‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 8 sur 118 · Oratiolet, de la Physionomie · texte numérisé non relu

Oratiolet, de la Physionomie

éprouver certaines impressions. D'autres fois telle fonction physiologique très-délicate dont les mouvements n'ont d'habitude aucune influence sur les autres organes, se trouve altérée : alors, par extraordinaire, elle éveille dans le reste de l'organisme une disposition plus ou moins vague mais qui peut s'accuser plus fortement, et être sentie. Ce sont là des observations mille fois répétées et sur lesquelles il est inutile d'insister.

Il est des êtres chez qui l'énergie vitale, si active qu'elle soit, n'arrive jamais à se sentir, croyons-nous. Tels sont, de l'aveu général, les végétaux. Les végétaux sans doute ne forment pas un règne si séparé qu'on le croyait jadis du mode d'existence de la vie animale. Ils ont, avec la vie, une certaine capacité de répondre par un mécanisme encore mal connu à des excitations du dehors. D'illustres physiologistes s'empressent même de leur atrribuer, de ce fait, une sensibilité. Mais s'ils emploient ce mot à propos de la plante, c'est, qu'on y fasse bien attention, parce qu'ils ne se croient pas astreints à l'employer dans le sens des métaphysiciens et des psychologues, ils le déclarent eux-mêmes. Qu'est-ce à dire? Que de leur propre aveu, cette sensibilité du végétal est une sensibilité qui ne se sent pas. C'est bien ainsi que nous le comprenons ; autrement dit, le végétal est peut-être excitable, il n'est pas proprement sensible. D'où cela vient-il ? La condition qui manque le plus ostensiblement aux plantes, c'est, nous dit la physiologie, l'innervation, autrement dit un système nerveux, réunion d'éléments et d'appareils qui centralisent, emmagasinent, puis propagent et font rayonner dans toutes les directions de l'économie l'énergie vitale. Cette propriété n'est-elle pas le signe extérieur d'une force une et individuelle, coordonnant et gouvernant les forces inférieures disséminées dans les organes? Question difficile et sur laquelle nous reviendrons sans doute.

Ici contentons-nous de remarquer le fait. Chez tous les êtres doués d'un système nerveux *, si rudimentaire qu'il soit, c'est-à-dire chez les animaux, nous n'avons pas seulement à constater que tout organe vit, que tout organe développe une activité particulière, laquelle est incessamment en conflit avec quelque chose d'extérieur ; nous avons aussi à constater que tout organe peut donner lieu à une sensation, que tout organe est sens. Ce n'est pas à dire qu'il agisse ainsi toujours de manière à faire éprouver la sensation complète, soit un plaisir ou une douleur ; mais il est toujours capable d'être excité ou irrité ; et comme il suffît d'un changement de conditions quelquefois très-léger pour que chez lui ces excitations et irritations soient senties, on peut dire d'une façon générale en désignant la propriété par le plus saillant de ses éléments, que toute partie de l'animal est sensible et que tout organe est un sens. Ce n'est pas assez dire en effet que de dire qu'outre les cinq sens extérieurs qui sont en conflit avec les agents physiques, son, lumière, etc.. il y a chez l'animal un sens vital traduisant à l'individu l'ensemble des accidents physiologiques qui s'accomplissent dans ses organes. Évidemment, ce sens est multiple. Si au début des fonctions de la nutrition, il y a un sens gustatif ou sens du goût, il y a aussi un peu après un sens digestif, il y a un sens sécréteur, un sens respirateur et ainsi de suite. Au fur et à mesure que le travail de l'assimilation s'accomplit, les aliments deviennent de plus en plus semblables aux organes, jusqu'à ce qu'enfin ils se confondent avec eux. Aussi quand ce travail n'est point contrarié, les organes qui y coopèrent sont-ils de moins en moins impressionnables, de

1. A la rigueur cependant, il peut y avoir innervation sans syitème nerveux proprement dit, c'est-à-dire sans arrangements d'organes spéciaux. Chez quelques animaux, l'élément nerveux se trouve pour ainsi dire mêlé à la substance du corps tout entier.

moins en moins irritables, de moins en moins sensibles. Mais leur aptitude à le redevenir subsiste et, encore une fois, il est vrai de dire sinon que tout organe sent *, du moins que tout organe est sens.

Quant aux phénomènes qui font entrer les sens extérieurs en exercice, ils ne sont pas difficiles à déterminer. En premier lieu tout organe vit, c'est-à-dire se renouvelle, évolue, etc. : donc il peut sentir, reprenons-nous, il peut faire sentir tout ce qui favorise, arrête ou rétablit les phases variées de son travail. Mais tout organe, outre qu'il vit de sa vie propre, vit avec les autres organes de l'économie. Chaque organe travaille à réaliser pour tous les autres les conditions nécessaires à la réparation de leurs déperditions incessantes. Ils peuvent être transportés dans un milieu différent, nous l'avons vu, mais enfin il leur en faut un, avec lequel ils communiquent, et s'ils ne peuvent s'habituer à leur milieu nouveau, ils souffrent et meurent. Certains organismes, il est vrai, se composent de membres tout à fait semblables entre eux qui, quoique réunis et associés, peuvent se passer les uns des autres, à ce point que séparés, ils continuent à vivre et forment autant d'individus nouveaux. Toutefois le fait de la séparation ne s'accomplit pas sans produire pendant quelque temps un certain malaise, et dans l'ensemble de l'association dont ils se détachent et en eux-mêmes. A plus forte raison, dans l'immense majorité des animaux qui se composent de membres dissemblables, dépendant les uns des autres, travaillant les uns pour les autres, tous ces membres de l'association physiologique sympathisent-ils entre eux. Toute

