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l’iio.mme et l intelligence

Ainsi voilà un acte qui a été exécuté sans que le motif en soit connu. Le motif en a été inconscient. Un souvenir inconscient a décidé la personne à agir. Alors que cet acte paraissait spontané, il était déterminé par une cause dont la personne agissante ne se rendait pas compte.

Comme l’intérêt est bien plus dans le récit des faits que dans les déductions qu’on peut en tirer, je donne encore quelques exemples du même phénomène.

B.... étant endormie, je lui dis: « Quand vous serez réveillée, vous enlèverez l’abat-jour de la lampe. » Je la réveille, puis après quelques minutes de conversation : « On ne voit pas clair ici, » dit-elle, et elle enlève l’abat-jour.

Un de mes amis, nommé Carie G..., assistait à ces expériences ; je dis à B..., endormie: « Quand vous serez réveillée, durant tout le reste de la soirée vous appellerez M. G... du nom de Carie. » Et en effet elle appela Carie mon ami le D^G..., qu’elle connaissait assez peu.

Une autre fois, je dis à B..., endormie : a Quand vous serez réveillée, vous mettrez beaucoup de sucre dans votre thé. » Je la réveille, on sert le thé, et elle bourre de sucre sa tasse. « Que faites-vous donc? lui dit-on. » — « Je mets du sucre. » — « Mais vous en mettez trop. » — « Ma foi I tant pis I » et elle continue le même manège. Puis, trouvant sa boisson détestable :

« Que voulez-vous, c’est une bêtise I Est-ce que vous n’avez jamais fait de bêtise ? »

Une autre fois, je lui dis, pendant son sommeil : « Vous prendrez le mouchoir deM. 0..., et vous le jetterez dans le feu. » Réveillée, elle demande un mouchoir, et ne veut prendre que celui de 0... « Est-ce qu’il brûle, votre mouchoir ? lui dit-elle. — Certes. — Ne me défiez pas, car je pourrais, si je voulais, le jeter dans le feu. — Je ne vous défie pas, mais rendez-moi mon

LK SOMNANiUULISMK PUOVOQUK.

mouchoir. — Kh bien, puisque vous me défiez, tenez. » Et voilà le mouchoir dans le feu. « Eh bien, oui, dit-elle, c’est une sottise; mais pourquoi m’avez-vous défiée? Vous savez bien qu’on ne défie jamais un fou... »

Une autre fois, je lui dis : « Quand vous serez éveillée, vous témoignerez de la sympathie à M. F. et de l’antipathie à M. D. » Réveillée, elle a oublié cet ordre, et cependant elle se place à côté de F., évitant avec soin D. Quand F. parle, sa ligure exprime une sorte de satisfaction ; tandis que si D. lui parle, elle le regarde froidement, ayant peine à cacher qu’elle le trouve désagréable. Pendant une demi-heure ce double sentiment a été en s’exagérant, sans qu’elle puisse elle-même s’en rendre bien compte ; car elle se donnait toutes sortes de raisons pour expliquer comment elle devait être bienveillante pour F., et déplaisante pour D.

Mais, de toutes les expériences, la plus caractéristique est la suivante. Je l’ai répétée sur A... et sur B... avec un égal succès.

A... (ou B...) étant endormie, je lui dis : « Vous reviendrez tel jour, à telle heure \ » Réveillée, elle a oublié cela, et me dit: « Quand voulez-vous que je revienne? » — « Quand vous pourrez, un jour quelconque de la semaine prochaine. » — « A quelle heure ?» — « Quand vous voudrez. » Et régulièrement, avec une ponctualité surprenante, elle arrive, au jour et à l’heure qui ont été indiqués.

J’ai fait cette expérience trois fois sur A... et quatre fois sur B..., et pas une seule fois elle n’a échoué.

