‹ L'homme et l'intelligenceChapitre 17 sur 71 · I.FS DÉMONIAOUKS D’aUJOUHD’hUI · texte numérisé non relu

I.FS DÉMONIAOUKS D’aUJOUHD’hUI

çruère qu’une légère prf'idisposition à l’hystérie, la misère, la gêne, le chagrin, font bien souvent apparaître les symptômes de cette maladie. En un mot, l’hystérie a une cause physiologique, c’est l’hérédité ; une cause sociale, la réalité inférieure au rêve.

Cette hystérie légère n’est pas une maladie véritable. C’est une des variétés du caractère de la femme. On peut môme dire que les hystériques sont femmes plus que les autres femmes : elles ont des sentimens passagers et vifs, des imaginations mobiles et brillantes, et parmi tout cela l’impuissance de dominer par la raison et le jugement ces sentimens et ces imaginations. Les romanciers ont compris le parti qu’ils pourraient tirer de l’étude de ce caractère. Dans les derniers temps surtout, depuis que le style descriptif est à la mode, depuis qu’on s’est efforcé de mélanger l’art et la pathologie, il y a eu de nombreuses peintures d’attaques d’hystérie ou de caractères hystériques. Ces essais ne sont pas tous heureux. Quelquefois cependant on rencontre des descriptions exactes qui compléteront ce que nous venons de dire de l’état psychique des femmes nerveuses.

M. Octave Feuillet, en observateur fin et délicat, fait parler ainsi un mari dont la femme est devenue hystérique. Le mot d’hystérie n’est pas prononcé, mais les symptômes sont si nets qu’il ne peut y avoir d’hésitation dans le diagnostic : « Cette femme du monde, dit M. de Marsan, a subitement emprunté aux prisonniers certaines formules amères, brèves, désespérées, comme on doit en lire sur les murs des cabanons. Cette femme de sens s’est plongée à l’improviste dans la lecture des poètes et des romanciers les moins réservés... J’ai respiré avec terreur, dans cette élocution jadis si sobre, je ne sais quel fade parfum poétique. D’autres fois, on dirait que nous tombons en enfance, tant la tournure de notre discours se fait mignarde et précieuse.

270 l.’lIOMMP, RT l.’lVTIT.I.HÎRVCR.

Nous y joignons des gestes de petite fille, ou bien, brusquement, notre phrase, tout à l’heure pudique jusqu’à la pucrilitf!, se (jécopho en un trait presque grivois, en une question d’une curiosité inqualifiable. Nous passons, sans transition, du style Rambouillet ou de la périphrase byronnienrie au langage à peine mitigé des dames de la halle, et cela, sans préparation, sans provocation, sans raison d’être. En même temps que la femme et l’épouse, la mère s’e-st transformée; depuis que le mari a pris les proportions d’un tjTan, les enfans semblent être devenus un fardeau. »

Voilà une observation bien prise; voilà un véritable document Immain. Rien n’est plus commun en effet que de voir une jeune femme, jusque-là tendre à son mari et à ses enfans, les prendre subitement en désaffection, puis en haine. Dans ce cas, l’aversion a une cause futile, la plus futile du monde : elle est provoquée par un objet extérieur insignifiant , comme par exemple la forme de la barbe, ou les breloques de la montre, ou le son traînant de la voix, ou l’babitude de répéter le même mot, que sais-je? il serait difficile d’inventer de propos délibéré une de ces raisons burlesques qu’inventent les femmes hystériques pour expliquer l’aversion qu’elles ont pour telle ou telle personne. A vrai dire, la personne détestée est en général le mari.

