LES DÉMONIAQUES D’AUTREFOIS
I. Les sorcières et les possédées. — Les livres rie sorcellerie. — L’exorcisme. L’inquisition. — Le pacte avec Satan. — Le sabbat. — La messe noire.
— La possession. — Le châtiment, le bftcher et la torture.
II. Les épidémies démoniaques et les procès de sorcières. — Jeanne d’Arc.
— Les loups-caroux. — L’épidémie de saint Claude. — L’épidémie du Labourd. — Le procès d’Urbain Grandier. — Le procès de Gaufridi. — .Mapdeleine Bavent. — La Cadière. — Évolution de l’idée satanique à travers les ânes.
LUS SORCIÉnKS ET LES POSSÉDÉES.
Dans son ijros livre sur les sorciers Pierre Le Loyer est pris de compassion pour les erreurs des païens relativement à l’origine des maladies. « Si celuyqui tomboit du haut mal bêloit comme une chèvre, et si, pendant qu’il étoit à plat de terre, il se tournoit souvent vers la partie droite, l’on disoit que la mère (les dieux causoit sa maladie. S’il crioit p’us haut et en voix plus claire, comme le cheval qui hennit, c’c'toit Neptune. S’il haussoit sa vf)ix en ton grêle et déchiqueté menu comme le chant des oiseaux, c’étoit Apollon, surnommé Nomien ou pasteur. S’il se tantouilloit en la fange, et se plaisoit à s’en souiller le visage et le corps, c’étoit Diane présidant ès carrefours. S’il jetoit de Vé-
(1) Discours et Histoires des spectres, visions et apparitions des esprits, anges, démons et dînes se monstrans visibles aux hommes, < pur PifUTc Le Loyer, conseiller du roy au sièce présidial d’Anpers ; Paris, chez Nicolas Buou, iu-4°, 16ÜU.
l’uOMMK KT l.’lNTKI.UfîKNCK.
cume par la bouche, ruoit et refjjimboit des pieds, c’étoit Mars. Si de nuit il se levoit en sursaut et s’épouvantoit, c’étoit Hécate ou Proserpine qui lui mettoient en tête ces tranchées de folies... Il n’y a personne qui ne juge que ce que faisoient les païens ne fût assez ridicule, que ce n’étoit que superstition à laquelle ils étoient extrêmement adonnés, et que Satan en un mot leur avoit bien sillé (fermé) les yeux de l’esprit. Le diable avoit affaire avecque gens sans sentimens, qui n’étoient expérimentés en ses ruses et dissimulations, et prenoient la nuit pour le jour. »
11 est certain que Le Loyer calomnie les anciens. Il ne s’aperçoit pas, en citant toutes ces billevesées, qu’Hippocrate, le divin vieillard de Cos, les mentionne pour les réfuter et les combattre. S’il y eut quelques superstitions au temps des Grecs celles du moyen âge et duxvP siècle, voire même celles du xvii« siècle, furent plus aveugles et plus sanglantes. Le sorcier, la sorcière, le diable, le maléfice, le sabbat, sont des inventions relativement modernes. Au temps d’Hippocrate, on admettait que toutes les maladies ont une cause naturelle (sauf l’épilepsie, qu’on appelait maladie sacrée ou maladie d’Hercule). Peut-être même y avait-il chez les anciens, au sujet du mal physique, une vague idée religieuse, celle de la fatalité, avec cette opinion que le destin envoie aux hommes des maladies pour les punir. Quant à préciser l’action de celle puissance fatale, le bon sens antique s’y est constamment refusé. Mais quand les religions orientales vinrent se mêler au paganisme expirant, la superstition commença : ce fut un temps propice aux magiciens, aux sorciers, aux devins.
Bientôt cependant, avec l’effondrement de l’empire romain et la ruine totale des vieilles religions, toutes ces imaginations se lissipèrent, ou au moins il nous est impossible d’en retrouver les traces. 11 faut arriver an moyen âge pour pouvoir constater 1 1 croyance au dialde et aux démons.
