprit. Dans les cellules de l'organisme et dans la monade centrale appelée âme, sont des activités plus ou moins limitées tant par l'imperfection de leur puissance intrinsèque que par les résistances qui les arrêtent : la plus élevée d'entre elles peut, sans parvenir à se posséder pleinement et à se suffire à ellemême, y réussir cependant plus que les autres, précisément parce qu'elle y aspire sous l'action mystérieuse d'une puissance plus haute encore qui, elle, réalise parfaitement et éternellement cet idéal.

Cette vérité d'ailleurs n'a rien que de clair et de facile à constater quand il s'agit de l'esprit de l'homme et de l'action qu'un idéal quelconque exerce sur lui. Quand on veut appliquer cette théorie à l'action que l'esprit peut exercer à son tour au-dessous de lui, elle devient inévitablement plus obscure, elle semble même paradoxale. Cependant chacun de nos organes n'a-t-il pas son activité à lui? chacun d'eux n'exerce-t-il pas en même temps une certaine action hors de lui? N'est-il pas d'autant plus sûr de bien développer la sienne qu'il travaille plus efficacement au bien de tous ? N'a-t-il pas une impressionnabilité sourde que beaucoup de physiologistes ne craignent pas d'appeler sensibilité et imagination ? L'activité du principe supérieur est donc certainement représentée dans les modes d'activité des principes élémentaires de l'organisme ; et nous pouvons déjà comprendre ainsi comment les monades particulières peuvent s'ordonner, peuvent coopérer et sympathiser en vue de la monade centrale et de son action.

Gomment des monades peuvent-elles se sentir réciproquement et se connaître pour exercer les unes sur les autres une action réciproque ? Ni la science ni le sens commun n'ont trouvé que Leibniz eût résolu ces questions par son harmonie préétablie. Mais ne suffit-il pas

de réfléchir que les monades se limitent pour trouver une réponse plus satisfaisante ? Si en eifet elles se limitent, chacune d'entre elles étant plus ou moins limitée, c'est-à-dire déterminée dans son action, sent en elle-même les diverses modifications que sa propre activité subit. Pour ce qui est des sensations dites externes, n'est-ce pas ainsi que la science d'aujourd'hui les explique ? Chacun de nos organes se sent modifié quand son activité se rencontre avec celle d'un corps étranger ; il se sent modifié parce que son activité, sentant le champ qui lui était ouvert se restreindre, ou se fermer, ou s'élargir, ne peut aller d'un train toujours égal. Cette modification provoque d'abord une représentation qui reste subjective tant qu'il n'y a pas une conscience claire que cette modification externe vient d'un arrêt imposé par une résistance et par conséquent vient de l'action d'une cause étrangère. Dans tous les cas, l'activité ainsi arrêtée modifie spontanément son mode d'action; elle augmente ou ralentit son effort. C'est donc d'elle-même et de sa propre action qu'elle jouit ou souffre ; c'est sa propre action qu'elle se représente, c'est sa propre action qu'elle modifie, c'est de son propre mouvement qu'elle s'ajuste aux conditions qui lui sont faites. Les sens internes et par conséquent les organes internes ne reconnaissent pas d'autres lois que celle-là. Si l'œil s'accommode de luimême aux conditions physiques de la vision , d'ellemême aussi la cellule interne s'accommodera aux cellules voisines, mais nous disons de plus au développement de la monade centrale, du principe supérieur, de l'àmer en un mot.

Cette àme agit donc, elle aussi; ce principe directeur, cause finale et idée directrice de l'évolution collective de l'organisme , il a donc un mode d'activité qui lui est propre ? Et cette activité il l'exerce donc antérieurement aux manifestations de la vie consciente et volontaire 2

Sans doute. Et loin de constituer une nouveauté obscure et douteuse , il nous semble que cette dernière proposition est une de celles que les travaux de la philosophie contemporaine ont le mieux mise en lumière.

