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V. — De la nature physiologique du somnambulisme

Dans un des chapitres précédents, nous nous sommes étendus sur plusieurs des symptômes que présentent les somnambules, et sur les conclusions qu’on peut en déduire relativement à l’état du système nerveux. Je voudrais maintenant reprendre ces considérations, et envisager d’une manière plus générale l’état du système nerveux des somnambules.

Supposons, pour un moment, que dans l’intelligence de l’homme il y ait une force supérieure, présidant à toutes ses actions et réglant la direction de ses idées et de ses sentiments. Cette force sera, si l’on veut, l’attention, ou la volonté, ou la spontanéité. Me voici, par exemple, assis devant ma table et écrivant. Je puis dans une certaine mesure donner à ma pensée la direction qui me plait. Les bruits et les mouvements du monde extérieur arrivent à moi ; mais je n’en tiens pas compte, parce que je poursuis mon idée, appliquant toute mon attention à ce que j’écris. Je suis donc — en réalité ou en apparence — mon propre maitre. Je puis continuer mon travail. Je puis aussi me lever, si je le désire, poser ma plume sur la table, prendre mon chapeau

LE SOMNAMBULISME l'HOVOQUÉ. 1227

et sortir, .le puis faire encore tel ou tel acte qui sera ou paraîtra spontané.

La direction, la volonté, la spontanéité de ces diverses actions ont probablement leur siège dans la partie phéripérique du cerveau : dans l’écorce grise des circonvolutions cérébrales.

En dehors de ce moi qui veut et qui agit, il y a une autre personne tout automatique, qui régularise et coordonne les mouvements voulus, qui donne aux muscles l’ordre de se contracter, après qu’elle a reçu cet ordre du moi volontaire. Tous les mouvements réflexes, instinctifs, involontaires, sont réglés par l’automate qui est en moi ; cet appareil automatique a son siège dans la protubérance, le bulbe et la moelle, et probablement aussi dans les ganglions cérébraux (couches optiques et corps striés).

Il a été démontré par beaucoup de physiologistes que les centres nerveux supérieurs exercent à l’état normal une sorte d’action modératrice sur les actions nerveuses automatiques. Les choses se passent comme si constamment, des centres supérieurs de l’encéphale, un influx nerveux modérateur allait vers les centres nerveux inférieurs (protubérance, bulbe et moelle), pour diminuer l’intensité des mouvements réflexes dont ils sont le siège. Un animal dont le cerveau est enlevé a des actions réflexes bien plus énergiques qu’un animal intact.

Ces actions réflexes et automatiques suffisent à entretenir la vie dans des conditions très-analogues aux conditions normales. Ainsi une grenouille, dont les lobes cérébraux sont détruits, saute, nage, se meut, presque absolument comme une grenouille normale.

Il y a certainement chez les somnambules un état analogue. Chez eux la volonté n’existe plus, et l’action réflexe est exagérée, .le dis à V... : « Asseyez-vous ! » et elle s’asseoit; « Marchez t » et elle marche, jusqu’à ce que je lui dise de s’arrêter. Les pigeons

228 i.’fiommk et l’intelligence.

de Flourens font de même. Si on les pousse en avant, ils marchent jusqu’au bout de la table, et tombent quand ils arrivent au bord, car ils continuent lé mouvement commencé. Une fois qu’une impulsion est donnée, cette impulsion ne peut plus être arrêtée par la volonté ou la réflexion, et continue indéflniment, jusqu’à ce qu’une excitation quelconque vienne s’opposer à l’impulsion primitive.

L’exagération de l’action réflexe est aussi un phénomène constant, surtout si l’on considère l’excitabilité réflexe des muscles. Plus le sommeil est profond, plus l’excitabilité des muscles est grande ; parfois elle devient telle qu’il suffit de toucher trèslégèrement un muscle pour qu’il se contracture.

Ainsi ces deux phénomènes, excitabilité réflexe énorme et automatisme, concordent avec l’hypothèse que, dans le somnambulisme, les centres nerveux supérieurs, siège de la volonté et de la spontanéité, n’exercent plus leur action normale.

Cependant tout n’est pas dit quand on a prononcé le mot A‘‘ automatisme ; car on ne peut établir d’identité entre l’état d’un animal privé de cerveau, plongé par conséquent dans un sommeil sans rêves, et l’état du somnambule dont la mémoire est parfaite, dont l’intelligence est très-vive, et dont l’imagination surexcitée construit les hallucinations les plus complexes.

Pour bien expliquer cette apparente contradiction, revenons à notre première hypothèse qu’il existe dans l’intelligence de l’homme une force supérieure qui est la spontanéité et la volonté. Quelle que soit cette spontanéité, — et bien des discussions métaphysiques ont porté sur la nature et la forme de cette force, — on peut très-bieu admettre qu’elle seule est supprimée, alors que les autres forces de l’intelligence persistent dans leur intégrité. Le lien qui existe entre la volonté et l’intelligence est brisé. Nulle attention, nul effort volontaire, ne dirigent alors la mémoire et l’imagination.

LK SOMNA.MBULISMK PIlOVOQUlî. 22!)

De même que les mouvements de l’animal décapité ne peuvent plus s’accomplir que provoqués par une excitation extérieure, de même les opérations de l’intelligence d’un somnambule ne peuvent avoir lieu que suscitées par une excitation extérieure* A l’état normal, cette excitation est remplacée par la volonté. Mais, chez le somnambule, il n’y a plus de volonté. L’intelligence est devenue automatique, comme la marche ou le vol d’un pigeon décapité.

Ainsi je dis à un somnambule : « Voilà un serpent ! » aussitôt l’idée d’un serpent se présente à son imagination sous une forme réelle. Il le verra se mouvoir, se précipiter sur lui, le mordre ; il aura de la frayeur, il poussera des cris, cherchera à fuir, etc. Certes toutes ces idées témoignent de la conservation de l’intelligence, mais d’une intelligence qui n’est plus maîtresse d’elle-môme. Si l’on me dit : « Voilà un serpent ! » je peux, en dirigeant l’association de mes idées dans tel sens qu’il me plaira, penser à un arbre, à un bateau, à une pomme, à un tableau, à un roman, à un soldat, à un laboratoire, à un fleuve. Il me semble que je suis le maître de ces associations d’idées, et, de fait, tout se passe comme si j’en étais le maître, tandis que le somnambule n’a plus qu’une intelligence passive. On lui dit ; a Voilà un serpent t » nécessairement il pensera au serpent, et à toutes les idées qui s’y rattachent d’ordinaire. 11 n’aura pas le pouvoir de prendre une autre idée dans la collection de ses souvenirs, et de modifier par cette idée nouvelle le cours des pensées provoquées par la vue imaginaire d’un serpent.

