Le Timée, traduction Cousin
et les bêtes sauvages sortent de ceux qui ne s'occupent pas de philosophie et qui n'obéissent qu'à rame résidant dans la poitrine. En conséquence de ces habitudes, leurs membres antérieurs et leurs tètes sont penchés vers la terre par leur similitude avec elle ; ils ont le dos allongé et de différentes formes, selon les dérangements que la paresse a causés dans les mouvements de chacun d'eux. Les poissons viennent d'hommes qui, ayant eu leurs âmes chargées de souillures, n'ont pas été jugés dignes de respirer un air pur... et ainsi de suite.
On comprend que toutes ces hypothèses aient été regardées comme sans valeur et même passées sous silence, à une époque où l'on citait par hasard les théories de Lamarck comme exemple des folies où peut aboutir l'imagination égarée dans la science. Mais aujourd'hui que Lamarck est considéré comme le plus brillant ancêtre d'une doctrine que son audace même a servie et qui prétend à la domination universelle, n'est-il pas à propos de remarquer ces explications du Timée? D'après Lamarck, c'est en prenant l'habitude d'étendre le cou pour atteindre les branches des arbres que la girafe a conquis les caractères qui la distinguent ; et généralement c'est en faisant effort pour mieux s'adapter à leurs conditions de vie que les espèces animales se sont diversifiées en se perfectionnant jusqu'à produire l'espèce humaine. Dans Platon, c'est aussi en contractant certaines habitudes que l'organisme humain tombe, de déformations en déformations, aux organismes inférieurs. Si donc Platon eût connu la formule qui fait de l'homme un singe perfectionné, il lui eût sans doute opposé une formule faisant du singe un homme dégénéré . Nous demandons à ne pas être obligé de choisir. Mais voici ce qu'il convient de bien observer. Dans le transformisme contemporain, nous partons de quoi? Du néant ou tout au moins de l'inconnu; et nous allons où? A
l'infini suivant quelques-uns, à l'inconnu encore, suivant la plupart. Platon affirme, lui aussi, les rapports étroits qui lient par une insensible gradation ou plutôt dégradation, s'il faut l'en croire, tous les êtres de la nature ; il entrevoit l'unité du plan dans lequel ces êtres rentrent tous. Mais le point de départ il le connaît, il le détermine avec certitude : c'est la perfection divine.. Ajoutons que ce point de départ fixe est aussi le terme où tout doit pour ainsi dire remonter, puisque les âmes, après être ainsi tombées de plus en plus bas, peuvent encore, d'après le Timée, se relever et reconquérir le droit de participer plus abondamment à la perfection divine. Enfin, dans ces séries de métamorphoses descendantes, Platon nous laisse-t-il croire que l'intelligence se forme ou se déforme lentement par une série d'additions ou de soustractions insensibles? Nous ne le croyons pas. Nous pensons qu'il nous indique plutôt l'intelligence comme constituant un attribut qui sert à séparer nettement l'animal humain des animaux proprement dits. « C'est ainsi, écrit-il, que maintenant encore comme autrefois les animaux sont transformés les uns dans les autres, suivant qu'ils perdent ou qu'ils acquièrent l'intelligence l. » Et par intelligence que faut-il entendre ici? Incontestablement ce n'est ni la sensation obscure de l'âme appétitive, ni même la passion irascible. Ce sont là deux âmes mortelles, deux animaux inférieurs qui sont comme enveloppés dans ce complexe animal qui forme l'être humain 2. Non. L'intelligence vraie appartient à cette âme immortelle dont le principe a été donné par Dieu même aux dieux secondaires pour être transmis par eux à l'homme seul, et dont les deux