Nous avons démontré, en effet, que la conscience atteste une réalité une et persistante ; que la conscience est en proportion de l'activité; que par conséquent le principe conscient est actif; qu'il est distinct des principes élémentaires, lesquels n'arrivent pas à la conscience réfléchie, et dont les diverses modifications contribuent seulement à donner à la conscience du principe central auquel ils aboutissent plus de vivacité et plus de clarté. Mais le principe de la conscience ne commence-t-il qu'avec la conscience ? Ici est un point que M. Bouillier a établi avec une très-grande force et nous ne pouvons mieux faire que de le citer, c Si, dit-il, la conscience est la manifestation, la révélation de notre propre existence, il ne suit en aucune sorte qu'elle en soit le commencement, la fin, la mesure, encore moins qu'elle soit cette existence même.

« La conscience est nécessairement donnée comme un fait extérieur, par rapport à l'existence ; il ne suit en aucune sorte qu'elle en soit le commencement, la fin, la mesure , encore moins qu'elle soit cette existence même.

« La conscience est nécessairement donnée comme un fait extérieur, par rapport à l'existence, toujours elle suppose un retour sur quelque chose qui est antérieur au moi, et d'où dépend la réalité du moi lui-môme.

« Dans les phénomènes de conscience, l'âme se dédouble et elle devient à la fois sujet et objet. Mais cette dualité suppose nécessairement une unité antérieure primitive, laquelle s'est brisée et réfractée dans la conscience.

« La mémoire découvre et ne fait pas notro identité,

la conscience découvre et ne fait pas notre existence.

« La conscience est un fait ultérieur , un état , un degré, une évolution ascendante de l'âme, mais non pas l'âme elle-même *. »

Cette activité appelée à une conscience réfléchie, c'est elle qui est vraiment la personne humaine, celle dont la ressemblance fondamentale constitue l'égalité de tous les hommes, la parité de leurs droits et de leurs devoirs essentiels, la communauté de leur destinée. Mais en dehors de cette personne et cependant liée à elle, il y a (dans un certain sens dont l'ambiguïté a fait la fortune de plus d'une erreur philosophique) il y a la personnalité. Cette personnalité-là, manifestation extérieure et pour ainsi dire sensible de la personne, c'est la personne qui se la forme peu à peu, forte ou faible, marquante ou effacée, etc. , etc. ; mais elle la forme avec le concours inévitable et très-inégalement favorable des éléments constitutifs du corps qu'elle anime. C'est par ce concours que l'hérédité a tant de part dans la diversité des caractères, que l'hybridité produit des composés en partie nouveaux où les caractères des ascendants se fondent plus ou moins : c'est par lui que diffèrent les sexes et les âges, et que le même homme change avec les maladies et les années, ainsi de suite.

Comment cette âme agit dans la période obscure de son existence, nous l'ignorons; de même que nous ignorons comment agit dans chaque cellule l'énergie spontanée que MM. Ch. Robin, Vulpian, Gavarret eux-mêmes reconnaissent. Mais si l'on reconnaît cette activité de la cellule, comment nierait-on celle du principe qui a conscience de lui-même ? Et comment nierait-on que dans l'existence de ce principe est nécessairement la raison

1. F. Bouillier, Le principe vital et V âme pensante. Nous nous permettons de renvoyer pour plus amples développements à notre livre de l'Instinct, 2* édition, lre partie, ch. VIII.

de l'unité de l'organisme et du consensus de toutes ses fonctions ?

