RENAISSANCE
établir les rapports de la sensation et de l'opinion chez l'animal. Il y a plus, si la brebis fuit le loup, la sensation n'y est pour rien ; la sensation n'est pour rien non plus dans l'acte de l'oiseau'qui ramasse de la paille pour faire son nid. Dans'les deux cas la bête agit par opinion, mais par une opinion naturelle et instinctive. Soit ! mais si cette opinion est séparée à la fois et des sens et de la raison, constituant comme une puissance à part, elle ressemble bien à une cause occulte. Voilà le défaut de cette explication qui survivra si longtemps dans les écoles K C'est le sentiment de ce défaut qui contribuera à pousser Descartes dans l'automatisme, et à rendre Bossuet si circonspect : car, bien que ce soit un lieu commun classique que Bossuet admet la théorie de saint Thomas et bien qu'il soit vrai qu'il l'expose avec une certaine faveur apparente, il est incontestable cependant qu'il ne se prononce pas pour elle.
La Renaissance agite beaucoup toutes les questions sans précisément les résoudre. Dans son étude ardente et confuse des systèmes de l'antiquité, elle trouve des raisons pour toutes les théories. N'est-ce pas à peu près à la même époque que vivent ces deux personnages dont Bayle a illustré les noms, Pereira et Rorarius ? L'un soutient, avant Descartes, que les bêtes ne sont que des machines. L'autre prétend établir non-seulement qu'elles ont la raison, mais qu'elles en usent mieux que l'homme. Ce dernier, comme on l'a très-finement dit, oppose les animaux à l'homme à peu près de la même manière que Tacite opposait les Germains aux Romains de la décadence. Les bêtes féroces les plus déraisonnables, ce sont
1. Rien n'est plus divertissant que de voir avec quelle autorité les scolastiques s'ingèrent de donner des bornes à la connaissance des botes. Ils veulent qu'elles ne connaissent que les objets réguliers et matériels, et qu'elles n'aiment que l'utile et l'agréable, qu'elles ne puissent réfléchir sur leurs sentiments et sur leurs désirs, ni conclure une chose d'une autre. (Bayle, Dict., art. Rorariub).
les hommes. Il avait peut-être quelque intérêt à soutenir ce paradoxe, à l'époque des guerres de religion. Mais, à parler sérieusement, nous ne croyons pas que ces opuscules qui tiennent une certaine place dans l'histoire des mœurs et même dans celle de la littérature aient rien à voir avec la science ou la philosophie.
Les vrais philosophes de la Renaissance se partagent en deux camps : les enthousiastes et les sceptiques. Los enthousiastes sont volontiers panthéistes; ils ont soif de l'infinité et ils la veulent à la fois matérielle et divine. Prenons comme type de ce groupe, pour ainsi dire, l'infortuné Jordano Bruno. Pour lui , tout est vivant. « Toute chose vit; les corps célestes sont des êtres animés, animalia, les objets qui couvrent la surface de la terre ou que cette surface enveloppe, sont tous à un certain degré, et selon leur "sphère, doués de sensibilité. La pierre elle-même sent à sa façon, quoique l'homme ne puisse définir cette manière de sentir L » Mais si Bruno rapproche la nature inorganique de la nature animale, il doit ensuite rapprocher celle-ci de la nature humaine. Puisque tous les êtres, d'après lui, participent à la vie universelle de la divinité, il ne doit y avoir entre eux que des différences de degrés.
Et en effet, l'animal n'a pas seulement des aversions et des inclinations ou de la sensibilité : il a de la mémoire, de l'imagination et une sorte de jugement : car il y a dans toute sensation un degré plus ou moins haut d'intelligence, puisque tout être qui sent subit dans une certaine mesure l'action sympathique de l'intelligence qui anime le monde 2. L'animal n'est pas une machine ou un automate. Son instinct est déjà une intelligence, bien que confuse et voilée. L'industrie et la prévoyance des