Cela a conduit même à des conséquences assez bizarres. Un jour A... arrive (à l’heure qui avait été convenue pendant son sommeil; ; et sa première parole est pour me dire : « Je ne sais

(1) J’avais »oin de ehonger chaque fois l’heure et le jour..

l’homme et l’intelligence.

pas pourquoi je viens ; il fait un temps horrible. J’avais du monde chez moi. J’ai couru pour venir ici, et je n’ai pas le temps de rester; il faut que je reparte dans quelques instants. C’est absurde. Je ne comprends pas pourquoi je suis venue. Est-ce que c’est encore un phénomène de magnétisme ? »

Une autre fois, comme je l’attendais, j’avais prévenu le domestique qu’elle viendrait. A l’heure convenue, elle vient, toute elfarée, dans mon cabinet. « Gomment saviez-vous que je viendrais ? » me dit-elle à brûle-pourpoint. — « Mais je l’ignorais. » — « Non, vous avez prévenu votre domestique : il m’a dit que vous m’attendiez. Comment est-ce possible ? Je ne savais pas moi-même que je viendrais. »

L’expérience a réussi même à dix jours de distance. Ainsi je dis à A..., endormie : « Vous viendrez dans dix jours, tel jour, à telle heure. » Elle arriva au jour dit et à l’heure dite, sans savoir pourquoi, donnant pour raison de sa visite qu’elle ne m’avait pas vu depuis longtemps. Ce jour-là d’ailleurs, elle était fort fatiguée : et l’état anormal que ce souvenir inconscient lui avait inspiré l’avait gratifiée d’une violente céphalalgie.

Evidemment je n’examine pas ici la question de savoir s’il est possible à A... ou à B... de résister à l’ordre donné. C’est là une toute autre question, dans le détail de laquelle je n’entrerai pas à présent. Pour elles, tout se passe comme s’il s’agissait d’un ordre impératif auquel il serait impossible de se soustraire. Peut-être seraient-elles capables de le faire ; mais, pour une cause ou une autre, elles ne le font pas ; elles obéissent sans révolte à l’ordre que je leur donne ; je n’ai jamais cherché d’ailleurs à les contrarier : et ce que je leur demande est toujours plus ou moins facile à exécuter.

Ce qu’il y a, je crois, de remarquable dans cette mémoire inconsciente, et ce que je voudrais mettre en lumière, c’est cette

inconscience absolue, qui fait que, même à une très longue distance de temps, un souvenir persiste, quoique la personne* qui se souvient ne sache pas qu’elle se souvienne. Quelque étrange que paraisse l’association de ces deux mots, c’est un souvenir ignoré.

Il ne me paraît pas d’ailleurs que ce phénomène soit exclusivement réservé au somnambulisme. Entre les faits normaux et les faits anormaux, il n’y a guère qu’une différence de degré. Ce qui existe à l’état normal est parfois si masqué et si obscur qu’on ne le comprendrait jamais, si un état anormal ne savait le rendre plus clair et plus évident. Ces souvenirs ignorés qui dirigent les actes existent probablement chez nous. Chez nous des causes inconscientes innombrables influent incessamment sur nos actes. Combien de souvenirs inconscients mènent fatalement la volonté I [XIVJ

Voyons en effet ce qui se passe. A... a oublié que je lui ai dit de venir lundi. D’autre part, le souvenir que je lui ai dit de venir lundi persiste à l’état inconscient, et elle vient. Cependan^ elle cherche la raison qui l’a fait venir, et elle trouve tel ou tel motif plus ou moins futile. Elle est venue, et elle cherche les raisons pour lesquelles elle est venue. Elle n’est pas venue pour telle ou telle raison. Mais c’est parce qu’elle est venue qu’elle trouve telle ou telle raison d’être venue.

J’ai souvent admiré l’ingéniosité des motifs qu’elle se donne à elle-même pour expliquer sa conduite. Elle ne connaît pas la vraie cause, qui, pour son intelligence consciente, reste obscure, inconsciente, inconnue. Elle invente alors d’autres raisons qui lui semblent plus ou moins plausibles.

Je croirais volontiers que chez nous, à l’état normal, il en est souvent de même. Pour déterminer nos actes, beaucoup de motifs inconnus de nous-mêmes sont tout-puissants. Quand l’acte

l’ho.mmk i:t l’inteli.ioknck.

est accompli, si nous avons le désir de l’analyser, nous y parvenons quelquefois ; mais c’est avec peine et d’une manière incomplète. Les moralistes profonds ont pénétré ces secrets ressorts plus avant que le commun des hommes ; mais leur pénétration n’est pas si grande que beaucoup de causes sourdes, inconscientes, ne leur aient échappé.