L’intelligence chez le somnambule n’est pas détruite : elle sommeille.Pour qu’elle se réveille, pour que les idées se mettent àvibrer, il ne faut qu’une seule ex itation, qui déterminera le mouvement de tout l’appareil serpent. ku mot «erpewLmémoire, imagination, sensibilité, tout entre aussitôt en jeu, absolument comme chez L’homme el l’ intelligewe . — Richet. 15

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un individu normal. L’unique différence, c’est qu’à l’état normal l’idée serpent peut être dirigée, modifiée, augmentée, entravée par la volonté, tandis que chez le somnambule cette volonté n’existe plus. Tout l’appareil effectif et intellectuel du cerveau est mis en branle par l’excitation du dehors ; mais l’excitation du dedans (à savoir sa volonté) est absente.

On peut se représenter le somnambule comme un individu placé dans une solitude où l’obscurité est complète et le silence absolu. Qu’une excitation quelconque vienne alors à frapper ses sens^ cette excitation, qui aurait passé inaperçue dans une salle de spectacle éclairée et bruyante, devient toute puissante chez l’individu isolé. Voilà pourquoi chez le somnambule les excitations faibles, les suggestions insignifiantes, deviennent le point de départ d’une série formidable de conceptions imaginatives.

Ces conceptions ont un caractère remarquable : elles sont nécessaires, fatales. Nul effort de volonté ou d’attention ne peut en détourner le sens. De fait, chez le même individu, elles sont toi jours identiques. Ainsi que, chez une même hystérique, les différentes formes de délire frénétique se succèdent avec une régularité, une ponctualité surprenantes, pareillement, chez un même somnambule, la série des hallucinations provoquées par une même excitation se succède toujours dans le même ordre. Les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes expressions de physionomie, se retrouvent à un an ou deux d’intervalle.

Pour peu qu’on admette cet automatisme intellectuel, on s’expliquera assez bien la plupart des caractères de l’idée hallucinatoire. Cette idée n’est pas spontanée : elle est produite par une excitation venue du dehors ; elle est unique, et par conséquent intense, faisant vibrer toute l’intelligence. Elle amène à sa suite une série d’idées qui sont la conséquence nécessaire de

l’idée primitive. Tous les sentiments sont immédiatement et fatalement exprimés par des gestes et des attitudes appropriés. Rien ne peut en arrêter ou en modifier le cours. La volonté n’a aucun pouvoir sur l’intelligence décharnée.

En résumé, il semble qu’on puisse admettre à côté de l’automatisme somatique un automatisme psychique. De même qu’il y a des réflexes bulbomédullaires, de même il y a aussi des réflexes cérébraux, psychiques. Dans le somnambulisme l’intelligence n’est pas annihilée : elle est devenue automatique. Ce rouage merveilleux fonctionne encore ; mais ce n’est plus qu’un pur mécanisme, et aucune spontanéité ne vient modifier le cours fatal de ses mouvements.

Ce trouble profond des fonctions de l’intelligence ji’est pas spécial à l’état somnambulique. Tous les poisons qui exercent leur action sur le cerveau et l’intelligence agissent d’une manière à peu près analogue. Il semble que le moi qui est la volonté soit, plus facilement que le moi automatique, intoxiqué par les diverses substances. Chez les gens qui ont pris de l’alcool, du chanvre indien, de l’opium, il n’y a plus ce pouvoir dominateur que nous croyons exercer sur l’association de nos idées. De même, dans l’hystérie, il y a un affaiblissement notable de la volonté et de la raison. Il n’y a plus cet équilibre intellectuel, imperium sui, qui nous paraît, à Tétat normal, exister et vivre en nous.

Revenons encore une fois à notre première hypothèse. Elle a été commode pour l’exposition ; mais maintenant elle n’est pas indispensable.il n’est pas besoin de supposer une force spontanée dirigeant l’intelligence. Cette force n’est peut-être rien autre que le souvenir des excitations antérieures accumulées dans l’esprit. Chez tout individu sain, il y a, coexistant l’une à côté de l’autre, un grand nombre, d’idées qui se balancent et se compensent mu-

232 l’homme et l’intelligence.

tuellement. Toutes ces idées étant simultanément présentes à la conscience, c’est de cette balance, de cet équilibre, que résulte la spontanéité apparente de notre être. Or si l’on suppose, comme cela est extrêmement vraisemblable, que chez les somnambules il n’y a plus conscience d’idées simultanées, naturellement Téquilibre ne pourra plus s’établir, et l’idée unique, suscitée par l’excitation du dehors, ne sera plus compensée par des idées voisines. Elle triomphera sans partage, et s’imposera fatalement à toute l’intelligence. Dans le somnambulisme, ce n’est donc pas la spontanéité cérébrale qui est anéantie, — car il est très-douteux que cette spontanéité existe jamais — c’est la mémoire consciente des idées antérieures. Pour réveiller les souvenirs, il faut une excitation extérieure ; tandis que, chez un individu sain, cette excitation extérieure n’est pas nécessaire, la conscience et la mémoire étant éveillées simultanément.

S’il fallait exprimer d’un mot l’état psychique des somnambules, je dirais que c’est le silence. Au lieu du bruissement d’idées qui se fait dans notre tête quand nous sommes bien éveillés, chez le somnambule il n’y a plus rien, ni conscience, ni mémoire. Il ne pense pas, il n’a pas d’idées, et il faut un bruit du dehors pour que son âme s’éveille de la torpeur où elle est plongée.

Par quel mécanisme se produit ce trouble intellectuel ? est-ce une paralysie ? est-ce une action inhibitoire ? Voilà ce que l’on ne peut dire encore. Nous savons seulement que c’est l’une ou l’autre de ces deux hypothèses qu’il faut admettre. Pour notre part l’idée d’une inhibition nous paraît plus vraisemblable. [IX]

LE SOMNAMDULISME PÜOVOQÜÉ,

§ VI. — La personnalité et la mémoire.