LKS DKMONIAQUIvS d’aUTRKFOI^^.
Du XII* au XVI® siècle, le culte du dta'ble''fhll''des":pî’ô'gVès rapides. Sorciers et sorcières se rnultipliéri{,'’'Si*bîdô*'(Cfiï’BYi' iBOO ilyeu'après de trois cent mille en Franoe/'Lë diable 'e'ét d'épèïiît', décrit, étudié; on connaît ses mœurs, seâ hab'itudês/seâ 'gO'Ôts’ SC.S' antipathies;' on sait comment il vient hanter ''tes' corps déè malades, oh connaît' lès formüiès' qu'il faut' employer pdur lè chasser, on-a des moyens sûrs pOor reconnaître' les sord'èresj’dBs procédés efticâces pour'les faire parler, et dés''bù'Ch^'s’bièn flhmtians pour les ptmif. • <.'i '■« .
Les témoins de cette fureur superstitieuSé' rie'mahquen't pas'; on' lés trouvé' dans toutes les' bibliothèquesV'On 'les' consulte peu cependanL Peut-êtrè, èt nbn sans Taison,' a-t-on''redOuté l’ennui énorme qui'se dégage de ces indigestes' compilations fie livre' dè del Rio, in-4'J à' deux colonnes eh petit texte, • n’a pas moins' dn 1,0.70. pages);! I Peut-être a-t-oni héfeitéî devant le latin- barbares obscur, incorrects i des i écri vains, aile ma nds,' . f l'aUçais , i espaghol-S » italiens, du xyiis. siècle-: peut-être ausd n’a'rtrron pas nsé aborder
de front bette' 'àberralinnumiversèlley-qtii a-duré-i plus de' quatre siècles et qui àfait'de si nombreuses' victimès.'iToutéfoiS'ce n’est pas sans profit qu’on secoue la i poussière -des vieux traités de magie et de. sorcellerie. On y trouve de précieux documens-sur l’état, de.. Pesprit humain au moyen âge. Ce n’est; pas tout à liait de l’histoire, ce n’ed pas tout à fait de la psychologie c’est \dè la psychologie historique. Gettè étude n’ést donc pas: sans attrait, et je me déclarerais, nje l’avoue, forti satisfaitv 'si l’ort pouvait trouver, autant d’intérêt à lire mes recherchesque j’en aiiprisiià les faire.,: •. , .. > - .mu.'. , .ii l'ilijin..-. .im'.-ri
Le livre le plus important à consulter^ | c’est \eiMarùeau des surcières {Maliens maleficarim). Qénéralemcnt on, l’attribue à Sprenger seul ; 'mais il est l’œuvre de deux personnes, .facques
/. 1 . I li I I . . » t ! »!• . I r II ' »nl I* I I' » I 'I J r I I* I •. *
Spreiiger, ou Springer, et Henri Inslitor, tous deux, envoyé? pur
l’hommk kt 1,’intkli-igknci-:.
lettres apostoliques du pape Innocent VIII comme inquisiteurs de la perversité hérétique en Allemagne, sur les bords du Rhin’. Ce livre, recommandé aux inquisiteurs par une bulle du pape Innocent VIII, approuvé par un mandement de l’archevêque de Cologne (1584), fut donc dès son origine un livre orthodoxe. Bientôt il devint classique. Ce fut en quelque sorte le manuel de l’inquisiteur, manuel qui permettait au juge d’être docte, orthodoxe, érudit, invincible, de répondre à tous les arguments sataniques et de condamner sans appel. De là l’allure pédantesque de ce livre. Il est écrit sous la forme de questions et de réponses, avec des divisions et des subdivisions à l’infini. Une cré.dulité naïve à toutes les fables, même à celles de l’antiquité, une confiance sans limite dans les argumens de la théologie, une connaissance approfondie de la Somme de saint Thomas, et avec cela l’expérience de toutes les perfidies et machinations que le diable peut ourdir, expérience acquise par vingt années d’inquisition, voilà Sprenger. « Il est sot, mais intrépide, dit Michelet. Il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essaierait d’éluder, d’atténuer, d’amoindi’ir les objections ; lui, dès la première page, les montre en face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu’on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement '. Autant d’erreurs hérétiques ».