1. On ne pourrait le dire que métaphoriquement. Ainsi l'on dit dans le langage ordinaire : l'œil voit, l'oreille sent. St. Paul a dit : l'œil de

l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu Ni St. Paul ni le

langage ordinaire n'entendent que l'œil et l'oreille sont comme des êtres individuels doués d'un système sensitif particulier.

impression , toute irritation , toute sensation se propage de proche en proche avec rapidité : nous souffrons dans notre cerveau de l'irritation des intestins ; les sensations de l'odorat irritent les organes reproducteurs, etc., etc.. M. Cl. Bernard par ses belles expériences a parfaitement établi ces vérités. Il a montré comment ces sympathies mutuelles sont nécessaires à la vie de l'ensemble, quels services elles rendent à l'économie animale, à chaque instant de son existence.

Que l'on paralyse artificiellement cette portion du système nerveux appelée le grand sympathique et qui se ramifie dans tous les viscères , chaque organe est abandonné, pour ainsi dire, à lui-même : les énergies individuelles obéissant à leur nature particulière se déchaînent, les vaisseaux se dilatent, les sécrétions s'exagèrent, les combustions nutritives augmentent, les compositions et décompositions chimiques qui sont la source du calorique animal se multiplient, la température du corps tout entier s'élève. Delà la fièvre, que le savant produit à volonté dans l'animal, et que sans nul doute provoque en nous toute cause produisant sur le grand sympathique une action paralysante analogue à celle de l'expérimentateur. Par un mécanisme semblable, une violente colère peut rendre un individu diabétique. Pourquoi? parce que si les nerfs qui, agissant sur le foie, modèrent par une sorte de constriction la circulation hépathique, viennent à être atteints et paralysés, le travail spécial de l'organe prend des proportions démesurées. En sens inverse, si par un moyen quelconque, soit par un procédé d'expérimentation, soit par des sensations physiologiques m lu relies, le grand sympathique est excité, alors 1rs m ifs, plus tendus, réfrènent les vaisseaux, compriment et ralentissent la circulation locale ; do là un temps d'arrêt plus ou moins long dans la nutrition, et abaisse-

ment de la température1. Dans l'état normal enfin, quand tous les organes accomplissent régulièrement leur travail, chacun d'eux impressionne le système nerveux et l'excite dans une mesure convenable. Ce dernier agit alors de manière à arrêter toutes les tentatives de révolte ou d'excessive indépendance. <c Le système nerveux semble prédisposé pour être le lien commun et le régulateur des énergies individuelles; suivant les cas, suivant les localités, suivant les conditions extérieures qui l'impressionnent de mille manières, il commande production de chaleur ou de froid. »

Ainsi l'action régulière de la vie suppose la sensibilité sympathique de chaque organe, sensibilité qui s'accroît de la sensibilité de tous les autres, rayonnant par l'intermédiaire du système nerveux dans toutes les parties de l'animal. Voici comment M. G. Bernard expose lui-même cet admirable mécanisme des sensations : « Dans le domaine de la vie organique la sensibilité provoque l'activité du grand sympathique et donne ainsi le signal qui ralentit ou accélère le mouvement de la nutrition.

« Mais elle ne se borne pas à lui donner un ébranlement initial. Elle produit une série d'ébranlements qui l'avertissent, pour ainsi dire, de l'état des organes, de façon à régler son intervention sur les nécessités du moment. Lorsqu'on veut saisir un objet, il faut, pour arriver au résultat, une série de contractions musculaires appropriées et harmonisées. Les avertissements pie la sensibilité sont ainsi nécessaires pour régler l'harmonie et l'appropriation des mouvements complexes qui ne sont harmonisés d'une façon convenable que grâce à la sensibilité évidente ou obscure de ces organes. Pour que

1. C'est ainsi que la douleur quelle qu'elle soit, physique ou morale, agit sur l'économie et y produit un refroidissement général. Elle arrête ou affaiblit l'action des différents organes, en provoquant des mouvements réflexes du sympathique.

les fonctions organiques s'accomplissent bien, il est nécessaire que la sensibilité soit conservée : il faut que le tissu se sente lui-même pour ainsi dire.

« Si les nerfs qui donnent aux muscles cette sensibilité particulière appelée sens musculaire sont paralysés, l'organe fonctionnera sans mesure, l'animal ne saura plus proportionner ses efforts à la résistance qu'il éprouve et dont il ne sera plus averti.

« Donc véritablement la sensibilité règle et gouverne la circulation, par suite la nutrition. Il y aune sensibilité cardiaque, il y a une sensibilité vasculaire ou excito-vasculaire. Elle active et modère, éteint ou ranime la circulation des liquides; elle en proportionne l'énergie aux besoins et aux nécessités du moment. En envisageant son rôle de ce point de vue élevé on peut dire que la sensibilité est l'intelligence des organes. »

Pour nous résumer en deux mots, tout organe se sent ou plutôt nous nous sentons dans tout organe, parce que tout organe vit de sa vie propre; et tout organe aide à sentir ce qui se passe dans les autres organes parce qu'il vit solidairement avec eux tous.

Ces deux propositions ressortent de l'examen des sensations primitives, lesquelles sont toujours, nous l'avons vu, provoquées par une action extérieure à laquelle l'activité de l'organe répond selon sa nature. Elles vont nous être confirmées par l'examen des sensais qu'on peut appeler renouvelées : nous voulons piller du phénomène incomplètement désigné sous le nom d'imagination.

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