J’ai parlé plus haut de quelques phénomènes d’amnésie : il me parait nécessaire de donner plus de détails à cet égard ; car il m’a été donné d’observer, pendant plusieurs années, deux personnes qui présentaient, au point de vue de l’amnésie et du dédoublement de la personnalité, des phénomènes non décrits encore, ou tout au moins vaguement entrevus.

Il s’agit de deux femmes, qui sont placées en des situations sociales tout à fait différentes, qui ne se connaissent aucunement, et qui cependant présentent une étrange ressemblance dans les symptômes et les phénomènes dits magnétiques.

L’une, que je nommerai A..., est blonde, forte, grande. C’est une mère de famille, dont les convictions religieuses sont très fortes. Elle est la femme d’un négociant distingué, qui a constamment habité la province. C’est ce qui explique comment elle n’avait jamais entendu parler de somnambulisme et de magnétisme, quand j’ai commencé mes expériences.

L’autre, que j’appellerai B..., blonde, petite, est âgée de trente-deux ans. Son existence a été fort accidentée ; elle a été magnétisée, il y a quatre ou cinq ans, par différentes personnes; mais, depuis cette époque, les seules expériences qu’on ait faites sur elle sont celles dont je vais tout à l’heure donner la relation.

La véracité de ces deux sujets, que j’observe avec soin depuis près de trois ans, me paraît hors de contestation. Aussi ne reviendrai-je pas à la question de simulation, ‘ sur laquelle il

(1) Je citerai quelques faits seulement, parmi beaucoup d’autres qui seraient tout aussi démonstratifs. B... est cette personne qui un jour, à la suite d’une hallucination qui l’avait effrayée, eut une syncope cardiaque qui dura presque une minute, et qui m’inquiéta beaucoup. Récemment elle a

234 l’homme et l’intelligence.

irae semble oiseux d’insister. Il me parait inutile de chercher à ! prouver qu’une simulation, faite sans aucun profit, et prolon-

; gée pendant trois ans avec une habileté et une fourberie égale-

j; ment prodigieuses, serait une de ces absurdités de premier

' ordre, qui sont plus invraisemblables que des faits même peu

vraisemblables.

Le phénomène que je voudrais d’abord décrire, c’est un phé- 1 nomène curieux et complexe, que j’appellerais volontiers objec-

I; tivation des types, si je ne redoutais ce mot barbare.

J On va comprendre en peu de mots ce que j’entends par objec-

!' tivation.

ij Lorsque nous sommes éveillés et en pleine possession de

’ ; toutes nos facultés, nous pouvons Imaginer des sentiments diSe-

j rents de ceux que nous éprouvons d’ordinaire. Par exemple,

i alors que je suis tranquillement assis devant ma table, occupé

' ! à écrire cette page, je puis concevoir les sentiments que dans

; telle ou telle situation vont éprouver un soldat, une femme,

j I été, pendant son somnambulisme, prise d’une attaque de léthargie qui dura

]’ presque une heure. On sait que de tous les phénomènes somnambuliques

Ij’ la létharpieest le plus difficile à simuler. — Chez A..., j’ai fait une fois une

i observation curieuse. A l’état normal, elle est fort myope, et ne voit que

il très indistinctement les objets qui sont quelque peu éloignés. Un jour, pen-

ijj dant son sommeil, elle a une hallucination provoquée; une troupe de cava-

liers, dans le désert, venant à elle. Elle me fait alors cette remarque. « Je les ij. vois très bien, et même beaucoup mieux que sij'étais éveillée . • C’est qu’en effet

dans la vision d’un myope il y a réfraction vicieuse des rayons lumineux, Ij et alors vue insuffisante. Au contraire, dans la vision hallucinatoire, il y a

I; vision cérébrale, et par conséquent tout à fait parfaite, sans défaut de

i réfraction. Les myopes ont des hallucinations aussi nettes que les per-

1 sonnes dont le criitallin est normal. — Un jour, B arriva chez moi fort

tourmentée par une bronchite opiniâtre. Elle toussait à chaque instant. ! Or, étant endormie, aussitôt elle cessait de tousser, probablement par suite

, de l'anesthésie générale qui s’étendait aussi au larynx et aux bronches.

I Dès qu’elle était réveillée, la toux, revenait, opiniâtre et insupportable. Ce

j jour-là, l’ayant emlormie à deux ou trois reprises, j’ai observé, sans que

I je lui eu aie fait part, ce même phénomène d’anesthésie bronchique qui

I durait pendant leiomineil, et cessait aussitôt aveale réveil.

un peintre, un Anglais. Je puis très bien me dire : « Voici comment penserait une femme ; » ou : « Voici comment agirait un Anglais ; » ou : a Voici ce que ferait un soldat. »

Les romanciers, les auteurs dramatiques, les poètes, lorsqu’ils composent, prêtent à tel ou tel personnage imaginaire des sentiments conformes à son âge, son sexe, sa nationalité, son état social, son caractère. Mais, quels quesoient leurs efforts, jamais ils n’arriveront à perdre la notion de leur personnalité. Ils ne cesseront pas un instant de se distinguer de leur création. Jamais ils n’oublieront leur moi. Malgré la fièvre de l’inspiration, ils se verront toujours, assis devant leur table, et occupés à faire un poème, ou un drame, ou un roman.

Quelles que soient les conceptions fantaisistes que nous formons, jamais nous ne cessons d’être conscients de notre existence personnelle. L’imagination a beau s’élancer dans l’pspace, il nous reste toujours le souvenir de nous-même, qui ne prend pas part à cette envolée fantaisiste, et ne perd pas le sol. Le moi demeure dans la réalité, alors que toutes les autres parties de l’intelligence vont à la dérive, dans les régions les plus capricieuses de la fantaisie.