Tout le monde a vu les manuels destinés à préparer les écoliers au baccalauréat : plusieurs traités composés par des auteurs diiïérens sont réunis en un seul volume, de manière à former un résumé complet des connaissances exigées pour l’examen. On faisait de même jadis pour l’inquisiteur, et on imprimait dans le
( 1) Fr. Facohi Sprengeri et Fr. Henricf Jnsti loris, Inqui.tito rum heretirw pre vilalis, Maliens malehearmi. Lu première éditiou eslde 1580. L’éditipuqi e j’ai sous les yeu.\, et qui est ù In Uibliothèque untiounle, est de 159.5; Lyon, chez Pierre Laudry.
LRS nKMONIAOüES D’aUTIîEFOIS. 301
même volume divers traités utiles aux ju^es des sorcières. A côté du Marteau des sorcières se trouvent donc d’autres ouvrages d’importance moindre, mais assez curieux cependant pour mériter d’être cités ici. D’ailleurs « leurs titres ont toujours quelque chose de rare ». — Frère Jean Nider, de l’ordre des frères prêcheurs, professeur de théologie et inquisiteur de la peste hérétique : Traité remarquable sur les maléfices et sur les déceptions qiTils causent, extrait avec un soin particulier du Formicariuni du même auteur., — Bernard Basin : Des Sciences magiques et des maléfices des sorciers., — Ulrich Molitor : Dialogue sur les lamies (sorcières) et les pythonisses. — Frère Jérôme Mengus, de l’ordre des frères mineurs : Fouet des démons,,, ou exorcismes terribles, puissans et efficaces, rem,èdes excellens pour chasser les. esprits malins des corps des possédés et échapper aux méfaits du d/olde.— Thomas Murner : des Pythonisses.
Félix Malleolus : Traité des exorcism.es et des conjurations.
— Frère Barthélemy de Spina : des Stryges et des Maléfices \
Les inquisiteurs et les exorcistes trouvèrent un rude adversaire
dans le médecin flamand Jean deWier (1S15-1K88). Jean deWier était le disciple de ce fameux Cornélius Agrippa, nécromancien
(I) A côté c\v Ma lleîix, il faut ranrer d’autres livres écrits dans le même esprit. Le Manuel des exorcistes, où l’on traite de la manière vraie, certaine, sûre de chasser les démons du corps de l’homme, de traiter les malades, de sé défendre contre ses ennemis: oiivrage utile non-seulement àüx exorcistes et aux préires, mais aux médecins,, aux théologiens, apx possédés et aux malades, par le R. P. Candide Bropnoli, de Berpane, professeur dethéoloaie de Hordre dés franciscains; Venise, 1702. — Discours sur la magie (Di squi si tiones magicœ), par Martin Del Rio, de la société de Jésus, Çolopne ; chez demmih", 1633. — Grillandus, jurisconsulte lldrentin, des Sortilèges, el Jean- François Ponzinibius, des Sorciers, Francfort-snr-le-Mein 11592. — Jacques Fontaine. Discours des marques des sorcières et de la possession réelle que
le diable prend sur le corps des hommes ; Lyon, 1611. Léon Davair, Trois
Livres des charmes, sortilèges el enchantemens ; Paris, chez Chesneau, 1583.
— Ou trouvera une biblioarapbie assez complète des livres de sorcellerie des xvi“ et XYH" siècles à la fin du livre de Lanalet-Dufresnoy. Recueil de dissertations sur les apparitions ; Paris, 1751, t. 11, 2“ partie, p. 253-292.