Cette manière de comprendre les rapports de l'âme et de la vie s'accommode très-bien avec les faits que les biologistes mettent en avant pour prouver la fragilité, et, suivant eux , le néant d'une âme consciente. Cette conscience, en effet, peut être souvent obscurcie, et de deux manières : 1° Quand les monades particulières surexcitées agissent plus que de coutume et n'obéissent qu'à leurs tendances habituelles ; c'est le cas qui se présente souvent dans la fièvre, laquelle, si elle est forte, est accompagnée du délire, c'est-à-dire d'un état voisin de l'inconscience, et qui, d'après certaines théories médicales accréditées, n'est autre chose que le déchaînement des circulations locales ; — 2° Quand au contraire les énergies locales sont généralement frappées d'impuissance et que les activités des monades particulières expirent, l'âme alors perd les matériaux habituels de son action. Elle est une activité qui s'exerce sur d'autres activités : celles-ci disparaissant, les puissances supérieures de l'âme sont momentanément condamnées à l'inertie. En d'autres termes, ici l'âme est comme un chef d'orchestre qui ne pourrait plus rien pour appliquer sa science et son habileté musicales, parce que ses instrumentistes feraient défaut ou bien refuseraient leur service; là, elle. est comme un chef d'orchestre assourdi et dérouté par les bruyantes cacophonies d'un trop grand nombre de ses musiciens ou de musiciens trop indociles.

Nous pouvons encore nous expliquer avec cette théorie la différence de l'homme et de l'animal. Dans l'homme, c'est plutôt le principe qui commande et est obéi : les sensations se trouvent réduites au strict nécessairejpour permettre à l'esprit de connaître et le monde et lui-même. Dans l'animal, au contraire, c'est le principe central qui

obéit, ce sont plutôt les énergies spéciales qui commandent, ici le sens olfactif et le goût carnassier, là la puissance visuelle et les organes du vol, etc.

Quant aux difficultés que soulèvent la génération et la reproduction des organismes tant chez l'animal que chez l'homme, nous ne pouvons prétendre à les dissiper ; car ce problème particulier se résout en un problème plus général et d'un autre ordre : celui de la première apparition des êtres vivants, du caractère naturel ou surnaturel de cette apparition première, en un mot le problème de la création. Cependant il est des difficultés entre lesquelles notre explication peut mieux résister — ce nous semble — que beaucoup d'autres. On objecte aux philosophes spiritualistes la divisibilité de certains êtres vivants, la persistance de la vie dans certaines parties transplantées ou greffées, etc. Il est aisé de voir que ces faits ne peuvent être opposés à qui reconnaît une certaine individualité des cellules élémentaires : si elles ont leur vie propre et autonome, même dans la vie collective de l'organisme dont elles font partie, elles peuvent garder et développer cette vie particulière hors de lui. Une ville détachée d'un État peut aller coloniser et fonder un autre Etat ; un musicien détaché d'un orchestre peut ou jouer seul ou devenir chef d'orchestre à son tour.

Enfin, quelle que soit son origine, quel que soit son mode d'introduction dans le composé organique qui la reçoit, l'âme proprement dite nous manifeste sa présence dans l'animal et dans l'homme. Des différences pourtant séparent l'âme de l'une et l'âme de Tautre. La conscience réfléchie atteste dans l'homme une liberté plus grande, une puissance d'un ordre plus élevé ; ajoutons que cette conscience reconnaît en elle-même l'action exercée par un idéal supérieur. Si elle est la cause finale des actions du corps, ses actions à elle ont leur cause finale dans la perfection infinie de l'idéal divin.

Si elle est l'idée du corps, idée enveloppant en elle les idées des fonctions du corps, elle doit se ramener cependant à l'idée des idées. Elle le sait, et c'est parce qu'elle le sait qu'elle conçoit le devoir et le droit, qu'elle accepte librement la responsabilité de ses actions, qu'elle se sent enfin associée aux desseins de Dieu, finalement appelée à l'immortalité. Gomment concevoir, dira-t-on, la possibilité de la vie future, si la suspension des activités subalternes sur lesquelles s'exerce ici-bas l'activité de l'être spirituel lui font défaut ? Mais dès à présent la vie de l'âme est double : elle a au-dessous d'elle les conditions d'une activité dont le développement successif constitue le lot de notre vie terrestre et mortelle. Mais elle a dans ses rapports avec Dieu des conditions d'existence d'un autre genre. Nous devons croire que ces conditions-là, plus amplement réalisées après la mort, assureront à notre âme une vie d'un ordre nouveau , moins laborieuse et cependant plus intense, mais qui ne fera que développer, sans les rompre, la continuité de nos existences et l'harmonie de nos destinées.