Il y a là un dédoublement de l’intelligence qui est des plus remarquables, et dont nous pourrions citer bien d’autres exemples. Le spectateur, qui, assis dans sa stalle d’orchestre, pleure au moment pathétique du drame, sait fort bien qu’il est spectateur, assis dans une stalle d’orchestre, et que le drame qu’il voit est une fiction. Tel qui est sous le coup d’un grand chagrin ou d’une vive inquiétude peut s’intéresser encore à la lecture d’un roman, et soutenir une conversation sérieuse, tout en sachant parfaitement qu’il est lui, et qu’il a un grand chagrin ou une vive inquiétude. [XJ

En un mot, chez l’individu normal, le souvenir de sa person-

l’homme et l’intelligence.

nalité persiste. Il sait qu’il est lui, et non pas un autre, qu’il a fait ceci hier, qu’il a écrit une lettre tout à l’heure, qu’il doit écrire telle autre lettre demain, qu’il y a huit jours il était hors Paris, etc., etc. C’est ce souvenir des faits passés, souvenir toujours présent à l’esprit, qui fait la conscience de notre personnalité.

La conscience de la personnalité est un phénomène de mémoire. La perte de la conscience de personnalité est un phénomène d’amnésie partielle.

Chez les deux femmes que j’ai observées, cette amnésie partielle est très frappante. Sous l’influence de causes faibles, que je n’essaye pas de préciser ici, elles perdent aussitôt la notion de leur personnalité.

Non seulement elles ont cette amnésie partielle, mais encore elles peuvent donner à leur moi des formes qui sont différentes des formes réelles ; croire, par exemple, que leur moi est un soldat, un prêtre, une petite fille, un lapin ; et alors elles s’imaginent exister avec des formes de soldat, de prêtre, de petite fille, de lapin.

C’est ce que j’ai appelé plus haut l’objectivation des types : cela signifie amnésie de la personnalité avec une personnalité nouvelle.

Endormies et soumises à certaines influences. A... et B... oublient qui elles sont : leur âge, leurs vêtements, leur sexe, leur situation sociale, leur nationalité, le lieu et l’heure où elles vivent. Tout cela a disparu. Il ne reste plus dans l’intelligence qu’une seule image, qu’une seule conscience ; c’est la conscience et l’image de l’être nouveau qui apparaît dans leur imagination.

Elles ont perdu la notion de leur ancienne existence. Elles vivent, parlent, pensent, absolument comme le type qu’on leur

a présenté. Avec quelle prodigieuse intensité de vie se trouvent réalisés ces types, ceux-là seuls qui ont assisté à ces expériences peuvent le savoir. Une description ne saurait en donner qu’une image bien affaiblie et imparfaite.

Au lieu de concevoir un type, elles le réalisent, l’objectivent. Ce n’est pas à la façon de l’halluciné, qui assiste en spectateur à des images se déroulant devant lui ; c’est comme un acteur, qui, pris de folie, s’imaginerait que le drame qu’il joue est une réalité, non une fiction, et qu’il a été transformé, de corps et d’àme, dans le personnage qu’il est chargé de jouer.

Pour que cette transformation de la personnalité s’opère, il suffit d’un mot prononcé avec une certaine autorité. Je dis à A.... : « Vous voilà une vieille femme ; » elle se voit changée en vieille femme, et sa physionomie, sa démarche, ses sentiments, sont ceux d’une vieille femme. Je dis à B.... : « Vous voilà une petite fille; » et elle prend aussitôt le langage, les jeux, les goûts d’une petite fille.

Encore que le récit de ces scènes soit tout à fait terne et incolore, comparé à ce que donne le spectacle de ces étonnantes et subites transformations, je vais cependant essayer d’en indiquer quelques-uns. [XI]

Voici quelques-unes des objeclivations de M.... :

En paysanne. Elle se frotte les yeux, s’étire. « Quelle heure est-il ? quatre heures du matin ! » (Elle marche comme si elle faisait traîner ses sabots...) « Voyons, il faut que je me lève! allons à l’étable. Hue! la rousse! allons, tourne-toi... » (Elle fait semblant de traire une vache...) « Laisse-moi tranquille, Gros-Jean. Voyons, Gros-Jean, laisse-moi tranquille, que je te dis !... Quand j’aurai fini mon ouvrage. Tu sais bien que je n’ai pas fini mon ouvrage. Ah ! oui, oui ! plus tard.... a

L’riOMMU ET l’iNTEI.LIGENCE.

En actrice. Sa figure prend un aspect [souriant, au lieu de l’air dur et ennuyé qu’elle avait tout à l’heure. « Vous voyez bien ma jupe. Eh bien ! c’est mon directeur qui l’a fait rallonger *. Ils sont assommants, ces directeurs. Moi je trouve que plus la"jupe est courte, mieux ça vaut. 11 y en a toujours trop. Simple feuille de vigne. Mon Dieu, c’est assez ! Tu trouves aussi, n’est-ce pas, mon petit, qu’il n’y a pas besoin d’autre chose qu’une feuille de vigne. Regarde donc cette grande bringue de Lucie, a-t-elle des jambes, hein !

« Dis donc, mon 'petit I (Elle se met à rire.) Tu es bien timide avec les femmes; tu as tort. Viens donc me voir quelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite, et apporte-moi quelque chose. »

En général. « Passez-moi ma longue-vue. C’est bienl c’est bien I Où est le commandant du premier zouave ? Il y a là des Kroumirs I Je les vois qui montent le ravin... Commandant, prenez une compagnie, et chargez-moi ces gens-là. Qu’on prenne aussi une batterie de campagne.. Ils sont bons, ces zouaves! Comme ils grimpent bien.... Qu’est-ce que vous me voulez? vous..? Comment, pas d’ordre? (4 part *.) C’est un mauvais officier, celui-là; il ne sait rien faire. — Vous, tenez.... à gauche. Allez vite. — (A part.) Celui-là vaut mieux... Ce n’est pas encore tout à fait bien. (Haut.) Voyons, mon cheval, mon épée I (Elle fait le geste de boucler son épée à la ceinture.) Avançons t Ah I je suis blessé ! »

En prêtre. (Elle s’imagine être l'archevêque de Paris : sa figure prend un aspect très sérieux. Sa voix est d’une douceur

(1) C’est une femme, très respectable mère de famille, et très religieuse de sentiments, qui parle.