30» ii’ooMMK 'hrr r/ivrKtxwrxcR.
cdsTïï'opolTt'é',''''tour'à-tour sJoMat,' astTdlop:üft'; méfidcin', avocat. Ihé&lbgièn^' TTŸirnOrtartsé pàr 'Rabelais,' qui Ta quéiqüe peu raillé sôus'lë'pséudbù'ÿinë 'Üë'Hëf ^lYrppa; éh t'o'ùt qâa' lé'pbjs prand SdtciéP 'qdi' fût' drié'quëS'. Àgfippa; apfès avoir adimîs'et pro'bâblëmëtttpï'aLtiqîïé'lâ'''sôfcéllérie'î fiii pariië'plus yTcrôif^ ; îl'éortipoîsd un' livré intitulé': ''(té' îü' Vanité 'de^'scieriCés, et meurt én-lbSO tr G'rèriob'lel' àTh'ôpitaiy ll laâssa un chien noir et ün’ disciple. O chienV 'sitôt qü'Àgrippa fut mort, ÿ-alla jeter en la rivière, et d'epüis në fui jamais ‘vii.'^Tl n’y'â' pas de- douté à ce' sujet : c’était S'âlaiV'en ^uifeé He' clîiéh. Quant à Jéàtr de Wier, il continue
l’oeuvVe pestilentielle d’incrédulité de son maître défunt. Eni effet i b ne croît pasà la culpabilité "des 'S'ôréières,'ët îl’ne' craint pas d’appeler bouchers ceux'qdî lésdorturertt et lés condamnent: Sôn
livré' a'fapidément pl'ùsiè'ürs' éditions On croit, dit-il, que la sorcière 'fait' utt'pâétë'éxébrable' 'avec le démon,' et, parl’effidàcité d’imprécations '^atkniqtlèS', > 'peut faire éclater' ' dans l’air ' d’é^ trahgés' flammés,'' èÿciter dès' tëthpêtè's; ' faire torhbèr "'dru da îrfètF sur les 'champs', 'Sé transporter 'eh 'q'uelque'S henrès aüx’liën':t les plüé'' éloignés, ihénèr dânsé'S''et^fèSlin'S'avéC lés "démons, 'chan'gfer hommes 'én'b'êtes,''ët'fafre apiparaifre mille' monkrùenx prbdîirés.’
Mais c’est sur l’autorité des poètes qu’on donne foi à ces fictions.
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La.soreière est une pauvre vieille femmes stupide et ignorante,dont ïa fantaisie a été tainTabusée en fauss'é^^ images par l’esprit malin qu’elle confesse avoir fait ce qufolle n’a pu faire, et ce qui n’a été fait par quiconque. » A, plusieurs reprises, ^N'ier s’apitoie sur les sorcières ; il les appellé pauvresses, petites vieilles, petites
femmes malheureuses {misellae, anieulae, mulierculae,.vetiilac).
(1) 'Voici les titres de quelques-uns des oiuTaees deJe.au de Wier((>/*erff omnia, chez Van deu Uerahe ; Aiusterdaiu, i(J60) : Les prestiges des démons ; — Livre apologétique, ou recueil d«i lettres envoyées ù Wier par des personnages illustres ; — de la Psendomounhehie des démons c — des Soraéres:i^ delà Colère. ./i > m. >
LKS DÉMONIAQUES d’AUTREEOIS.
et il apostrophe vigoureusement,, avec une indignation reuse, leurs juges, qu’il appelle bourreaux. « O vous, 'tyrans' cruels, juges sanguinaires, qui oubliez d’être homrne3;'-et chez* qui l’aveuglement fait taire toute pitié, je vous convoque au tri-> bunal du juge suprême qui décidera entre vous et moi. Lors la' vérité que vous avez ensevelie et foulée aux pieds se dressera^en' votre face, et criera vengeance de vos crimes : lors sera publique' votre soi-disant science de la vérité évangélique, science que certains d’entre vous nous objectent à tout propos. Lors vous ferez expérience de ce qu’est la parole de Dieu, et, de la même mesure que vous jugeâtes les autres, vous aussi, vous serez jugés! » Ailleurs il supplie les juges de ne pas pratiquer la torture. « Pensez-vous, dit-il, qu’il y ait au monde une misère pire que celle des sorcières ? Croyez-vous que ces pauvres femmes ne souffrent pas assez pour vous ingénier à les faire souffrir encore? » Jean Wier n’est cependant ni un libre penseur, ni un sceptique. Loin de là, sa crédulité est faite pour nous surprendre.Il admet la plupart des histoires qu’on vient lui raconter. Comme Sprenger, comme del Rio, ij croit au diable, à l’esprit malin, à la possession.