Ce mémoire était depuis quelque temps déposé à l'Institut, il était entre les mains de ses juges, quand nous reçûmes de M. Ch. Naudin (de l'Académie des sciences) une lettre datée du 13 avril 1876, et traitant d'un sujet fort semblable, on va le voir, à celui que nous traitons dans notre quatrième partie. L'intérêt de la question et la haute valeur scientifique de notre correspondant nous déterminent à reproduire ici la majeure partie de cet échange d'idées. Nous sommes convaincu que le lecteur nous en saura gré.

« Monsieur,

« L'année dernière j'ai rencontré votre Nouveau Cours de

philosophie.... Je le lis Je viens vous soumettre un doute

qui m'occupe depuis longtemps au sujet de la simplicité, de l'unité et de l'identité de l'âme, que vous affirmez avec l'universalité des philosophes spiritualistes.

c Voici sur quoi ce doute s'appuie :

« 1° — Pour qu'un être, spirituel ou non, soit simple, il faut, si je ne me trompe, qu'il n'ait point de parties, qu'il soit indivisible même par la pensée, atomique en un mot, comme les atomes, réels ou fictifs, de la matière. S'il en est ainsi de l'âme humaine (et on pourrait ajouter des âmes animales), il m'est impossible de comprendre qu'elle soit active par elle-même. Toute activité est une dépense de force, et pour que la force soit disponible, il faut qu'elle soit accumulée et à l'état de tension dans un potentiel, et un potentiel est toujours un agrégat. D'ailleurs tout phénomène est toujours un changement de rapports entre des choses distinctes et il suppose une pluralité d'objets. Si donc la sensation, la volonté, la pensée sont des phénomènes (psychiques, bien entendu,), ils ne peuvent pas plus que tous les autres êtres être engendrés dans l'unité et la simplicité.

« 2° — Selon moi, un être simple et essentiellement un est immodifiable , car toute modification est un nouvel arrangement des parties composantes d'un tout. Là où il n'y a pas agrégat de parties, là où l'unité est absolue, comment concevoir la pos-

sibilité d'une modification ? Voici, par exemple, une partie d'échecs engagée entre deux joueurs ; à chaque instant le jeu se modifie, reflétant ainsi la pensée des joueurs ; mais ces modifications successives ne sont possibles que parce qu'il y a deux adversaires, deux camps d'échecs en conflit, et, dans chaque camp , plusieurs pièces d'inégale valeur. Ce jeu, comme tous les jeux, est fondée sur le principe de la pluralité. Une pièce isolée, fût-ce la meilleure, n'a plus aucun sens dès qu'elle cesse de faire partie de cet agrégat qu'on appelle un jeu d'échecs. Si l'âme est simple, une, indivisible, si elle n'est point un agrégat psychique, une multi-unité, si vous voulez me passer ce terme, elle ne peut être, par elle-même, le siège d'aucun phénomène ; elle ne peut rien acquérir ni rien perdre, elle n'est susceptible d'aucune modification, d'aucune éducation, d'aucune habitude, etc. Or l'expérience nous montre qu'il en est tout autrement, et que l'âme humaine acquiert, perd, s'améliore, se dégrade, etc. , en un mot subit des changements tout à fait comparables à ceux de la partie d'échecs dont je parlais tout à l'heure.

