SAINT THOMAS
physionomie de cet animal lui déplaît , mais parce qu'il est son ennemi naturel. »
« De même, l'oiseau amasse de la paille, non parce qu'elle délecte ses sens, mais parce qu'elle lui sert à faire son nid. Il est donc nécessaire que l'animal perçoive ces intentions qui ne tombent pas sous les sens extérieurs. » C'est l'opinion ou estimation qui sert à percevoir ces intentions, comme la mémoire sert à les conserver. Quant à la fantaisie ou imagination, elle conserve les espèces sensibles.
Il semble que nous touchons ici de bien près aux facultés humaines : car saint Thomas va jusqu'à reconnaître aux animaux l'idée du passé, ratio prœteriti. Mais voici venir sans tarder l'interprétation des mots. « Les hommes et les animaux sont impressionnés les uns et les autres de la même manière par les objets extérieurs, mais ils diffèrent par rapport aux intentions. En effet, les animaux les perçoivent par leur seul instinct naturel (naturali quodam instinctu) , tandis que l'homme les perçoit par manière de comparaison. C'est pour cela que la faculté qui est appelée opinion , estimation naturelle, chez les animaux, est appelée chez l'homme pensante et comparative. » D'autres expressions viennent encore marquer plus clairement la différence. L'estimation naturelle des animaux peut être appelée raison particulière, et elle n'a d'autre objet que les intentions particulières. La raison intellectuelle de l'homme est seule à comparer les intentions générales et universelles. » Et sous le rapport de la puissance mémorative, l'homme a non-seulement comme les animaux la puissance de se Appeler subitement le passé; mais il a encore la réminiscence qui consiste à se rappeler le passé en faisant des raisonnements d'après les intentions individuelles, p Ainsi décrites et bien distinguées de leurs analogues qui dans lYune humaine sont jointes à la raison ou concep-
tion de l'universel, les quatre puissances que nous avons désignées suffisent à expliquer toute la vie des animaux ; l'âme sensitive , en elle-même , n'en comprend pas d'autres.
En effet, l'appétit, irascible ou concupiscible, de l'animal est immédiatement mû par l'estimation naturelle, et à son tour il entraîne immédiatement le mouvement des organes. Il n'y a pas en eux d'appétit supérieur qui retienne l'appétit concupiscible ou irascible. Dans l'âme intelligente, qui est le propre de l'homme, est un appétit d'un autre ordre, soumis à la raison, et par l'intermédiaire duquel cette raison mène les appétits comme d'ailleurs toutes les puissances de l'âme sensitive. C'est en conséquence de ces mêmes principes qu'on doit dire que les animaux agissent sans liberté. Les animaux n'ont qu'un jugement purement naturel ; ce jugement n'est pas libre parce qu'il n'opère que par un instinct naturel et non d'après la comparaison des objets. Le jugement de l'homme, au contraire, résulte d'une comparaison rationnelle : il agit donc avec liberté, pouvant se décider par des motifs opposés.
On peut remarquer que dans ces textes de Saint- Thomas, le mot instinct naturel est prononcé souvent. Nous tenons même ici la véritable origine de la théorie de l'instinct considéré comme une puissance irréductible et comme une cause occulte. Et en effet, l'estimation ou opinion de l'animal, c'est l'estimation ou opinion instinctive; sa mémoire est instinctive, etc.. Saint Thomas, il est vrai, reconnaît aux animaux le sens qui se continue par l'imagination et la fantaisie ; et l'étude développée de ce seul élément de la théorie pourrait suffire à combler les lacunes du reste. Mais enfin l'auteur de la Somme paraît décomposer les quatre puissances de l'âme sensitive au point de les isoler l'une de l'autre. En tout cas, il ne cherche nullement à