‹ L'homme et l'animal. -- (volume 2)Chapitre 92 sur 118 · Et tau. Apologie de Raymond de Sebonde · texte numérisé non relu

Et tau. Apologie de Raymond de Sebonde

T Europe les matériaux et les fondements de son système, Descartes écrivait ces paroles : « La perfection extraordinaire qu'on remarque dans certains actes des animaux fait soupçonner qu'il n'ont pas de libre arbitre » i.

La phrase est à remarquer, Descartes n'en est pas encore, semble- t-il, à l'automatisme, puisqu'il refuse simplement aux bêtes le libre arbitre. C'est que l'automatisme est une conclusion de la théorie métaphysique de Descartes et particulièrement de ces deux principes : ne reconnaître aucune cause occulte ni aucune force substantielle ; réduire tout dans l'univers à la pensée et au mouvement de l'étendue. Cependant, même avant d'avoir arrêté les bases de son système, Descartes, on le voit, était plus que prévenu contre les opinions de Montaigne et de ses amis. La raison de cette prévention n'est pas conçue par Descartes à la légère. Car cette raison, quelque peu développée, fera encore, par-dessous l'hypothèse de l'automatisme, ce qu'il y aura de plus solide dans les théories ultérieures de Descartes sur les bêtes.

En effet, que Descartes nous dira-t-il dans le Discours de la Méthode, pour prouver que les bêtes n'ont pas la raison? D'abord il objectera qu'elles peuvent sans doute proférer quelques cris à l'occasion d'actions corporelles produisant un trouble dans leurs organes ; mais qu'elles ne peuvent pas faire ce dont l'homme le plus hébété est capable, à savoir : arranger diversement des sons pour répondre au sens de ce qui se dit en leur présence. Et là est déjà en germe une distinction que reprendra Bossuet entre l'acte extérieur et sa cause interne. Mais le point sur lequel il insiste le plus est précisément celui-ci : les merveilles elles-mêmes de l'industrie de certains animaux prouvent que cette industrie a une autre source

1. Democritica, ouvrage inédit. Voyez la thèse de J. Millet, sur Descartes, pages 114, 5.

DESGARTES

que la raison. Si les bêtes agissaient par raison dans telles ou telles circonstances, elles agiraient encore raisonnablement dans toutes les autres circonstances et ne montreraient pas à côté de tant d'industrie tant de stupidité. Car « la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres, » et encore une fois si les actes dont on parle témoignaient de la raison , ils en témoigneraient tant que les animaux devraient être extrêmement supérieurs à nous. C'est là une considération qui vaut et vaudra contre toute prétention analogue à celle de Montaigne.

Mais il ne suffît pas de dénier aux animaux la raison. Il faut encore expliquer comment et par quelles facultés ils agissent. Pour chaque action particulière, dit Descartes, « ils ont besoin de quelque particulière disposition des organes. » On ne peut certainement s'empêcher de reconnaître la profondeur de cette réflexion : l'industrie des animaux est toujours particulière et spéciale — l'industrie des animaux est toujours asservie à leurs organes, voilà deux faits, deux lois, pour mieux dire, qui semblent implicitement contenues dans la courte phrase qu'on vient de lire. Mais enfin, il saute aux yeux que si les arguments de Descartes suffisent pour établir que les animaux n'ont pas la pensée, ils ne suffisent pas pour établir que les animaux sont de simples machines.

Cette dernière proposition , Descartes lui-même sait qu'elle ne peut être établie directement; on ne peut, ditil, pénétrer au dedans des bêtes pour savoir ce qui s'y passe. C'est donc pour lui l'une de ces hypothèses qu'il groupe sous cette conception générale , qu'avec de la matière et du mouvement on a tout co qu'il faut pour construire en idée un monde parfaitement semblable au monde actuel, les êtres pensants exceptés. Mais comme c'est là un des procédés de démonstration les j>lus chers

à Descartes , ce mot d'hypothèse n'a pas de quoi nous abuser, et c'était une hypothèse qu'en somme il croyait vraie, de par les raisons générales de sa métaphysique. On a, nous le savons, voulu tirer parti de certains textes où il reconnaît, dit-il, aux animaux la vie et le sentiment; oui, mais la vie qu'il ne fait « consister que dans la seule chaleur du cœur » et le sentiment « autant qu'il dépend des organes du corps. » D'ailleurs, cette négation de l'âme des bêtes (ou, ce qui revient au même, de son immatérialité) il la croyait nécessaire pour prouver que la nôtre était immortelle. « Après l'erreur de ceux qui nient Dieu, il n'y a en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles du droit chemin de la vertu que d'imaginer que les âmes des bêtes soient de même nature que la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer en cette vie, non plus que les mouches et les fournis ; au lieu que lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps , et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir avec lui. » Mais n'est-ce pas volontairement, en quelque sorte, que Descartes s'enferme dans ce prétendu dilemne : ou nos âmes sont mortelles comme celles des bêtes ou tout dans les bêtes est machine ? Ce difemme n'est pas plus rigoureux que celui-ci : ou les animaux ont la pensée comme nous ; ou bien tous leurs actes se réduisent à ces mouvements que les esprits animaux fort effectuer à notre propre corps sans la participation de notre pensée.

Cette simplification excessive , cette réduction de toutes les réalités possibles à deux principes sans union mutuelle et sans intermédiaires, tout cela est trop connu et a été trop souvent jugé pour qu'il soit nécessaire d'insister ici davantage.

Parmi les interminables controverses auxquelles don-

Page 1