« 3° — Les êtres simples et indivisibles, quand ils sont de même espèce, par exemple les atomes d'hydrogène, ou de carbone, etc., sont absolument identiques entre eux sous tous les rapports. Ex uno disce omnes. Si les âmes humaines sont unes et simples, de la simplicité des atomes de la matière, elles doivent nécessairement se ressembler d'une manière absolue dans tout le genre humain, et par conséquent amener dans tout le genre humain une pareille identité de conformation physique, de sentiments, de penchants, d'intelligence, d'aptitudes et de vie morale. Or Dieu sait si, d'un pôle à l'autre de ce globe, les hommes se ressemblent sous ces divers rapports! Et notez que les diversités si profondes qui les séparent naissent avec eux, quelles se manifestent même avant les premières lueurs de la raison, et que souvent, dès l'enfance, les hommes font pressentir ce qu'ils seront un jour, hommes de génie ou esprits vulgaires, héros de vertu ou vils scélérats. Toutes ces tendances sont innées, elles préexistent à la naissance, peut-être même remontent-elles jusqu'au début de la vie embryonnaire. Comment faire concorder ces diversités de caractères, ce tôt capita tôt sensus, la théorie de la simplicité absolue de l'âme, et de son identité dans l'humanité entière ?

« 4° — Les âmes humaines, d'ailleurs, ne constituent, pas à elles seules, tout le cosmos psychique, il y a aussi l'immense multitude des âmes animales, que la psychologie officielle a toujours négligées. Dès qu'on admet que la matière et la force ne suffisent pas pour constituer un animal, si bas qu'il soit placé sur l'échelle zoologique', il faut lui attribuer une âme, c'est-àdire un principe spirituel, adapté à son organisme et à son pôle (luis la nature. Mais ici nous allons voir surgir des faits

très-embarrassants pour la théorie de l'âme monopsychique. Tout le monde connaît l'histoire de l'hydre d'eau douce, dont les morceaux reconstituent autant d'hydres nouvelles. Par l'opération contraire, on peut souder deux hydres ensemble, qui vivent désormais comme un simple individu. Dans ce dernier cas, il y avait deux volontés distinctes ; après la réunion, il n'y en plus qu'une ; dans le cas précédent, d'une seule volonté on a fait plusieurs. Ces faits sont manifestement contradictoires de l'hypothèse d'une âme atomique dans ce groupe d'animaux.

« Mais les hydres ne sont pas seules dans ce cas. Les polypes, en général, les ascidies et beaucoup d'annélides vermif ormes, peuvent être segmentés et multipliés de même. Des animaux d'organisation plus élevée, les myriapodes entre autres, nous offrent des faits du même genre, quoique à un moindre degré. Coupez une scolopendre en 3 ou 4 morceaux, vous verrez ces parties détachées de l'animal continuer à vivre assez longtemps, mouvoir leurs pattes, cheminer, s'irriter même lorsqu'on les maltraite, en un mot donner des signes non équivoques de sensibilité et de volonté. Une guêpe décapitée s'efforce de percer de son dard les doigts qui la tiennent, et la tête séparée du tronc cherche encore à mordre avec ses mandibules. Jusque chez les vertébrés nous trouvons des exemples de ces curieux phénomènes. Qui n'a vu des queues de lézards fraîchement détachées du corps frétiller pendant de longues minutes et des tronçons de serpents ou d'anguilles regiper dans les mains qui les saisissent ? Certains oiseaux survivent quelques instants à la décapitation, les canards entre autres, qui peuvent encore faire quelques pas et battre des ailes. Tous ces faits nous montrent que la vie n'est pas centralisée au même degré dans toute la série animale, et qu'en général elle est d'autant plus dispersée dans l'organisme que cet organisme est plus homogène dans ses diverses parties. On pourrait dire, jusqu'à un certain point, que, dans les espèces inférieures de chaque type de l'animalité, là où les formes sont allongées, et où un même élément se répète un grand nombre de fois, myriapodes, annélides, l'individu n'est qu'un agrégat, un chapelet d'individus plus élémentaires, vivant chacun de sa vie propre, quoique contribuant à la vie du tout et obéissant à un chef de file logé dans les segments antérieurs, devenus segments céphaliques.