(2) Les apartés'de ces dialogues sont aussi très intéressants. Ils sont dits à voix très basse, mais distincte, en remuant à peine les lèvres.

mielleuse et traînante qui contraste avec le ton rude et cassant qu’elle avait dans l’objectivation précédente.) (A part.) « Il faut pourtant que j’achève mon mandement. » (Elle se prend la tête entre les mains et réfléchit.) (Haut.) « Ah ! c’est vous, monsieur le grand vicaire ; que me voulez-vous ? Je ne voudrais pas être dérangé.,.. Oui, c’est aujourd’hui le janvier, et il faut aller à la cathédrale.... Toute cette foule est bien respectueuse, n’estce pas, monsieur le grand vicaire? 11 y a beaucoup de religion dans le peuple, quoi qu’on fasse. AhI un enfant! qu’il approche, je vais le hénir. Bien, mon enfant. (Elle lui donne sa bague [imaginaire] à baiser. Pendant toute cette scène, avec la main droite elle fait à droite et à gauche des gestes" de. hénédiction,.,) « Maintenant, j’ai une corvée : il faut que j’aille présenter mes hommages au président de la République.... Monsieur le Président, je viens vous offrir tous mes vœux. L’Église espère que vous vivrez de longues années; elle sait qu’elle n’a rien à craindre, malgré de cruelles attaques, tant qu’à la tête du gouvernement de la République se trouve un parfait honnête homme. » (Elle se tait et semble écouter avec attention.) (A part.) « Oui, de l’eau bénite de cour. Enfin !.... Prions ! » (Elle s’agenouille.)

En religieuse. Elle se met aussitôt à genoux, et commence à réciter ses prières en faisant force signes de croix, puis elle se relève : « Allons à l’hôpital. Il y a un blessé dans cette salle. Eh bien! mon ami, n’est-ce pas que cela va mieux ce matin? Voyons ! laissez-moi défaire votre bandage. (Elle fait le geste de dérouler une bande). Je vais avec beaucoup de douceur ; n’est-il pas vrai que cela vous soulage ? Voyons! mon pauvre ami, ayez autant de courage devant la douleur que devant l’ennemi. »

Je pourrais encore citer d’autres objectivations de A... soit en

l’homme et l’intelligence.

vieille femme, soit en petite fille, soit en jeune homme, soit en cocotte. Mais il me paraît que les exemples donnés ci-dessus sont suffisants pour qu’on se fasse quelque idée de cette transformation absolue de la personnalité dans tel ou tel type imaginaire. Ce n’est pas un simple rêve : c’est un rêve vécu.

Les objectivations de B... sont tout aussi saisissantes que celles de A... En voici quefiiues-unes :

En général. — Elle fait « hum, hum ! » à plusieurs reprises, prend un air dur, et parle d’un ton saccadé.... « Allons boire! — Garçon, une absinthe! Qu’est-ce que ce godelureau? Allons, laissez-moi passer... Qu’est-ce que tu me veux? » (On lui remet un papier, qu’elle fait semblant de lire.) » Qu’est-ce qui est là ? » (Rép. C’est un homme delà du 3.) — « Ah! boni voilà! (Elle griffonne quelque chose d’illisible.) Vous remettrez ça au capitaine adjudant-major. Et filez vite. — Eh bien ! et cette absinthe? » (On lui demande s’il est décoré). « Parbleu! » — (Rép. C’est qu’il a couru des histoires sur votre compte.) — a Ah I quelles histoires ? Ah ! mais ! Ah ! mais ! Sacrebleu ! Quelles histoires? Prenez garde de m’échauffer les oreilles. Qu’est-ce qui m’a f.... un clampin comme ça? « (Elle se met dans une violente colère, qui se termine presque par une crise de nerfs )

En matelot. Elle marche en titubant, comme le matelot qui descend à terre arrès une longue traversée. « Ah ! te voilà, ma vieille branche ! allons vadrouiller ! je connais un caboulot où •nous serons très bien. 11 y a là des filles chouette. » Nous renonçons à décrire le reste de l’histoire.

En vieille femme. On lui demande : « Comment allez-vous ? » elle baisse la tête en disant : « Hein !» — « Comment allezvous ? » Elle dit de nouveau : « Hein I Parlez plus haut, j’ai

I,K SO.MVAMBULISMK PROVOQUÉ. rj'tl

l’oreille dure. » Elle s’asseoit en geignant, tousse, se tâte la poitrine, les genoux, en se disant à elle-même : « C’est les douleurs ! Aïe I Aïe ! — Ah ! vous m’amenez votre fille ! Elle est gentille, cette enfant. Embrasse-moi, mignonne, et va jouer. Avezvous un peu de tabac ? »

En petite fille \ Elle parle comme une petite fille de cinq à six ans : « Ze veux zouer. Raconte-moi quelque sôse. Jouons à cache-cache, etc... » Elle court en riant, se cache, fait cou. Ce jeu, très fatigant pour nous, dure près d’un quart d’heure. Il est remplacé par colin- maillard, puis cache-tampon, etc. Ensuite elle veut jouer à lapépé, la berce. On lui fait raconter l’histoire du petit Chaperon rouge, elle dit que c’est très joli, mais triste. On lui demande si c’est moral ; et elle répond qu’elle ne sait pas ce que c’est que moral. Elle ne veut pas raconter d’autre histoire, se fâche, tire la langue, pleure, tape du pied, etc. ; ne veut pas d’un polichinelle, parce que c’est un joujou de petit garçon, dit qu’elle sera bien sage, demande sa poupée ou des confitures.