Il semble que la crédulité de J. Wier eût dû le protéger contre la fureur des gens bien pensans ! Heureusement pour lui, il était médecin de Guillaume, duc de Clèves, et cette haute amitié le sauva. D’ailleurs, on ne brûle pas aussi facileriient un grand docteur qu’une pauvre vieille paysanne. Aussi Wier mourut tranquillement dans son lit à l’àge de soixante-treize ans. Ce n’est pas la faute de Bodin que Wier ait pu si scandaleusement '•chapper à toute répression. Jean Bodin, qui fut procureur du roi à Laon, et jurisconsulte célèbre, après avoir composé sa Déinonolaanie des sorciers ’, croit nécessaire de réfuter les erreurs de (1) Souvent réimprimée. La première édition est de 1S8).
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Jean Wier; « premièrement pour l’honneur de Dieu, contre lequel il s’est armé ; en second lieu, pour lever l’opinion de quelques juges auxquels cet homme-là se vante d’avoir fait changer d’opinion, se glorifiant d’avoir gagné ce point par ses livres, qu’on élargissait maintenant les sorcières, à pur et plein, appelant bourreaux les autres juges qui les font mourir, ce qui m’a fort étonné, car il faut bien que cette opinion soit d’un homme très méchant ou très ignorant. Or Jean Wier montre par ses livres qu’il n’est pas ignorant, même qu’il est médecin, et néanmoins il enseigne en ses livres mille sorcelleries damnables, jusqu’à mettre les mots, les invocations ', les figures, les cercles, les charactères des plus grands sorciers qui furent oncques, pour faire mille méchancetés exécrables que je n’ai pu lire sans horreur, et, qui plus est, il a mis l’inventaire de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms des soixante-douze princes, et de sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six diables, sauf l’erreur du calcul. » En lisant ce dénombrement impie, le savant Bodin est pris d’une horreur profonde: « Ce sont, dit-il, abominations, la mémoire desquelles me fait dresser le poil en la tête. » Et il ajoute, avec une profonde conviction, la conviction de l’homme effrayé : «Wier est coupable de la peine des sorciers, comme il est expressément porté par la loi que celui qui fait évader les sorciers, il doit souffrir la peine des sorciers. »
Vers la fin du xvi® siècle, un certain changement s’établit dans les mœurs judiciaires. Jusque-là, les inquisiteurs et les prêtres avaient jugé les sorcières; désormais ils n'auront plus que le second rôle, et les juges civils tiendront la première place. Qu’on ne croie pas d’ailleurs que ce sera au bénéfice de la clémence ou
(1) Voici une de ces invocntions i]ue j’oserni reproduire à uie? risque? et périls. loth AglanabaroUi el ahiel ena thiel amasi sedoniel gayes tolonia. Toutes les fois que Modiu a l’occasion de parler de formules semblables, il passeoutre en tremblant, et dit : « certains mots qu’il n’est besoin d’écrire. »
LES DÉMONIAQUES d’aUTKEFOIS.
de l’équité : non, les magistrats sont plus crédules et plus impitoyables que les tribunaux d’inquisition. Les livres français de Bodin, de Boguet, de Le Loyer, sont remplis de plus d’inepties que les livres latins des dominicains, des bénédictins et des jé- *■ suites. Del Rio confesse même que Bodin est trop crédule, qu’il admet sans preuve des faits fort douteux, comme par exemple le chevauchement au sabbat. Est-ce que l’àme des sorcières, quittant pendant la nuit le corps endormi, s’en va toute seule au sabbat? BoJin tranche la question par l’affirmative, alors que, suivant Del Rio, le diable trompe bien souvent les sorcières, de sorte que le chevauchement est presque toujours un effet de l’imagination. En un autre endroit, Bodin prétend que, pour faire appliquer la question, il suffit d’un seul témoin à charge, contrairement aux opinions de Sprenger et de presque tous les inquisiteurs. Les juges ecclésiastiques, moins tremblans sans doute, sont plus doux que ce magistrat. De fait, il y a peu de livres aussi effarés que la Démonomanie des sorciers. C’est ce qui en a fait le succès.