« 5° — Dans la question qui nous occupe, les faits embryogéniques ont une grande valeur. On sait, aujourd'hui, que les spermatozoïdes sont de véritables ovules, des ovules mâles, aussi vivants que les ovules femelles, mais autrement constitués. A moins de s'avouer matérialiste, il faut reconnaître en chacun de ces ovules un principe spirituel, qui est le déterminant de son évolution. Dans l'acte de la fécondation ces deux ovules se fondent l'un dans l'autre et donnent lieu ii un corps unique,

qui est le rudiment de l'embryon. Il paraîtrait môme, d'après des observations récentes, que la fécondation proprement dite, ou masculine, est précédée, dans les ovaires de la femelle, par une préfécondation, c'est-à-dire par l'influx d'une cellule ovulaire ad hoc, influx qui suffirait dans les cas de parthénogenèse. Il y a donc chez l'animal, et chez l'homme par conséquent, concours d'au moins deux éléments vivants, peut-être même de trois, si la préfécondation est certaine, comme il le semble, pour la procréation d'un nouvel être. Pourquoi les psychologistes ne tiennent-ils pas compte de ces phénomènes si importants ? Probablement parce que leur siège est fait et qu'ils ont pris l'habitude de séparer totalement ou presque totalement la physiologie et l'embryogénie de ce qu'ils regardent comme leur domaine propre. Je crois, moi, que la physiologie et la psychologie sont deux compartiments d'une même science, et qu'elles ne peuvent point être aussi séparées, aussi étrangères Tune à l'autre que les psychologistes l'on cru jusqu'ici. Ajoutons à cela qu'ils n'ont jamais songé qu'il pût y avoir une psychologie comparée, et que le monde animal compte à peine pour eux. « 6° La pathologie mentale me paraît inconciliable avec l'hypothèse monopsychique. Rien d'instructif pour la question qui nous occupe comme les manies, les monomanies, les hallucinations, les troubles intellectuels, etc. Que de fois le malade a conscience d'une force étrangère, d'un adversaire invisible, qui le pousse au suicide, au meurtre ou à d'autres actes insensés ou criminels, et avec lequel sa volonté engage une lutte désespérée, où elle est souvent vaincue ! Je ne vois pas comment on pourrait expliquer ces faits dans l'hypothèse d'un principe spirituel unique, tandis qu'au contraire tout cela s'explique ou semble s'expliquer aisément si l'on admet que l'âme est un groupe, ou plutôt un microcosme psychique, dont les unités, en nombre immense et de valeurs inégales, sont ordonnées ou hiérarchisées en un tout, dont l'organisme n'est que le reflet extérieur, le côté visible. Ce serait comme une vaste administration, présidée et gouvernée par un principe supérieur, qui, lui même, no serait point une monade , mais un composé d'éléments spirituels adaptés l'un à l'autre et indissolublement liés par leur essence même. Ce serait l'âme proprement dite. Quel serait le nombre de ces éléments premiers, do ces hypostases, si on peut employer ce mot ici? Vraisemblablement le même que celui des cellules ovultiros qui concourent à la formation du nouvel être, soit deux s'il n'y a que deux cellules, soit un plus grand nombre si la préfécondation existe réellement. Dans cette manière de voir, l.i santé, c'est-à-dire l'état normal du corps et do l'âme, t l'ordre maintenu dans le microcosme psychique; la maladie, la folie, seraient la conséquence du désordre, de la révolte (1.- quelques-uns des agents subalternes contre le principe supé-

rieur et régulateur de l'ensemble, de l'âme en un mot, qui, volontairement ou non, aurait abdiqué sa royauté.

