DE LA VIE
S'il est difficile de donner une définition complète de la vie, la science du moins nous permet d'apercevoir dès aujourd'hui avec une netteté suffisante les caractères principaux qui sont communs aux êtres vivants. Végétal ou animal, tout être vivant se compose d'un certain nombre de parties qui sont les unes pour les autres autant de conditions ou de moyens d'existence, et toutes ensemble ces parties se servent de moyens pour réaliser une fin qui leur est commune, à savoir l'existonco d'une tonne spéciale. Ces formes cependant ne demeurent pas toujours absolument semblables à elles-mêmes; elles s'enrichissent de parties nouvelles, augmentent de volume, se consolident pendant un temps déterminé, puis > ,il1;iil)lissciil avec une rapidité plus ou moins grando et (ii lissent par une dissolution générale. Dans le cours do Bette évolution, l'être vivant perd sans cesse quelque
portion de sa substance, et il la remplace immédiatement par des matériaux nouveaux tirés du dehors, qui viennent s'assimiler aux anciens, c'est-à-dire tenir la même place, entrer dans les mêmes combinaisons, servir aux mêmes fins. Mais l'être vivant n'a pas seulement la propriété de se renouveler par la nutrition : une portion de lui-même peut, certaines circonstances étant données, se détacher de lui et former un être semblable à lui, capable comme lui d'organisation, d'évolution, de nutrition et comme lui de génération.
L'animal possède tous ces caractères, mais il est de plus capable de sentir et de se mouvoir. Il coopère à sa propre nutrition et dans la grande majorité des espèces à sa reproduction, en se déplaçant, en s'approchant des choses externes par des mouvements spontanés. Quant aux états successifs de son organisation qui sont tour à tour les causes ou les effets des mouvements qu'il accomplit pour se nourrir et se reproduire, ces états la science et le sens commun s'accordent à dire qu'il les sent. Mais en quoi consiste ce phénomène de la sensation ? Peut-on l'analyser ? Peut-on en déterminer les éléments? Par quel rapport se rattache-t-il au phénomène de la locomotion et du mouvement spontané ? Telles sont les questions principales dont la science est obligée de s'occuper tout d'abord, si elle veut se rendre un compte exact et précis de la vie animale et des facultés qui la distinguent.
Les propriétés qui, avons-nous dit, caractérisent les êtres vivants n'appartiennent pas exclusivement au tout
individuel, à l'ensemble de l'organisme. C'est une vérité aujourd'hui parfaitement prouvée que chacune des parties de l'organisme est douée d'une vitalité propre, indépendante de l'existence de l'ensemble. Chacune d'elles en effet absorbe, respire, exécute par elle-même et pour son propre compte le travail de la nutrition, chacune d'elles s'accroît, se modifie dans de certaines limites, et chacune d'elles aussi est capable de se reproduire. Les diverses parties ont toutes tellement bien leur vie propre que, transportées hors de leur milieu habituel, implantées même dans un autre être, il leur arrive très-souvent de conserver leur forme antérieure, de persévérer dans leurs fonctions habituelles. Ainsi certains organes peuvent être déplacés et continuer à vivre dans une région de l'économie qui n'est pas leur siège normal ; ainsi des tissus d'une espèce animale peuvent être greffées sur d'autres espèces ; ainsi des os peuvent se former dans toutes les parties du corps, dans le ventre par exemple, si l'on y introduit des lambeaux de périoste et de moelle fraîche. Tous ces tronçons ainsi déplacés peuvent s'assimiler, vivifier, organiser la matière brute avec laquelle ils entreront en contact. De même, tout organe mutilé tend à se régénérer, à se reproduire, mais toujours en réalisant un type particulier, c'est-à-dire en conservant le sien propre.
