‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 90 sur 118 · BRUNO — MONTAIGNE · texte numérisé non relu

BRUNO — MONTAIGNE

fourmis, des taupes et des abeilles, ce n'est pas encore la raison de l'homme, c'en est l'ébauche. Il y a d'ailleurs bien des analogies entre les mœurs de l'homme et celles de l'animal. Pourquoi l'àme de l'animal ne serait-elle pas incorruptible ? Pourquoi la mort de la brute ne seraitelle point aussi une simple transformation ?

L'homme comparé aux autres êtres de la nature a un avantage immense : il est un abrégé de la création et une image des mondes, comme le monde lui-même est une image de Dieu. Aussi est-il la fin de la plupart des choses, et, comme il le sent, rien en lui ne peut s'arrêter dans la poursuite de la perfection. Toutes les puissances qui sont en lui tendent à l'infinité. Et quels sont les principaux moyens dont il dispose? Avant tout, la connaissance qu'il a de ses propres facultés et de leur union avec la nature : persentit se sentire, imaginari se percipit, animadvertit seargurnentari, intelligentiam suamintuetur. En d'autres termes, l'homme avec la réflexion a l'iniative de l'étude, il peut diriger sa propre intelligence, interroger par conséquent la nature, au lieu de recevoir, docile et passif, dans la sensation, les manifestations partielles de sa lumière.

Les sceptiques font encore la part plus belle à l'animal en même temps qu'ils la font beaucoup moins belle à l'homme. Tel est l'esprit de Montaigne que nous pouvons prendre comme le représentant le plus célèbre et le plus spirituel de son groupe.

Cependant, résumons-nous bien exactement les intentions et les désirs de Montaigne ? C'est une vérité trèsconnue et très-expliquée que Montaigne , irrité sans doute du pédantisme de ses contemporains, veut rabaisser là prétention de l'homme « sa maladie naturelle et originelle ». Mais il y a autre chose encore. Cette supériorité que l'homme s'attribue et qui consiste dans mi travail libre, dans une science perfectible mais faillible

et longue à acquérir, lui paraît un privilège bien lourd. Cet instinct sûr et infaillible, il l'envie pour l'humaine nature, et c'est un bien sot orgueil, à son avis, que de prétendre à une supériorité qui doit faire notre malheur et nos tourments. « Nous reconnaissons assez , en la plupart de leurs ouvrages , combien les animaux ont d'excellence au-dessus de nous, et combien notre art est faible à les imiter : nous voyons toutefois aux nôtres, plus grossiers, les facultés que nous y employons et que notre âme s'y sert de toutes ses forces : pourquoi n'en estimons-nous autant d'eux ? Pourquoi attribuons-nous à je ne sais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art? En quoi, sans y penser, nous leur donnons un très-grand avantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle, les accompagne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commodités de leur vie, et qu'à nous elle nous abandonne an hasard et à la fortune et à quester par art les choses

nécessaires à notre conservation de manière que

leur stupidité brutale surpasse en toutes commodités tout ce que peut notre divine intelligence. Vraiment, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeler une trèsinjuste marâtre ; mais il n'en est rien, sa police n'est pas si difforme, ni si déréglée. » Et là-dessus Montaigne s'efforce de prouver que notre vie animale, si nous voulons bien nous y abandonner sans nous raidir contre ses naturelles tendances, peut nous donner plus de contentement que les inventions pénibles de notre sotte philosophie. « S'il en est ainsi que l'homme seul, de tous les animaux, ait cette liberté de l'imagination et ce dérèglement de pensées, lui représentant ce qui est et ce n'est pas et ce qu'il veut, le faux et le véritable, c'est un avantage qui lui est bien cher vendu et duquel il a bien peu à se glorifier ; car delà naît la source principale des

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