Par la même théorie polypsychique s'expliqueraient les phénomènes biologiques cités plus haut. L'hydre d'eau douce serait un agrégat d'âmes à peu près équivalentes et uniformément distribuées dans le sarcode homogène de cet animal ; ce serait une république, dont les colonies séparées de la métropole s'organiseraient en républiques indépendantes, mais vivant par les mêmes lois ; Tannélide, le ver de terre, le myriapode, représenteraient des monarchies, mais dont le chef n'aurait qu'une faible autorité, et pourrait, au cas où il disparaîtrait, être remplacé par quelqu'un de ses sujets, que la nécessité élèverait au premier rang. D'autres fois, chez le même animal, l'autorité de l'âme dirigeante croît avec l'âge et arrive à l'absolutisme ; c'est ce qu'indiquent les coalescences, les concentrations physiologiques d'animaux d'abord vermiformes (les chenilles, les larves des diptères, etc.), où les segments, d'abord nettement séparés, se soudent et se fondent plusieurs ensemble pour donner lieu à des régions du corps plus caractérisées et plus compliquées, et par suite à de nouveaux modes d'existence (papillons, mouches, etc.). Cette tendance à la concentration d'organes, d'abord presque indépendants et qui semblent n'être que la répétition les uns des autres, va toujours grandissant dans la série animale, à mesure qu'on se rapproche de l'homme, où le maximum de coalescence est atteint. Or, cette coalescence organique et visible n'est, selon moi, que la suite et l'effet de la coalescence des éléments psychiques, qui sont, dans mes idées, le fond même de l'animal. Mens agitât molem. — C'est l'âme, c'est-àdire tout le microcosme spirituel, qui détermine la forme du corps; et le corps tout entier, dans toute la série zoologique, n'est que le potentiel, le réservoir de la force, à l'aide de laquelle chaque être vivant remplit son rôle dans le cosmos.

« Un zoologiste rirait probablement de ces idées, mais peut-être plutôt par le fait de ses habitudes d'esprit, que par conviction de leur fausseté. Nous sommes, en général, si soumis à l'empire des sens, que nous concevons difficilement qu'il puisse y avoir quelque chose au delà de leur horizon, et que le vulgaire prend communément pour des réalités objectives ce qui n'a de réalité que dans la conscience »

Nous reproduisons une partie de la réponse que nous eûmes l'honneur d'adreser à M. Naudin :

« Monsieur,

« C'est un très-grand honneur pour moi que de recevoir, à propos d'un de mes livres, une lettre signée d'un nom tel que le

vôtre. Tout philosophe et philosophe universitaire que je suis, je ne suis pas assez fermé à la science proprement dite pour vous ignorer. Je sais en particulier que vous avez, en plus d'un point, devancé le darwinisme, mais que vous l'avez aussi comme rectifié par avance ; car si la doctrine courante se maintient, elle ne pourra le faire qu'en respectant deux idées que vous avez toujours défendues, la spontanéité dans la vie et la finalité — principes qui ne détruisent en aucune façon le mécanisme, mais qui le complètent et seuls le rendent explicable

« L'intérêt croissant que j'ai pris à vous lire s'est augmenté, surtout à la fin, d'une satisfaction personnelle assez vive, je l'avoue. Dans le début, vous paraissez combattre avec force la théorie spiritualiste ; et en terminant, vous esquissez une théorie fort large où Yesprit peut espérer , si je ne me trompe, de retrouver sa place et son rôle. Or, cette théorie, je crois l'avoir moimême développée, avec quelques nuances toutefois, dans un mémoire manuscrit qui est actuellement dans les mains des membres de la section de philosophie de vos confrères de l'Institut...

c Dans mon cours de Philosophie.. .' préoccupé surtout de démontrer aux jeunes gens qu'il y a dans l'homme au moins un principe un et simple, base de notre personnalité... etc., je n'ai pas voulu rechercher pour eux si l'organisme lié à ce principe est ou non le siège d'autres principes d'action d'une nature plus ou moins semblable