En M. A’..., pâtissier. — Cette dernière objectivation était particulièrement intéressante; car, il y a plusieurs années, étant au service de M. X..., elle fut brutalisée et frappée par lui, si bien que la justice s’en mêla, je crois. B... s’imagine être ce M. X.. Sa figure change et prend un air sérieux. Quand les pratiques arrivent, elle les reçoit très bien. « Parfaitement, monsieur, pour ce soir à huit heures, vous aurez votre glace ! Monsieur veut-il me donner son nom ? Excusez-moi s’il n’y a personne ; mais j’ai des employés qui sont si négligents. B..I B..! Vous verrez que cette sotte-lâ est partie. Et vous, monsieur, que

(1) Cette objectivatioa a duré une heure et demie, sans que li.... se soit démentie une seule fois dans son laneaae enfantin ou dans ses allures.

r.’nOMMK lîT l/iNTELLIGENCE.

me voulez-vous ? » (Réponse : Je suis commissaire de police, et je viens savoir pourquoi vous avez frappé votre domestique.) — tt Monsieur, je ne l’ai pas frappée. » (Réponse : Cependant elle se plaint.) — Elle prend un air très embarrassé. « .Monsieur, elle se plaint à tort. Je l’ai peut-être poussée, mais je ne lui ai pas fait de mal. Je vous assure, monsieur le commissaire de police, qu’elle exagère. Elle a fait un esclandre devant le magasin... (Elle prend un air de plus en plus embarrassé). « Que cette tille s’en aille. Je vous assure qu’elle exagère. Et puis, je ne demande qu’à entrer en arrangement avec elle. Je lui donnerai des dédommagements convenables. » (Réponse : Vous avez battu vos enfants). « Monsieur, je n’ai pas des enfants: j’ai un enfant, et je ne l’ai pas battu. »

On voit que dans cette objectivation de V..., quoique le personnage qu’elle représentait lui soit très antipathique, elle n’a pas cherché à le représenter ridicule ou odieux. Elle cherchait au contraire à l’excuser, tellement elle était entrée dans le rôle. Son air ennuyé et contraint, ses réponses évasives, mais polies, étaient absolument conformes à ce que peut dire, penser et faire un individu interrogé par un magistrat, et qui est coupable.

Ce n’est pas du reste un des moins curieux phénomènes de ces objectivations, que la transformation complète des sentiments. A.... est timide ; mais elle devient très hardie, quand elle objective un personnage hardi. [^Elle est très religieuse : elle devient irréligieuse, quand elle représente un personnage irréligieux. R... est silencieuse. Elle devient bavarde quand elle représente un personnage bavard. Le caractère a complètement changé. Les goûts anciens ont disparu, et sont remplacés par les goûts nouveaux qu’est supposé avoir le nouveau type représenté.

Il faut, je crois, considérer ces faits comme étant indiscutables en tant que faits. Au premier abord, ils peuvent sembler étranges et presque surnaturels ; mais, en réalité, ils irétonnent que par la facilité de leur production, car les symptômes s’accordent assez bien avec ce que nous savons des phénomènes psychologiques normaux.

Si en effet nous analysons les diverses conditions de notre existence intellectuelle, nous y trouvons des éléments divers. Il y a d’abord la personnalité, c’est-à-dire le souvenir conscient de nous-mêmes, de ce que nous sommes, de notre âge, de notre sexe, de notre nationalité, du lieu où nous existons, des sentiments que nous avons d’ordinaire, de notre situation sociale, psychique et physique. C’est un phénomène de mémoire.

En second lieu, nous avons la perception des faits qui sont autour de nous, des lieux que nous voyons, de nos vêtements, de notre attitude, des personnes qui nous entourent, des objets qui sont à notre portée. A l’état normal nos sens sont constamment éveillés, et les sensations qu’ils nous donnent déterminent une notion qui n’est pas la conscience de notre personnalité, mais qui en somme aboutit au même résultat : puisque les faits extérieurs qui nous entourent nous rappellent sans cesse à la réalité.

En troisième lieu nous avons la notion du moi, c’est-à-dire la notion d’un être à la fois sensible et actif, d’un être qui d’une part reçoit des impressions sensitives, et qui d’autre part peut agir sur des muscles et les mettre en mouvement. Sentir, penser et agir, ce sont là les caractères du moi.

Or, chez les somnambules dont nous venons d’étudier l’intelligence, une dissociation de ces éléments psychiques se présente avec netteté. Le moi est conservé, alors que l’amnésie de la personnalité est complète.

l’homme e'p l’intelligence.

D’autre part, dans certaines conditions spéciales, on voit la personnalité conservée, la notion du moi intacte, et cependant l’illusion des sensations est telle que tout ce qui entoure le sujet est transformé par son imagination.

Il s’agit là d’un état très-curieux, mal déterminé encore, réel cependant, et assez facile à constater sur les deux sujets dont il est question ici.

Chez ces deux femmes, en effet, il n’y a pas entre l’état de sommeil magnétique et l’état normal cette différence nette et formelle qu’on voit dans les livres classiques. Chez elles, on peut provoquer presque tous les phénomènes d’hallucination sans qu’il y ait de clôture des paupières, et alors qu’est conservée exacte et complète la notion de la personnalité.

Ainsi, lorsque A... parait être complètement réveillée, je lui dit : « Regardez, vous voilà habillée en homme, vous avez un costume Louis XV, un jabot, des dentelles, des talons rouges, un habit à la française, une épée au côté, etc. » Elle se regarde avec stupéfaction, tàte ses habits, s’étonne d’être ainsi transformée, dit: « Que c’est drôle !... Je ne pourrai pas sortir dans la rue comme cela. On se moquerait de moi. » Et elle se promène dans la chambre, s’examinant dans la glace, pleine d’étonnement de se voir avec des habits de carnaval.

Dans ce cas, l’illusion est formelle ; mais la notion de la personnalité persiste; elle sait qu’elle est A.... et non un marquis de la cour de Louis XV ; elle se rend compte qu’elle vit en 1883, et non en 1750, qu’elle est dans mon cabinet, et non à Versailles. Aussi son hallucination, considérée par elle comme une hallucination, et non comme une réalité, est sans conséquence sur la direction de ses pensées.

Avec B.... j’obtiens identiquement les mêmes phénomènes, et,

r.K SOMNAMBULISME PROVOQUÉ. 2'l5

ce qui est assez intéressant, c’est exactement dans les mêmes termes qu’elle exprime son étonnement : « Que c’est drôle ! que c’est drôle ! Vous n’allez pas me laisser comme cela, j’espère. Je ne pourrais pas sortir dans la rue. »

Ainsi l’illusion des sens ne suffit pas pour faire perdre la personnalité et la notion du moi, et on peut observer tel état psychique dans lequel la conscience de la personnalité est conservée, quoique il y ait une illusion complète sur les phénomènes extérieurs.

