I.ES DÉMONIAQUES d’aüJOURD’HUI
tait étendue sur un canapé dans cet accoutrement. Elle voulut apprendre l’italien, elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de l’histoire, de la philosophie... Elle avait des accès où on l’eût poussée facilement à des extravagances. Elle soutint un jour contre son mari qu’elle boirait bien un demi-verre d’eau-de-vie, et, comme Charles eut la bêtise de l’en défier, elle avala l’eau-devie jusqu’au bout. »
Il semble que nous voilà bien loin des démoniaques : il n’en est rien cependant. Entre l’hystérie légère, telle que celle de M“® Bovary, et l’hystérie grave, telle que celle des malades de la Salpêtrière, on observe toutes les transitions. Dans la forme grave, tous les symptômes de la forme légère existent aussi, mais plus durables et plus profonds. Nous n’avons pas à y reveni)’. Quant aux autres symptômes spéciaux de l’hystérie grave, et qui servent à la caractériser, ce sont les anesthésies, totales ou partielles, les attaques convulsives et le délire.
Le mot anesthésie signifie absence de sensibilité. Mais, pour comprendre la valeur de ce symptôme, il importe de donner d’abord quelques notions sommaires relatives à la sensibilité ei au toucher. La peau de l’homme, comme celle de tous les animaux, est pourvue de nerfs innombrables qui sont sensibles à la plus légère excitation, de sorte que, si l’on effleure même très superficiellement un point quelconque de la peau, l’ébranlement communiqué aux nerfs sensitifs de cet organe se propage jusqu’au cerveau, et y provoque une sensation et une perception. On a distingué plusieurs modes de sensibilité à la peau. Ainsi
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nous perfcôvons le contact des objets : c’est la sensibilité taclile. Mais le toucher réduit à cette seule notion serait bien insuKisant, et nous pouvons sentir, en même temps que le contact^ la température et la consistance des corps étrangers. Il y a encore la sensibilité propre aux muscles ; C’est ce qu’on a appelé le sens musculaire. Lorsque nous taisons un mouvement, par e.xeniple celui de fermer le poing, non-seulement nous avons la notion de l’eflort qui nous fait remuer les doigts et fermer le poing, mais encore nous savons que ce mouvement est exécuté. En un mot, tout se passe comme si nos muscles étaient sensibles, de sorte que chacune de leurs contractions va provoquer une sensation dans la conscience. Il faut aussi séparer du tact et du sens musculaire la sensibilité à la douleur. Lorsque la péàu est brûlée, ou coupée, ou déchirée , l’ébranlement violent des nerfs fait naître une sensation particulière, que chaClln malheureusement peut apprécier plus ou moins par sa propre expérience, et qu’on appelle sensation douloureuse, ou douleur. Le mOt est trop clair, et la chose trop commune, pour qu’il soit besoin d’en donner une
autre définition que le mot même.
Or ces différentes sensibilités, au contact, à la chaleur, à la douleur, à la contraction musculaire, peuvent être isolément détruites. Il y a donc des ahesthésies tactiles, thermiques, douloureuses et musculaires, Cependant, le plus souvent, ces sensibilités diverses sont lésées ensemble, et, chez les hystériques, on observe en général des anesthésies qui portent sur tous les modes de la sensibilité.
Rien n’cst plus curieux qüe d’Observer les malades qui sont complètement anesthésiques. On peut les piquer, les pincer, les brûler, sans qu’elles éprouvent la plus légère douleur. Elles ne sentent même pas le contact des objets qui les blessent. On peul ainsi, — ce (|ui excite toujours la stupéfaction des personnes
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fU-angèfes à l’art médical, — bander les yeux d*une hystérique, puis traverser de part en part la peau du l)ras, par exemple, avec une line aiguille, sans que là moindre sensation Svertlsse la malade de cette blessure.