Aucun organe ne peut être reproduit par le développement d'un organe autre que lui : mais lui-même, si petite que soit la portion qu'il a conservée de sa propre substance, pourra se reformer en entier par le développement de ce qui lui reste. En un mot, toute fraction de matière organisée tend à réaliser constamment un type spécial, soit qu'elle le conservo, soit qu'elle travaille à le reproduire
Or, établir quo toute partio do l'organisme est vivanto, O'dtt dire que le travail de nutrition ou co qui roviont au
môme de renouvellement et de métamorphose qui s'accomplit en elle est soumis à des lois particulières. Si le but auquel il tend est fixé, la série et l'ordre des évolutions qu'il doit accomplir pour y atteindre ne peuvent pas ne pas l'être. Mais ce qui est aussi nécessairement fixé, c'est l'ensemble des conditions au milieu desquelles doivent s'accomplir ces rapides changements; c'est la nature des éléments qui doivent entrer dans ces combinaisons, y tenir une place et y jouer un rôle dans un temps donné. Mais l'observation éclairée des lumières que notre propre conscience nous fournit sur la partie animale de notre être, nous apprend que les vicissitudes de l'évolution vitale et du conflit qu'elle occasionne peuvent donner lieu à plusieurs état différents.
D'abord pour fonctionner régulièrement, l'organe appelle habituellement une excitation du dehors. Habituellement l'œil ne voit pas s'il n'est pas frappé par la lumière, l'oreille n'entend pas si les sens ne l'ébranlen pas de leurs vibrations ; le poumon ne respire pas si l'air ne pénètre jusqu'à lui ; il est plus clair encore que la digestion suppose la présence des aliments venant solliciter les organes sécréteurs et autres. On sait même que chaque organe de l'économie a son excitant particulier. Le cœur et le système vasculaire de même que les poumons, les intestins, les glandes, ont leurs excitants spéciaux qui s'adressent exclusivement à eux 1.
1. « Les cellules nerveuses présentent des aptitudes réactionnelles dissemblables, lorsqu'elles sont mises en contact avec divers agents modificateurs. Ainsi tout le monde sait que l'infusion du café sollicite et prolonge l'activité des cellules cérébrales proprement dites ; que le haschich agit d'une façon différente ; que l'opium, au contraire, neutralise et enraye leur automatisme spontané, etc. Les cellules cérébelleuses paraissent beaucoup plus sensibles à l'action de l'alcool que les cellules cérébrales ; les cellules spéciales excito-motrices semblent réagir avec une sensibilité toute spécifique en présence de la strychnine. Il est vraisemblable que chaque groupe de cellules nerveuses de nature différente doit réellement trouver un réactif apte à surexciter ou à neutraliser spécifiquement ses propriétés dvnamiques. » (Luys, Rocher., 271-2.)
C'est un simple cas de cette loi générale que Berzélius a enfermé dans la formule suivante : les sécrétions sont provoquées par le contact avec les muqueuses d'une substance de réaction contraire à celle du liquide sécrété. Or, cette action du dehors produit ce qu'on appelle assez communément une impression. Mais devons-nous entendre par là que l'objet externe agit sur l'organisme vivant comme un cachet agit sur la cire qui en reçoit passivement l'empreinte ou l'impression? on sait qu'il n'en est rien. « Les notions que la science possède actuellement, dit Claude Bernard, nous portent à concevoir toute sollicitation fonctionnelle comme une sollicitation active. Les stimulants sont compris comme des agents propres à tirer l'élément ou l'organe du repos pour le faire entrer en activité. On ne conçoit pas une excitation extérieure qui aurait pour effet de provoquer le repos, de paralyser le fonctionnement. L'absence d'un stimulant implique une suspension d'énergie, tandis que la présence d'un stimulant manifeste essentiellement l'état actif. » Avons-nous besoin de rappeler, par exemple, que la vision est le produit de l'activité de l'organisme nerveux ou de l'une de ses parties excitée par les rayons lumineux ? Il est tellement prouvé que cette activité de l'organe est la principale cause du phénomène, que l'agent ordinaire, tout le monde le sait aujourd'hui, peut être remplacé par une ou plusieurs excitations de nature différente. Il suffira souvent d'un ébranlement quelconque pour que l'œil, entrant en exercice, voie de la lumière et des couleurs. Aussi la science no dit-elle pas que dans les phénomènes de la vision comme dans \ de l'audition, c'est directement uno tollo ou telle propriété de la matière qui so révèle à nous par L'action <jn Vile nous fait subir ou nous imprime ; elle dit qu'à telle sollicitation <!<•* phénomènes externes notre organisme répond par telle action qui lui est propre ; et ainsi
s'établit entre ces deux ordres de faits, faits organiques et faits physiques, une liaison si habituelle et si constante que les seconds sont généralement les signes de la production des premiers.