D’ailleurs les temps étaient propices. Jean Wier avait prêché dans le désert. Jusqu’en 1600 le nomBre des sorciers va toujours en augmentant. Tout le monde croit au diable, aux démons, aux incubes, aux succubes, aux sorciers, tempestaires ou autres. C’est l’âge d’or de Satan. Fernel, un des plus illustres médecins ilu XVI® siècle, raconte sérieusement qu’il connaît quelqu’un qui fut ensorcelé en mangeant une pomme. Ambroise Paré, un des plus grands hommes de la France, parle avec détail des sorciers et des maux qu’Hs causent « Ainsi qu’on voit aux nuées se lormer plusieurs et divers animaux, ainsi les démons se forment tout subit en ce qui leur plaît, et souvent on les voit transformés
(1) (Æuvres complètes d’Ambroise Paré, édition de Malgaipue, 1S41, l- 111, pape 34.
.-'L’HOMMH: KT L’lNTKLIjr,KNCR.
i bêtes,' comme serpens, crapauds, chats-huants, huppes, corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats, loups, taureaux et autres. Ils hurlent'la nuit et font bruit comme s’ils étaient enchaînés ; ils re- -muent bancs-, i tailles, tréteaux, berçant les enfans, jouent au .tablier,) feuillettentJivres, comptent argent, ouvrent portes et fenêtreSj jetlentyaissellepar terre, cassent pots et verreset fontautre tintamarre; néanmoins, on ne voit rien au matin hors de sa place, ills ont^plusieurs noms, comme démons, cacodérnons, incubc*s, succuheSj cpquemares \ gobelins, lutins, mauvais anges, .Satan, buçifer,, Père, -de mensonges. Prince des ténèbres. Légion. j.,Cçux qui, sont possédés, des démons parlent, la langue tirée la bpuche,, divers langages inconnus. Ils font trembler la Içrre^ .tonner, éclairer, venter, déracinent et arrachent les arbres, gros et (arts soient-ils i, Ils font marcher une montagne d’un lieu en autre,, .soulèvent, en l’air un. .château et le remettent en
sa place...... Iceux dLémo.ns^peuyent, ,,en beaucoup de manières,
tromper notre^terriennQ.lourde^SO; car ils obscuriûssent les yeux des hommes avec épaisses nuées qui brouillent notre esprit fantastiquement, et, no, us trompent, par imposture satanique, corrompftntjnotro,i.m^ih,^ti,op,par leurs, boulFonneries et impiétés. Ils sont, dppteqrs dç, mepsonges, racines de malices, et, pour le dire en un mot, ils ont,uu.inc,omP?^rable . artifice de tromperie, par ils.'so transmuent en mille façons;, et entassent au corps des p, cm, onne5,.,yiyantÇs, mille .choses étranges, comme vieux panneafix, des,,qs,„4es fei;reraens»,des clous,,, des épines, du fil, des nh,eveux.entortillés,. dcs morceaux .de bois, des serpens et autres clioses monstrueuses. i».i .
Eni.ee temps idfuniverselle .crédulitéj-iil n’est guère que deux grands'espritsqui résistent là la sqttise commuuej et, quand tout
(t) C’esl (le lu (jue vieul le luol cauchemar.
