‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 54 sur 118 · Dans le Phèdre en particulier · texte numérisé non relu

Dans le Phèdre en particulier

la passion irascible peut exister longtemps sans la raison ; que chez les animaux elle existe toujours sans la raison ; donc nous devons croire que même chez l'homme proprement dit, c'est une puissance distincte et séparée. De cette dernière conclusion, nous n'avons rien à dire ici : nous avons seulement à retenir le raisonnement qui la prépare, et dans lequel il est clair que Platon refuse aux animaux la raison.

Allons maintenant à la doctrine tout à la fois psychologique et cosmologique du Timée. Nous y trouverons (si l'on nous permet ces expressions contemporaines) une sorte de transformisme ou d'évolutionisme renversé. Dans plusieurs philosophes tout au moins des premières écoles, l'homme était sorti de l'animal. Ici, c'est l'animal, semblet-il, qui est sorti de l'homme par une espèce de dialectique en action, mais de dialectique descendante. Le sujet est curieux et difficile. Arrêtons-nous-y quelques instants.

La réalité première en qui est la raison de tout ce qui existe , c'est le Dieu par excellence , le Dieu parfait et souverainement bon dont la Providence s'étend à l'infini. Viennent ensuite les dieux secondaires et subordonnés, « les dieux issus d'un Dieu. » En troisième lieu viendra, formé par leur ministère et d'après les ordres du dieu suprême, le monde.. Mais ce monde, « pour être parfait, doit contenir toutes les espèces d'animaux », idée sans doute analogue à celle que développera si largement Leibniz : les animaux les plus vils et les plus imparfaits en apparence, s'ils réalisent un type de plus, contribuent à la perfection de l'ensemble où tout se continue et tout se tient à l'infini. Ainsi la réalité n'est pas toute concentrée dans une perfection se contemplant et se possédant elle-même sans rien communiquer d'ellemême et sans créer. Mais ces différentes espèces d'animaux, diaprés le Timée, ne sont pas créées d'une seule fois ni dans les mêmes conditions.

Dieu s'adressant aux dieux secondaires leur explique que, lorsqu'il crée lui-même par une action directe et pour ainsi dire personnelle, il crée nécessairement des êtres semblables à eux et absolument immortels. C'est donc à eux d'« imiter la puissance qu'il a déployée dans leur création » et à former ainsi des êtres moins parfaits « pour que cet univers soit réellement un tout achevé. » Cependant il ne veut pas que leur action descende immédiatement à produire des animaux dans lesquels tout serait mortel. Il faut, au préalable, donner naissance à « une espèce qui doit partager le nom des immortels, être appelée divine et servir de guide à ceux des autres animaux qui voudront suivre la justice et les dieux. » A la formation de cette espèce qui est, on le voit clairement, l'espèce humaine, Dieu veut coopérer d'une certaine manière. « Je vous en donnerai, dit-il aux dieux inférieurs, la semence et le principe ; vous ensuite, ajoutant au principe immortel une partie périssable, formez des animaux ; faites-les croître en leur donnant des aliments, et après leur mort recevez-les dans votre sein. » Ainsi, dans l'homme il y a deux natures : un principe immortel et divin, puisqu'il est donné directement par Dieu ; et un animal mortel, mortel en ce sens que la matière dont il se compose sera reçue dans le sein des dieux, nous dirions aujourd'hui sera restituée à la nature. Au composé tout entier Platon donne souvent le nom d'animal ; mais l'animal proprement dit, c'est la partie mortelle formée par les dieux inférieurs et qui se trouve seule dans les bêtes. C'est sur le modèle et à la ressemblance de cet animal lié à l'âme humaine que seront formés les autres animaux, les bêtes. Disons mieux : à prendre au pied de la lettre les récits du Tiniée, c'est de cet animal lui-même que sortiront les autres animaux. Cette théorie se présente dans le Timée sous une double forme, sous forme de théorie morale

et sous forme de théorie naturaliste ou physiologique.

La première naissance a été, dit Platon, la même pour tous, afin que nul ne pût se plaindre de Dieu. Chaque âme était placée dans un organe du temps convenant à sa nature. Cet organe du temps est un astre : l'âme y vit d'une vie successive, c'est-à-dire déjà d'un ordre inférieur, mais elle n'est pas encore liée à un corps, elle est donc jusqu'à un certain point en dehors de l'espace et n'a* pas à lutter contre la matière. Mais un jour, par une loi fatale, les âmes descendent dans des corps : ces corps se renouvellent incessamment, acquérant de nouvelles parties pour remplacer celles qu'ils ont perdues : des impressions causées par ce mouvement continuel naît la sensation, puis l'amour mêlé de plaisir et de peine, enfin la crainte, la colère, et les autres passions. La justice consiste à dompter ces passions, l'injustice à leur obéir. L'âme qui est restée juste retourne dans son astre. L'âme injuste descend dans le corps d'une femme, première chute; puis, si son injustice a été trop grave, dans un corps d'animal et dans tel animal ou dans tel autre, suivant le caractère des vices qui lui auront valu son châtiment. Voilà la métempsycose telle que Platon l'accepte. Ce n'est plus une transmigration fatale de l'âme emportée par un aveugle destin ; c'est, comme nous l'avons dit, une des sanctions, ou plutôt la sanction principale de la loi du devoir. Observons que ce sont des forces immatérielles ou d'ordre moral qui deviennent les premiers agents, pour ainsi dire, de la production des êtres inférieurs. Cette production cependant s'accomplit suivant certaines lois physiologiques. Quelles sont ces lois?

L'animal que les dieux secondaires ont tout d'abord formé , -c'est - à - dire l'animal humain lié à une âme divine et immortelle , renferme en lui , grâce à un plan arrêté d'avance, le type de tous les autres ani-

maux. Quelques déformations partielles, quelques modifications qui développeront en lui certaines parties restées à l'état rudimentaire ou qui en réduiront certaines autres, suffiront pour faire de l'homme animal un animal proprement dit, une bête. N'est-ce pas là, en toute exactitude, un transformisme renversé ? Qu'on en juge par cet exemple, le texte est on ne peut plus précis : « Ge qui recouvre les doigts est composé de nerfs, de peau et d'os; c'est un mélange de cas trois choses, desséchées et réunies en un tout pour en former une peau dure ; voilà les causes secondaires. Mais la véritable cause est la prévoyance de ce qui devait arriver. Ceux qui nous ont fait naître savaient que des hommes il devait sortir un jour des femmes et d'autres animaux, et que beaucoup de créatures avaient besoin de griffes pour divers usages ; et cest pourquoi ils préparaient déjà, en formant l'homme, la production des griffes. C'est dans ce dessein et pour ces motifs qu'ils nous donnèrent de la peau et des cheveux et qu'ils armèrent d'ongles l'extrémité de nos membres *. ■

Est-il possible de ne pas voir là, disons aussi à l'état rudimentaire, une théorie tout à fait analogue à nos modernes théories d'unité de plan, de balancement des organes ? Platon a repris plusieurs fois cette idée ; mais on le devine sans peine, ce n'est pas en développant scientifiquement par l'observation et par l'expérience ses vues zoologiques, c'est en mêlant de nouveau à ses hypothèses M in ou morale de comprendre la métemose. La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée des hommes innocents mais légers, aux discours pompeux et frivoles qui, dans leur simplicité, s'imaginent que la vue est le meilleur de l'existence des choses. Les animaux pédestres

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