Supposons qu’au lieu d’un ordre donné verbalement, il s’agisse d’un instinct particulier. Imaginons le COMCOM, par exemple, qui va déposer ses œufs dans les nids voisins. Quand le coucou fait cela, il s’imagine qu’il le veut, car sans doute jamais il n’a vu d’oiseau de son espèce agir ainsi ; il n’a assurément aucune connaissance que ses ancêtres ont opéré ainsi depuis plusieurs milliers de générations. Donc, s’il pouvait réfléchir à son action, il n’irait pas lui .donner pour cause la raison vraie, déterminante, qui est un instinct fatal, héréditaire, mais qu’il ignore. Non certes : il chercherait des motifs,, et il en trouverait : la proximité d’un nid bien fait, le besoin pressant de déposer son œuf, la difficulté de construire un nid nouveau, l’avantage de donner à ses petits un abri tout assuré; l’intérêt qu’il y a à disséminer dans plusieurs nids l’espoir de la génération prochaine ; que sais-je encore 1 tout ce que ])ourrait imaginer en pareil cas un coucou démesurément intelligent. Quoi qu’il puisse penser, il n’admettra jamais que l’acte qu’il a accompli dépend d’une cause qu’il ignore. Car cette cause qu’il ignore, il ne peut pas l’invoquer : il lui est impossible d’en tenir compte, puisqu’il l’ignore.

Et cependant, quoiqu’il ignore cette cause, elle est toute-puissante, et elle détermine ses actes.

Revenons aux deux somnambules et à leur mémoire inconsciente.

L’expérience indiquée plus haut, facile probablement à véri-

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lier sur d’autres sujets sensibles, prouve d’une manière formelle que nos actes peuvent être déterminés par des causes que nous ignorons. Elle prouve aussi qu’on ne saurait fiiire une trop grande part à l’automatisme et à l’inconscience dans les phénomènes de l’activité psychique.

i VII. — Conclusions.

Il faut admettre que certains individus peuvent être plongés dans un état nerveux spécial, appelé somnambulisme, hypnotisme ou magnétisme. Il faut l’admettre, car il est déraisonnable de supposer partout et toujours la fraude et la fourberie. L’identité des phénomènes observés en divers pays et à diverses époques, et l’impossibilité de certaines simulations rendent absurde l’hypothèse d’une mystification prolongée et universelle. Jamais ceux qui nient le somnambulisme n’ont daigné répéter les expériences de ceux qui en ont affirmé l’existence.

2” Cet état de somnambulisme est caractérisé par des phénomènes psychiques et des phénomènes somatiques.

Les phénomènes psychiques sont :

a. Des hallucinations qu’on peut provoquer par une excitation extérieure, même extrêmement faible ;

h. L’absence d’idées spontanées ou paraissant telles ; par conséquent l’automatisme intellectuel ;

c. La surexcitation partielle de la mémoire ;

d. L’abolition plus ou moins complète, au réveil, du souvenir des faits qui se sont passés pendant le sommeil ; toutefois ce souvenir revient quand on provoque une nouvelle attaque de

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somnambulisme : il y a donc, dans une certaine mesure, dédoublement de la personnalité;

e. Le retentissement immédiat des mouvements sur les sentiments et des sentiments sur les mouvements.

Les phénomènes somatiques sont les suivants : a. L’anesthésie ; h. La catalepsie ;

C. L’exagération de l’excitabilité réflexe des muscles ; d. L’automatisme du mouvement : état somatique comparable à l’automatisme intellectuel.

3° L’état de somnambulisme, difficile à amener dans les premières expériences chez un même sujet, devient de plus en plus facile à provoquer à mesure qu’on répète plus souvent les expériences. Il y a une éducation au somnambulisme, ainsi qu’à tous les phénomènes nerveux. Chez le même individu, les symptômes psychiques et somatiques se présentent presque toujours dans le même ordre et avec la même forme.

4“ On peut provoquer chez les animaux des manifestations plus ou moins analogues (catalepsie, hypnotisme) ; mais les recherches faites jusqu’ici sur les animaux ne jettent que peu de lumière sur les causes et la nature du somnambulisme provoqué chez l’homme.