Quelquefois l’anesthésie est générale, également marquée à droite et à gauche : quelquefois elle est limitée à une petite région du corps, au front par exemple, ou à la poitrine, ou à l’aVant-^bras. Ces anesthésies partielles s’observent même chez des malades qui Sont très peu hystériques. Si, avec une épingle, on cherche, en piquant légèrement la peau, à apprécier la sensibilité de ses diverses régions, on trouve très souvent une petite zone de peau qui est insensible. Les inquisiteurs du wi® siècle ne procédaient pas autrement pour rechercher la griffe du diable. Faut-il dire qu’ils n’observaient pas les mêmes ménagemens que les médecins? Au lieu d’effleurer la peau avec une épingle, ils faisaient planter par le bourreau de grandes tiges de fer dans toutes les parties du corps. Si la patiente ne tressaillait pas de douleur à chacune des implantations, aussitôt on s’écriait que le diable avait mis sa grille sur elle. Ce stigmate de Satan était un des plus sûrs témoignages de sorcellerie. D’après les renseignemens très précis des exorcistes, la marque diabolique avait la forme d’une patte de lièvre. Malheur à la pauvre femme qui ne gémissait pas à chaque fois qu’on enfonçait l’aiguille dans son corps ! elle était aussitôt déclarée sorcière, et celte déclaration eolrainait la peine qu’on sait.
Souvent les anesthésies des hystériques ne portent que sur un côté du corps : c’est ce qu’on appelle Vhômiaueslkésie. L’abolition de la sensil)ilité est si exactement limitée à un seul côté qu’il suflil d’aller de deux ou trois millimètres à droite ou à gauche de la ligne médiane du corps, pour constater soit la sensibilité, soit l’anesthésie.
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Quoiqu’on ait fait de nombreuses recherches à l’eftet de connaître la cause de cette perturl)ation du système nerveux sensisitif, on n’est pas encore arrivé à une solution satisfaisante. Il semble même aujourd’hui prouvé qu’il n’y a jamais dans l’hystérie de lésion matérielle orj^anique. Ainsi les nerfs du côté malade ont la même apparence que les nerfs du côté sain : la moelle et l’encéphale sont sans tumeur, sans hémorrhagie. L’anesthésie des hystériques n’est donc pas une de ces maladies où les désordres de l’organe dans sa structure expliquent comment sa fonction est pervertie. La fonction des nerfs sensitifs et de l’appareil sensible récepteur (moelle ou cerveau) est abolie, mais aucune lésion apparente ne vient donner la raison de cette abolition delà sensibilité nerveuse. Ce qui semble faire croire qu’on aurait tort de chercher une lésion organique, là où il n’y a que perversion dynamique, c’est que les hémianesthésies, après avoir duré très longtemps, quatre ou cinq ans par exemple, tout d’un coup, brusquement, sans cause appréciable, sans motif plausible, disparaissent, et ne laissent pas de traces. Les hystériques, disions-nous plus haut, ont un caractère mobile et changeant : leurs maladies sont de même capricieuses et fantasques, à ce point qu’elles surviennent sans cause connue et qu’elles s’en vont de même. Il suffit d’une émotion insignifiante, presque inaperçue, pour dissiper des paralysies qui datent de plusieurs années. J’ai été témoin d’un cas de ce genre. Une malade hystérique était paralysée depuis quatre ans, de telle manière qu’elle ne pouvait, depuis quatre ans, ni parler, ni manger, ni boire; on était forcé de la nourrir en introduisant les alimens dans sa bouche. Un soir, tout d’un coup, elle se mit à parler, déclarant ([u’elle pouvait manger toute seule. En effet sa guérison fut soudaine et inexplicable. Ce sont des faits analogues, qui, lorsqu’ils ont lieu dans certaines grottes des Pyrénées, passent pour sur-
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naturels et divins. A Paris, on en juge autrement, et on y voit seulement les effets irréguliers d’une maladie incomplètement connue, dont la science n’a pas encore pu approfondir la nature bizarre et complexe.