Mais, si le sommeil est plus profond, le souvenir de la personnalité peut disparaître. On a alors deux phénomènes, d’une part oubli des faits antérieurs et de sa personne, d’autre part illusion extérieure qui fait croire, et avec une très grande vraisemblance, qu’on est la personne même que les phénomènes extérieurs semblent révéler.

Alors et aussitôt, par une brusque et soudaine association d’idées, les sentiments, le langage, les goûts, les habitudes supposées de la personne qu’on croit être, apparaîtront, et avec une très grande force ; il n’y aura pas moyen de s’y soustraire, et ils s’imposeront en dominateurs absolus à toute l’intelligence.

Il est certain que nous pouvons concevoir des types distincts de nous, par le langage, les habits, les goûts, les sentiments. Qu’on nous dise de représenter un prêtre, un général, un matelot, une religieuse, une paysanne, une actrice, une petite fille, une vieille femme, nous serons capables de le faire. Mais nous le ferons d’une manière imparfaite, conservant toujours la notion de notre personnalité. Nous serons forcés de feindre, et jamais nous n’oublierons qu’il s’agit pour nous d’un rôle à jouer. Do lè un effort considérable, se traduisant par des réticences, des distractions, des hésitations, une fatigue intellectuelle, et en somme

peu de succès dans la représentation donnée.

ItinitKT. — L’homme et l’intelligence . l*’>

l’homme et l’intelligence.

Supposons au contraire que la mémoire du moi soit abolie, et que de plus, par l’effet de l’imagination, nous voyions les choses différentes de la réalité ; il n’y aura plus de réticence, d’hésitation ou de fatigue. Je puis imiter le langage et les gestes d’une vieille femme ; mais cette imitation sera très médiocre, tandis que, si j’ai perdu la notion de ma personnalité, l’imitation sera bien plus facile et plus saisissante. Si, de plus, je crois me voir en vieille femme, avec une figure flétrie, un vieux bonnet, des cheveux blancs, des socques, des mains ridées, un cabas au bras; si l’on me parle comme à une vieille femme, alors il n’y aura plus d’invraisemblance dans mon imitation. Je serai persuadé que je suis non plus moi, mais une vieille femme; et je croirai peut-être devoir parler, priser, tousser, cracher, et penser, comme toutes les vieilles femmes qui me ressemblent.

Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour entrer dans un rôle réel différent du nôtre. Dans les Mille et une nuits, on fait croire à un artisan qu’il est le commandeur des croyants, et le brave homme prend bien vite le ton et les allures qui conviennent à sa nouvelle situation. Shakespeare a aussi représenté le même personnage. Tel ouvrier cordonnier, au moment de la Commune, a pris le rôle d’un général avec sept ou huit galons, et il s’est réellement donné, autant qu’il a pu, les manières et les allures d’un véritable général. L’habit ne fait pas le moine, dit un proverbe. De vrai, il y contribue beaucoup. Un costume ecclésiastique force celui qui Ta revêtu, s’il parait en public, à prendre les allures et les apparences d’un ecclésiastique. Certes, en même temps que ses gestes extérieurs, il aura, sans le vouloir, et peut-être même à son corps défendant, des idées religieuses, qu’il aura prises avec Thabit, et qui s’imposeront à lui. Il sera tenté de jouer au prêtre, comme un individu en costume militaire est tenté de jouer au soldat.

Quelque hasardée que soit cette explication du phénomène, il me parait qu’elle est acceptable. L’objectivation des types dépend d’un trouble de la mémoire et d’un trouble de l’imagination. La mémoire de notre personnalité étant pervertie, la conscience de notre personne disparaît. L’imagination étant surexcitée, les hallucinations se produisent; et alors le moi nouveau dépend uniquement de la nature de ces hallucinations.

Dans le sommeil ordinaire, le rêve n’est pas très différent de cette objectivation des somnambules.

En tout cas, on peut facilement voir l’analogie qui existe entre ces phénomènes et ceux qui ont été étudiés par divers auteurs L

Parmi les innombrables images que les choses extérieures ont fixées dans notre cerveau, il en est qui jouent dans notre existence intellectuelle un rôle prépondérant : ce sont celles qui sont relatives à notre moi. Ainsi je sais que je suis venu dans ma chambre il y a deux heures, que deux personnes m’ont parlé, que j’étais sorti dans la journée, que j’ai écrit une lettre hier, qu’il y a trois jours j’ai reçu telle autre lettre, qu’il y a un an j’étais encore ici, qu’il y a deux ans je voyâgeais dans tel pays, qu’il y a dix ans je faisais telle étude particulière, etc. Toute cette somme de faits accomplis par moi, dans des conditions et des circonstances dont je me souviens, font que je suis telle personne, et non telle autre. Si j’étais un autre, j’aurais d’autres souvenirs. C’est parce que j’ai, présents à mon esprit^ tous ces souvenirs d’actes, de pensées, de sentiments, qui me sont personnels, que je suis moi-même, et non pas un autre.

Ainsi la conscience de la personnalité dépend de nos souvenirs ; il y a là une collection d’images, toute particulière, que je

(1) Voyez en particulier dans la/îeuwe philosophique l’inUiressaute notice de M. Paulhan, Variations de la personnalité al'élat normal, ]u'm 1882, p.039.

248 L’HOMMK KT L’iNTIÎLLinKNCB.

ne puis pas ne pas évoquer. C’est un livre toujours ouvert, dont mes yeux ne peuvent pas un instant se détacher.

Mais que ces souvenirs personnels se dissipent; que cette conscience du moi d’il y a une minute, du moi d’il y a un jour, du moi d’il y a un an, du moi d’il y a vingt ans, vienne à s’effacer ; alors je n’aurai plus d’autre moi que celui qui résultera des conditions extérieures.

Qu’on vienne alors à me donner un habit de général, de prêtre, de paysanne, de petite fille, ou de vieille femme, alors, par une association d’idées toute-puissante, les souvenirs anciens, disséminés dans les replis de ma mémoire, reparaîtront soudain en foule, suscités par l’image présente. Les romans que j’ai lus, les comédies que j’ai vu jouer, les personnages que j’ai coudoyés dans la vie, les paroles, les faits innombrables qui ont passé devant moi, ont laissé tels ou tels souvenirs qui reviendront avec netteté, et j’emploierai ces souvenirs à créer de toutes pièces et avec une très grande vraisemblance le personnage que je croirai être.