LES DÉMONIAQUES dVuTRRFOIS. .‘IO?-
clouter. « Je vois bien, dit Montaigne, qu’on se'coutrouce', et me délend-on d’en douter, sur peine d’injures exécrables. Non-' velle façon de persuader. Pour Dieu mercy,'' ma créance 'né' ée manie pas à coups de poings... Qui établit son' dîscom’S’pàr bra-‘ verie et commandement montre que la raison y est foible.i. PaD les oreilles battues de mille tels contes : trois^le rirent un jour' en LeA’ant, trois le virent le lendemain en. Occident,- à' tellé' heure, tel lieu, ainsi vêtu; certes je ne m’en-croirois pas.moi<mcme. Combien trouvé-je plus naturel et plus vraisemblable, que deux hommes mentent (|u’un homme en douzedienres passeï d’Orient en Occident! Combien plus naturel, que notreientendement soit emporté de sa place par la, volubiljté, de noU’ie esprit > détraqué, que cela, qu’un de nous, soit envolé isur un. balai, aur; long tuyau de la cheminée, en chairieten os, par. un esprit, étuan-r,. gcr! Ne cherchons pas des illuçion& du dehors'iet< inconnues, ■> nous qui sommes perpétuellement agitésid^iliusionsdoniestiques et nôtres. Il y a quelques années, un prince souverain, pour ra- > battre mon incrédulité, me fit cette grâce de me faire voir dix i ou douze prisonniers de ce genre, et une vieille, entre autres, vraiment bien sorcière en laideur et^diffbrmité,'. très fanreuse de > longue main en cette profession. Jevis.épreuveset übres'confes- sions, et je ne sais quelle marque insensible sur çet-te misérable > vieille, et m’enquis, et parlai , tout.mon saoùl,'.y.appor.tan.t la.plus saine attention que je pusse. Etne-suis pas homme qui. me> laisse guère garotter le jugement par préoccupation. /Ealin, .eten con.-,i science, je leur eusse plutôtordonné dcil’ellébore quede.la eiguëi (car Usine parurent fous plutôt que coupables^.k,. Quant auxi oppositions et argumens que des honnêtes hom-mesim’ont, faits,., et là, et souvent ailleurs, je n’en ai point senti qui,m’atiachûnt..y Après tout, c’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en taire cuire un homme tout vit. » -oi
308 l’hommk kt l’intklugenck.
Mais venons à l’histoire des démons eux-mêmes : et d’abord quelle est leur origine ? Sur ce point, il y a des dissentimens graves. Les rabbins juifs, d’après Balthazar Bekker ‘, font remonter cette origine aux premiers temps du monde. Pendant cent trente ans, disent-ils, qu’Adam vécut loin de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes. Mais cette opinion est judaïque, et elle n’est pas adm se par les auteurs chrétiens du xvi' siècle. Del Rio s’élève même contre l’opinion des auteurs qui pensent qu’Adam a compo.'é les livres d’alchimie. Il ne nous en reste rien, dit-il fort sagement, et cette opinion, qui est le rêve d’hommes oisifs, n’es', iuii-iée sur aucune preuve. En réalité, c’est Gham qui est 1 [.'l’cniier auteur de la magie diabolique. Sur ce point aussi il y a désaccord, car, pour Bernard Basin, le premier magicien est Zoroastre, qui, au moment de sa naissance, au lieu de pleurer comme les autres enfans, se mit à rire, ce qui indiquait bien sa nature diabolique.
Que ce soit Adam, Chain ou Zoroastre, ce qui est prouvé, c’est que de toute antiquité il y a eu des sorciers, des obsessions diaboliques et des méchancetés de l’esprit malin. Pharaon avait des magiciens qu’il opposa à Moïse. La pythonisse d’Endor était une sorcière. Orphée, qui charmait les bêtes; Ainphion, qui faisait mouvoir les pierres aux accords de sa lyre, ne sont autres que des sorciers. Nabuchodonosor, qui fut changé en bête, est un terrible exemple de lycanthropic, comme aussi le malheureux Lycaon dont parle Ovide. Iphigénie fut changée en biche par un sortilège. Circé, comme Médée, était une magicienne fameuse. Numa Pompilius fut abusé par la nymphe Égérie, qu’il ne savait
(1) Le monde enchanté, .\insloriUim, tlitU ; k volumes iii-ti , tome 1, pugo 162.