«c Dans mon mémoire, je m'applique à poser ainsi les questions : si nous tenons un compte équitable des découvertes zoologiques les plus récentes (scissiparité, greffes animales, vie autonome des divers tissus, rôle et fonctions de l'œuf, même avant la fécondation masculine), il faut renoncer à renouveler soit l'animisme de Stahl, soit le vitalisme de l'ancienne école de Montpellier; mais il faut aussi regarder comme insuffisants soit l'hypothèse matérialiste, soitl'organicisme, soit toute théorie purement mécanique. Car la spontanéité de l'organe vivant n'est pas douteuse ; et si l'on combat avec tant de vivacité et de succès la doctrine d'une vie toute ramassée dans un principe unique, n'attribuc-t-on pas à chaque organe, à chaque cellule en particulier, ce3 propriétés caractéristiques de la vie, morphologie spéciale, force d'évolution, idée directrice, etc.. Ainsi, le vitalisme d'autrefois est mort. Mais qu'est-ce donc qu'on lui substitue? Une doctrine que je qualifie do polyvitalisme Mais

ceci reconnu, il reste à expliquer l'unité de l'économie Pourquoi donc ne pas reconnaître un principe directeur, monade centrale, suivant l'expression de Leibniz, et qui est au milieu ttM monades cellulaires ce que le chef d'orchestre est au milieu de ses musiciens, les laissant jouer chacun leur air, mais faisant en sorte cependant qu'ils contribuent à exécuter uno harmonie dont il est, par son activité personnelle, l'Ame et le soutien ?

« Cette comparaison, si je ne m'abuse, peut être poursuivie sans rhétorique. Tantôt les musiciens seront bons et le chef d'orchestre inepte : l'air sera mal joué. Tantôt un chef d'orchestre excellent, comme l'âme d'un Pascal, tirera un merveilleux parti de musiciens malades ou indociles. Quand la fièvre nous donne le délire, la surexcitation des énergies locales fait que le principe central ou directeur perd conscience de lui-même : l'indiscipline dans les rangs des instrumentistes ; il en est est trop parmi eux qui s'obstinent à jouer pour leur propre compte , et de là la cacophonie. Vous voyez, monsieur, que j'entre assez dans vos idées. J'ai même écrit cette page que je vous demande la permission de vous transcrire de mon brouillon

« .... Ainsi, ce que vous appelez microcosme polypsychique, je l'appelle polyvitalisme. Les deux choses se ressemblent. Permettez-moi cependant de maintenir une certaine différence entre l'âme et la vie. La vie est multiple, elle est un microcosme : l'âme proprement dite, principe directeur, monade centrale, est véritablement une et simple. Autant la physiologie est forte pour établir cette multiplicité d'éléments vivant chacun à part, autant la psychologie est inattaquable quand elle déduit du fait de conscience, de la mémoire, de la responsabilité, je dirai même de la pure sensation, l'unité absolue du principe supérieur....

« S'il est un, dira-t-on, peut-il être une force ? En un sens, évidemment non : car il n'est nullement établi , et M. Janet l'a bien montré, que toute activité soit force dans l'acception, discutée encore, il est vrai, où les sciences positives prennent le mot. Si une force est ce qui se traduit en mouvement, se transforme en mouvements de diverses natures, mais peut toujours être mesuré physiquement par ses «effets, non, l'âme n'est pas une force : elle est ce à quoi la force qui se meut dans le composé humain est subordonnée. Aristote dit que c'est la cause finale des mouvements du corps ou le moteur immobile de l'organisme... On peut trouver obscure et particulièrement difficile la question de la nature de ce principe. Son existence estelle douteuse ? Je crois que non ; car, en somme, que serait la justice, que serait la beauté, que serait l'amour en dehors de l'âme ? mesurez-vous la vertu par des kilogrammètres ? Chercherez-vous l'équivalent mécanique du dévouement ? Il le faudrait, si tout dans l'homme était réduit à des forces ou à la force ,.,.« - j»

Quelque temps après, M. Ch. Naudin nous écrivit : « J'ai relu votre lettre à bien des reprises; je viens de la relire encore, et je me trouve très-honoré de voir de si nombreux points de contact entre vos opinions et les miennes, qui, au fond, diffèrent très-peu des vôtres, si même elles en diffèrent. C'est ce dont je jugerai encore mieux à la lecture de votre mémoire. »

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