5° L’éclat d’un objet brillant, la fixation de l’œil sur un point, l’attention expectante, la frayeur, la monotonie d’une excitation faible fréquemment répétée, la volonté du magnétiseur, l’électricité de la main, ont été des causes invoquées successivement comme amenant le somnambulisme. Toutes ces explications sont plus ou moins mauvaises : il est possible que la raison véritable n’ait pas encore été trouvée. En attendant, on peut admettre que toutes les causes indiquées plus haut agissent simultanément.

LE SOMNAMBULISME PKOVOQUÉ. 259

6’ Chez les sujets devenus sensibles par des expériences fréquentes, la cause la plus légère suffit à déterminer le somnambulisme.

7° Quant à la nature même du somnambulisme, on peut admettre que cette névrose est essentiellement constituée par l’absence de spontanéité ou automatisme. Pour que le somnambule ait une idée, il faut qu’elle soit provoquée par une excitation extérieure.

8° En comparant l’état somnambulique à certains phénomènes physiologiques maintenant bien connus,on peut supposer qu’il y a inhibition des parties de l’encéphale qui président à la volonté et à la mémoire.

9° Quand certaines mémoires spéciales sont lésées, il peut y avoir perte de la personnalité. La personnalité semble être en effet surtout un phénomène de-mémoire.

10° L’étude psychophysiologique de ce phénomène obscur et complexe est à peine ébauchée. Il est donc à désirer qu’elle soit entreprise et approfondie.

C’est à cette dernière conclusion qu’il faut peut-être donner le plus d’importance. Les faits sont si intéressants, si imprévus, si obscurs, qu’une étude nouvelle faite méthodiquement et poursuivie avec ardeur est absolument indispensable. L’ébauche que nous avons tentée ne peut avoir d’intérêt que parles discussions qu’elle fera naître, et les expériences nouvelles qu’elle fera entreprendre *.

(1) Il est inutile de donner les indications bibliographiques des ouvrages anciens ; elles sont dans tous les dictionnaires (Articles Mesmérisme, Magnétisme, Hypnotisme, Sommmbulisme des principaux Dictionnaires de médecine). Voici quelques travaux plus récents oi\ l’on trouvera des documents instructifs: Azam, Amnésie périodique ou doublement de la vie {Revue scienlifique, 1876, p. 481-489, n” 47. — P. Richer, Élude descriptive de la grande attaque hystérique, Th. in. Paris, 1879, p. 124-179. — Czormak,

l’homme: kï l’inïklligence.

De l’étal hypnotique chez les animaux {Archives dePflüger, 1873, t. VII, p. 107, 122). — Heubel. De l’élatde veille du cerveau considéréau poinldevue de sa dépendance des excitations extérieures, contribution à l’experimentum mirahile de Kircher (Archives de Pflüger, 1877, t. XIV, p. 158-211). — Preyer, La cataplexie et l’hypnolisme des animaux (Sammlung. physiol. Abhandl., 2* partie, 100 p., léaa, 1878). — Despiae, Élude scientifique sur le somnambulisme, 1880, Paris. — Heidenhain. Le magnétisme animal. Leipzip, 1880, 3' é3it. — Heidenhaiu et Griitzner, Communication sur le magnétisme animal à la Soc. de méd. de Breslau, février 1880. — P. Radestock, Le sommeil et les réces. Leipzig, 1879. — Ûelbœuf. Le sommeil et les rêves, dans la Revue philosophique, t. VIII, p. 329 et 494; t. IX, p. 129, 413 et 632. Baillif. Du sommeil magnétique dans l’hystérie, th. inaug. Strasbourg, 1868. Il s’agit dans cette dernière étude d’e.vpériences fort intéressantes faites sur des hystériques. Les phénomènes ont alors un caractère pathologique qui établit une différence notable entre le somnambulisme des sujets sains, et le somnambulisme des hystériques.

J’ai publié un mémoire sur le somnambulisme provoqué dans le Journal d’anal, et de phys., 1873, t. XI; plusieurs des faits que j’expose ici ont été empruntés à ce travail, ainsi qu’à une série d’articles qui ont paru dans la Revue des Deux-Mondes : Les démoniaques d’aujourd'hui et d’autrefois, janvier-février 1880, et dans la Revue philosophique, 1831 et 1883.

On trouvera dans les notes placées à la fin de cet ouvrage quelques autres indications bibliographiques. [XV]

Quant aux élucubrations des magnétiseurs de profession, je ne lesimlique pas, et pour cause.

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