LES DÉMONIAQUES d’AUïREFOIS. 309
pas être une sorcière. Épiménide, qui dormit cinquante ans dans une caverne de Crète, fut la victime du diable. Loth fut changée en statue de sel par le diable. II n’est pas jusqu’à l’ànesse de Balaam qui ne soit invoquée comme un exemple de l’action de Satan sur les bêtes. En tous cas, l'un des plus grands sorciers, c’est Virgile, « le chancelier d’Auguste » qui commandait aux abeilles, et qui descendit aux enfers. Si l’on a brûlé beaucoup de sorciers, au moins on ne craignait pas de les mettre en bonne compagnie.
Un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est qu’il y a beaucoup plus de sorcières que de sorciers. C’est, dit Sprenger, parce que la femme est plus défectueuse ; et cette défectuosité tient d’abord à ce qu’elle a été créée de la côte du premier homme, ensuite à ce qu’elle a moins de foi, ce qui se révèle dans le mot lui-même, femina, femme, qui signilie fide minus, moins de foi ; c’est enfin à cause de son impatience et de sa légèreté qui lui font renier plus facilement ses croyances. Sur la fragilité de la femme, Sprenger ne tarit pas. Il énumère gravement tous les exemples de femmes infidèles qui ont suivi l’exemple d’Ève, leur mère commune. En elles, dit le savant homme, il y a trois vices généraux : l’infidélité, l’ambition et la luxure. Un autre, le chanoine Basin, rappelle cette parole de l’Ecclésiaste, qu’il vaut mieux babiier avec un lion et un dragon dévorant qu’avec une méchante femme. Guillaume de Paris donne un jugement assez juste en disant que, par suite de leur nature sensible et ardente, les femmes bonnes sont excellentes, et que les femmes mauvaises sont exécrables.
Une sorcière, pour se vouer au diable, peut employer plusieurs procédés. Sur ce sujet on peut donner des indications précises, grâce à l’inquisiteur Cumanus dont Sprenger nous raconte l’histoire. Ce Cumanus fit brûler en une seule année quarante et une Richkt. — L’Iioiuine et l’inleUùjence.
310 l’hommk et l’intemjgence.
sorcières en Lombardie, et cette année encore nous dit son
collègue, il continue à travailler à son métier d’inquisiteur. Or, d’après Cumanus, il y a deux pactes qu’on peut faire avec le diable : l’un est solennel, et l’autre se fait en particulier ; pour le pacte solennel, les sorcières se réunissent le jour convenu, au sabbat, devant le démon, qui a pris la forme humaine, et lui amènent la novice qu’il faut initier. Le démon l’engage à renier sa foi, le culte chrétien et les sacremens. Si elle accepte, après certaines cérémonies, le diable lui demande son hommage, et lui donne le pouvoir de faire toutes sortes de maléfices avec certaines graisses, et les membres ou les reins d’enfans récemment baptisés. Ce pacte solennel est facile à reconnaître et à punir, tandis que le pacte tacite est, de l’aveu général, presque insaisissable. 11 faut une longue pratique et beaucoup d’expérience avant d’en pouvoir donner la preuve. Pour faire un pacte tacite avec, le diable, il suffit de se servir d’expressions ou de formules magiques, ou même d’être lié d’amitié avec une sorcière. Il y a plus : sans conclure de pacte, soit solennel, soit tacite, on peut être cependant voué au diable. C’est ce qui arrive toujours aux enfans des sorcières, qui, par le fait même de leur naissance, sont consacrés à Satan, [xvi]
Le pacte solennel, si évident aux auteurs du xvi‘ siècle, est un des problèmes les plus obscurs de l’histoire. Existait-il un véritable sabbat? Y avait-il à certains niomens de la nuit un départ des villageois ou des citadins pour une assemblée mystérieuse qui se tenait dans la forêt, dans la lande, sur la colline? Michelet, qui a traité cette question avec son imagination poétique et déréglée, pleine d’érudition cependant, pense que le sabbat existait réelleitient. « Représentez-vous sur une grande lande, et souvent près d’un vieux dolmen celtique, à la lisière d’un bois, une scène double ; d’une part, la lande bien