M. A. France, un romancier qui ne dédaigne pas les notions scientifiques précises, dit d’une de ses héroïnes : « Elle était douce, paresseuse, dégoûtée, avec de grands élans d’affection, et des attendrissemens rapides. On avait bien du mal au réfectoire à lui faire manger autre chose que de la salade et du pain avec du sel. Elle s’était fait une amie chez qui elle allait tous les jours de sortie. Cette amie, qui était riche, mena Hélène dans la chambre capitonnée où elle croquait des bonbons. Hélène s’alan-

U'.S nKMONIAOUKS n’A(T.IOUIll>’l I 1 1 . 271

finissait dans ce nid d’étolTes ; qnand elle en sortait, tout lui semblait terne, dur, rebutant, elle n’avait plus de courage : elle rêvait d’avoir une cbambre bleue et d’y lire des romans, couchée dans une chaise longue. Il lui vint des maux, d’estomac qui achevèrent de l’abattre.... Elle laissait faire, indifférente g ce qui l’entourait, rêvant de bijoux, de robes, de chevaux, de promenades en bateau, et fondant en larmes à la seule pensée de son père ! »

MM. E. et J. de Concourt ont raconté l’histoire navrante, misérable, de cette pauvre Germinie Lacerteux. Celle-l<à est bien une hystérique; nature inculte, passionnée, ardente au dévouement comme à l’infamie ; intelligence déhile d’ailleurs, jouet aveugle de passions dont elle n’a presque pas conscience, et qui l’agitent comme les vents balancent la girouette au sommet des toits. « Germinie n’avait pas une de ces consciences qui se dérobent à la souffrance par l’abrutissement, et par cette épaisse stupidité dans laquelle une femme végète, naïvement fautive. Chez elle une sensitivité maladive, une disposition de tête à toujours travailler, à s’agiter dans l’amertume, l’inquiétude, le mécontentement d’elle-même, un sens moral qui s’était comme redressé en elle après chacune de ses déchéances, tous les dons de délicatesse, d’élection et de malheur, s’unissaient pour la torturer. »

Sentir, penser, ne pas vouloir, voilà les trois misères au milieu desquelles se débattent les pauvres hystériques.

M. Albert Delpit dépeint ainsi les symptômes de l’hystérie : « Elle était prise d'accès de tristesse auxquels succédaient de violentes crises de larmes ou des éclats de rire immodérés; souvent un tremblement la secouait de haut en bas; alors elle devenait toute pâle, et sa poitrine s’oppressait. Son caractère subissait peu à peu de profonds changemens. On dut renoncer à lu CQU-

272 i.’hommf, et l’intelligence.

duire dans le monde, tant ses allures trop libres effrayaient. » Mais de toutes les hystériques dont les romanciers ont raconté l’histoire, la plus vivante, la plus vraie, la plus passionnée, c’est Mme Bovary. — Élevée au couvent, au milieu de jeunes filles plus riches qu’elle, elle épouse un humhle médecin de campajme, un pauvre garçon imbécile, dont la rusticité et la pauvrehî l’écœurent. En quelques lignes, Flaubert caractérise l’hystérie, et dans sa description précise et séduisante on ne sait trop s'il faut admirer le talent de l’artiste plus que la science de l’observateur. « Emma devenait difficile, capricieuse ; elle se commandait des plats pour elle, et n’y touchait point; un jour, ne buvait que du lait pur, et, le lendemain, des tasses de café à la douzaine. Souvent elle s’obstinait à ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s’habillait en robe légère... Elle ne cachait plus son mépris pour rien ni pour personne, et elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières, blâmant ce qu’on approuvait, et approuvant des choses perverses ou immorales. Est-ce que cette misère durerait toujours ? Est-ce qu’elle n’en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses, et elle exécrait l’injustice de Dieu. Elle s’appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolens plaisirs avec tous les éperdùmens qu’elle ne connaissait pas et qu’ils devaient donner... Elle pâlissait et avait des hattemens de cœur... En de certains jom’s elle bavardait avec une abondance fébrile; à ces exaltations succédaient tout â coup des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger... Elle acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons â se nettoyer les ongles : elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses écharpes; elle se la nouait â la taille par-dessus sa robe de chambre, et, les volets fermée, avec un livre à la main, elle res-

Page 1