Je puis donner quelques exemples de cette association d’idées suscitées immédiatement par les hallucinations.

Dans une expérience déjà ancienne, mais que je n’avais pas su bien interpréter, je disais à F.... qu’il était devenu un animal quelconque, un chien, un singe, un perroquet, et il se voyait aussitôt métamorphosé en chien, en singe, en perroquet. Un jour, je lui dis : « Te voilà chângé en perroquet. » Après un moment d’hésitation, il me dit : « Faut-il que je mange le chènevis qui est d«ns ma cage ? »

Je dis à A.... : « Vous voilà changée en chèvre ». Aussitôt elle se tait, et se met à grimper violemment sur mon canapé, comme si elle voulait monter à l’assaut de la bibliothèque. Cela fut fait avec une telle précipitation que la robe en a été toute déchirée.

Quand je lui demandai de m’expliquer pourquoi elle s’était livrée à cette bizarre gymnastique : « C’est, me dit-elle, que je me suis vue sur un rocher escarpé, et prise d’une envie irrésistible de sauter et de grimper. »

Je dis encore à A.... : a Vous voilà changée en petit lapin, » Elle se jette par terre, marche à quatre pattes, remue rapidement les lèvres et les dents, puis fait un saut brusque en paraissant effrayée. Lorsqu’elle est revenue à son état normal, elle me dit: « Il me semblait que je mangeais un chou. C’était bon comme une truffe. Puis j’ai entendu du bruit, j’ai cru voir un chien qui venait, j’ai eu peur, et je me suis sauvé dans mon terrier. »

Je tiens à reproduire textuellement ces paroles. Elles ont de l’intérêt, à cause de l’emploi du mot je. Une femme s’imagine être un lapin ; mais ce n’est pas une raison pour que son moi soit aboli. Le moi existe encore ; car il y a des impressions sensitives (il importe peu qu’elles soient hallucinatoires) et en même temps des phénomènes moteurs, ordres donnés aux muscles. De là la conservation du moi, même dans des métamorphoses dont l’apparence est si extraordinaire.

Dans toutes les expériences ci-dessus mentionnées, il y a eu conservation du moi.

Peut-être les psychologues verront-ils là qu’il faut distinguer la personnalité du moi. Si je me figure être une vieille femme, j’aurai encore un moi, mais ma personnalité sera différente de ma personnalité normale. Ma personnalité dépend de souvenirs successifs propres à moi, que je relie entre eux et que ma mé-'moire rapporte à un seul et même être qui est moi. Mais ce n’est pas là le moi. Mon moi dépend des excitations extérieures actuelles, de ce que je vois, de ce que j’entends, de ce que je sens, surtout des ordres que je puis donner à mes muscles. Les

250 l’homme et inintelligence.

somnambules qui peuvent changer six à huit fois de personnalité et de rôle dans le cours d’une soirée ne cessent pas un instant d’avoir un moi; mais ce moi se rapporte à des personnalités différentes.

En un mot, le moi dépend de l’état psychologique et physiologique actuel ; la personnalité dépend des souvenirs anciens. Le moi est un phénomène de sensibilité et d’innervation motrice; la personnalité est un phénomène de mémoire. [XII]

Mais mon intention n’est pas d’insister plus longtemps sur les conséquences psychologiques de ce phénomène nouveau. Je voulais seulement exposer les faits, tels que je les ai observés. Les explications et les conséquences sont d’un moindre intérêt que les phénomènes expérimentaux.

Or ces phénomènes permettent de dissocier les éléments complexes dont se compose la conscience :

Le moi, qui persiste toujours ; car toujours il y a activité motrice, se traduisant par des mouvements musculaires; conscience de cette activité, et perception de sensations provoquées par les excitations extérieures.

2° La perception exacte des phénomènes extérieurs, qui nous ramène constamment à la réalité en nous rappelant où nous sommes, comment nous sommes vêtus, quels objets nous entourent, etc. Quelquefois cette perception est complètement troublée, de sorte que des perceptions hallucinatoires peuvent avoir lieu, alors que le moi et la personnalité persistent dans leur intégrité.

3° La personnalité, c’est-à-dire le souvenir des faits antérieurs qui nous sont propres. Si ce souvenir est aboli, c’est-à-dire s’il y a amnésie de la personnalité, et s’il y a en même temps illu-

sion de la perception extérieure, on assiste aune transformation complète, dont j’ai donné plus haut des exemples démonstratifs h

S’il fallait donner un nom à cet état psychologique particulier, je proposerais de l’appeler objectivation des types par amnésie de la personnalité. Mais le nom importe assez peu.

Je serai plus bref pour l’autre phénomène que je voudrais décrire ici. J’en ai déjà parlé quelque peu tout à l’heure Mais il me paraît utile d’y revenir. Je n’oserais dire qu’il n’a pas encore été observé ; je crois au contraire qu’on en a déjà parlé, mais dans des termes très vagues, de sorte que sa réalité n’est pas encore définitivement admise.

Il s’agit d’un phénomène de mémoire qu’on pourrait appeler la mémoire inconscieîite.

Voici en quoi il consiste. A.... est endormie. Je lui dis: a Quand vous serez réveillée, vous prendrez ce livre qui est sur la table, vous lirez le titre, et vous le remettrez dans ma bibliothèque. » Je la réveille. Elle se frotte les yeux, regarde autour d’elle d’un air étonné; met son chapeau pour sortir; puis, avant de sortir, jette un coup d’œil sur la table : elle voit le livre en question, le prend, lit le titre. « Tiens, me dit-elle, vous lisez Montaigne. Je vais le remettre à sa place. » Et elle le range dans la bibliothèque.

Je lui demande alors pourquoi elle a fait cela. Elle ne se souvient aucunement de l’ordre que je lui ai donné ; aussi ma question paraît l’étonner beaucoup. « Est-ce que je ne pouvais pas regarder ce livre? » me dit-elle.

(1) Il serait aus«i bien intéressant d’étudier comment la transformation de la personnalité peut cbanfier de fond en comble la nature des sentiments et des coûts. Ce serait une preuve de l’influence prépondérante de l’association des idées sur les sentiments et la volonté. [XllI]

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