Certains phénomènes bien étranges ont été observés chez les hystériques. Ainsi il parait prouvé qu’elles peuvent rester trèslongtemps sans prendre d’alimens et sans boire ; en même temps les sécrétions tarissent, de sorte que, dans certaines conditions encore mal déterminées, il y a une cessation presque complète des phénomènes chimiques de la vie, phénomènes qui, chez tous les autres individus, ne peuvent cesser qu’au moment de la mort. « La nature, dit M. Charcot, semble avoir des ménagemens pour les hystériques. » Le phénomène le plus surprenant, c’est que, malgré la violence des accès, malgré l’insuffisance et la pénurie de l’alimentation, les malades conservent leur embonpoint et la même apparence de santé. Quoique inexpliqués, ces faits ne sont certainement pas surnaturels. Il faut donc se garder, comme on a essayé de le faire pour Louise Lateau, de voir dans cette abstinence prolongée je ne sais quelle miraculeuse protection divine. Il faut aussi se prémunir contre les simulations nombreuses, habilement tentées par bien des malades. Leur intention est de tromper le médecin. Pourquoi? on serait bien embarrassé de le dire, si l’on ne savait pas qu’elles mentent pour mentir, pour avoir le plaisir de répandre une erreur, même quand cette erreur ne leur est à aucun profit. Déjà, aux siècles passés, quelques hystériques ont eu cette étrange fantaisie de faire croire qu’elles vivent sans prendre de nourriture. Wier, un des très-rares défenseurs du bon sens contre l’universelle sottise, raconte comment, en 1574, il déjoua les ruses d’une petite mendiante, probablement hystérique, nommée Barbara, qui se faisait passer
pour un prodige, et prétendait ne manger ni boire. Wier prend L’homme et l’intelligence. — Richet. 18
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la petite mendiante chez lui, l’observe soiftneuscnient de concert avec sa ferprae et sa servante, et fait si bien qu’il déjoue les ruses imaginées par la petite elfrontée. Enfin elle est forct'io, non pas d’avouer son subterfuge, mais de déclarer <|ue Wler l’a guérie de sa maladie.
Wier n’est pas lè seul qui ait, même au xvi« siècle, protesU' contre l’abus de la croyance au surnaturel. Il est certain que quelques médecins instruits ne se laissaient pas aveugler par les préjugés régnants, et rapportaient les accidents nerveux et convulsifs à leur vraie cause, c’est-à-dire à l’hystérie, et non au diable. L’hystérie était appelée alors suffocation de matrice ; mais il y aurait eu témérité à nier l’action des démons ; de là les réticences, les précautions oratoires qu’il fallait mettre en usage pour dissimuler la hardiesse de la doctrine. «J’ai vu, dit Houlier, deux filles d’un président de l’un de nos Parlemens de France,
sujettes à se prendre de rire de telle sorte qu’impossible était de les faire arrêter, ni par effroi, ni par menaces et paroles âpres. » « Ès suffocations de matrice, dit un savant du xvi® siècle, plusieurs accidens surviennent qui font penser aux médecins peu ejcpérimentés qu’il y a de l’epchantement ou autre chose extraordinaire et snrnaturelle. » On savait aussi que, souvent, dans l’hystérie, se voient des accidens de catalepsie, des mortes ensevelies vives au tombeau, mais peu de savants s’étaient gardés de prendre ces symptômes pour des méchancetés du démon.
Jusqu’à ces derniers temps, les efforts faits par les médecins pour guérir l’anesthésie hystérique étaient restés sans résuiial. Une découverte imprévue, révélant toute une série de faits vrais et invraisemblables, est venue apporter à la thérapeutîqiie de l’hystérie d’heureuses modifications. Quoique vulgarisée depuis peu de temps, la découverte de la niéîaüothéi'apie n’esl pas tout à fait récente. 11 y a plus de trente ans, M. Rurq avait affirmé