Ce qui est vrai des phénomènes qui se passent à la surface de l'organisme est vrai aussi de ceux qui s'accomplissent dans ses plus intimes profondeurs . Ce qui est vrai de l'état normal et sain l'est aussi de l'état de maladie ; ce qui explique le rôle de l'aliment dont notre corps se nourrit explique celui du médicament à l'aide duquel il guérit son mal. C'est l'organisme qui excité par les aliments tire d'eux la substance variée de toutes ses parties. C'est de même l'organisme, nous disent les plus illustres représentants de la thérapeutique contemporaine, qui, excité par les médicaments, tire d'eux leurs propriétés, c'est lui qui les développe et les vivifie. Aucun médicament n'agit sur l'organisme sans le concours de l'organisme. Les propriétés les plus vantées des substances pharmaceutiques resteront sans action, si ce dernier, devenu inerte et paresseux, ne consent pas à se les assimiler, à les faire entrer dans le concert de la vie, à les rendre vivants en un mot. Pas d'exception pour les remèdes qu'on appelle les spécifiques. Si le quinquina guérit les fièvres intermittentes, c'est que cette alternance des moments sains et des moments troublés n'est que le signe d'une lutte encore égale des forces de l'économie contre l'affection qui les attaque; alors, administré dans les intervalles des accès, le remède accroît les résistances vitales modératrices parce qu'il alimente les propriétés médicatrices qu'elles ont conservées quoique affaiblies ; il prolonge ainsi les moments sains ; il met en même temps l'organisme mieux à même d'user par sa propre énergie le principe du mal et de reprendre le cours régulier de ses fonctions. Mais si peu que les effets du mal sur l'économie aient été profonds, le prétendu
spécifique est impuissant. Il faut bien se garder, ajoutent les maîtres que nous citons, de croire que la saturation syphilitique ou paludéenne exige comme remède la saturation mercurielle ou quinique et qu'on puisse vaincre les uns en leur proportionnant les autres. « Préjugé absurde et funeste ! On bourre de mercure et de quinquina des organismes tellement infectés et réduits par la maladie à une cachexie si profonde ou si peu disposés à consentir aux médicaments (or, ces sujets sont communs parmi les personnes dont le système nerveux est habituellement surexcité par le travail intellectuel et les affections morales), que les médicaments ne rencontrent ou que des tissus irritables qui exagèrent leur action physiologique ou qu'une organisation cacochymique ne recelant presque plus d éléments sains capables de concevoir l'action thérapeutique. Est-il une preuve plus décisive que le médicament n'agit pas par lui-même? S'il en était ainsi ne suffirait-il pas de rendre la dose du remède égale ou supérieure au mal 1 ? »
Ainsi, tous les phénomènes qui caractérisent la vie animale, sont produits par l'activité des organes qu'excite, entretient ou stimule une influence extérieure. Donc, qu'on choisisse le mot d'impression ou celui d'excitation, il faut tout d'abord noter ce fait élémentaire : les phénomènes du dehors exercent constamment sur l'organisme une action à laquelle l'organisme répond par une action qui lui est propre. Or, que l'action extérieure ait exactement le degré d'activité nécessaire pour provoquer l'énergie vitale à se manifester sans effort, conformément au type de l'organe provoqué et aux ressources dont il dispose, qu'arrive-t-il ? Que cette manifestation de l'énergie vitale glisse inaperçue ; l'organe fonctionne et les différentes phases de son travail so