‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 67 sur 118 · EPICURIENS — LUCRÈCE · texte numérisé non relu

EPICURIENS — LUCRÈCE

rapportent à la psychologie et à la morale, ne cessent pas d'être en honneur. L'école épicurienne et l'école stoïcienne qui vont pendant longtemps se partager les âmes n'ont pu manquer de réfléchir sur quelques-unes au moins des questions de la psychologie comparée.

Demandons d'abord (comme nous en avons le droit) au poème de Lucrèce quelle était sur ces divers points la tradition de l'école d'Épicure. Étant donné que Lucrèce, comme tous ses devanciers dans l'école, est matérialiste, qu'il rejette toute création par l'action divine, toute providence, et qu'il croit à ce que nous appelons de nos jours la génération spontanée , on serait tenté de présumer qu'il est un des précurseurs des théories darwiniennes. On a trouvé de ces précurseurs dans Anaximandre et dans Empédocle. A plus forte raison, semblet-il, en doit-on rencontrer un dans une philosophie plus athée et plus matérialiste encore que ne l'était l'école Ionienne. Il n'en est rien cependant. La théorie transformiste qui croit voir se développer dans les âges successifs du monde un progrès toujours croissant, ne manque pas. de grandeur; et si cette théorie doit subsister en subissant elle-même des modifications plus ou moins profondes, rien ne nous oblige à croire qu'elle reste liée, comme elle peut ou a pu l'être un certain temps, à des systèmes matérialistes. Or, pour les écoles qui ont professé cette dernière philosophie , le monde apparaît bien plutôt comme immobile ou du moins comme tout rempli de combinaisons qui ne font que se répéter éternellement les unes les autres. Tout s'écoule, tout change, tout devient, disait Heraclite. Après Démocrite et après Épicure, que dit Lucrèce? « Tu vivrais encore des siècles de siècles , que tu ne verrais jamais autre chose que ce que tu vois actuellement ; tu contemplerais toujours le iiKiii. soleil éclairant de la même lumière des misères toujours également inguérissables. Il est vrai , clans sa

jeunesse féconde , la terre a enfanté des germes innombrables; des milliers d'espèces autrement conformées que celles d'aujourd'hui ont apparu à sa surface. Mais bientôt un grand nombre de ces espèces qui , mal constituées, n'avaient pas les moyens de vivre et de se propager , périrent ; et celles qui purent subsister durent encore en conservant les mêmes caractères. » Lucrèce, en effet, repousse formellement l'idée que les caractères des animaux puissent changer dans la suite des générations. L'âme se transmet avec le corps dont elle est inséparable, avec lequel elle naît, se développe et dépérit. Par conséquent, tous les caractères des animaux, ruse, férocité, courage, intelligence ou stupidité, se transmettent indéfiniment avec les organismes eux-mêmes. Or, parmi ces caractères spécifiques qui se propagent invariablement avec le corps , Lucrèce place l'intelligence et il fait de cet attribut le privilège de l'homme seul. En quoi cette intelligence diffère- 1- elle de l'activité des atomes qui, chez les animaux tout comme chez l'homme, ont la faculté de déclinaison ? Lucrèce sur ce point s'explique peu; mais un vers que nous jugeons on ne peut plus précis nous montrera tout à l'heure qu'il fait bien de l'intelligence humaine quelque chose de distinct et de spécial. Il est très-vrai que la présence de l'intelligence dans l'homme ne tient qu'à la proportion dans laquelle se sont combinés chez lui certains atomes, certaines quantités d'air, de souffle et de chaleur. Mais il est très-vrai aussi que ces proportions se sont réalisées une fois pour toutes quand fut formée l'espèce humaine , et que désormais elles ne varieront pas, non plus que ne varieront les proportions d'où résultent l'ardeur impétueuse du lion , la patience lourde du bœuf, et, en général, Y inintelligence des animaux. Si l'on niait ces principes, si l'on croyait, par exemple , que l'âme est immortelle et indépendante du corps, on verrait, dit Lucrèce, des

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