‹ L'homme et l'intelligenceChapitre 27 sur 71 · I.’HOMMK KT l/IN'TRU.IGf'.NCi · texte numérisé non relu

I.’HOMMK KT l/IN'TRU.IGf'.NCi

elle-même prendra une autre forme ; on n'allésuera plus les faits absurdes, invraisemblables, que Sprenger, Xider, et leurs successeurs laïques admettent si naïvement. Lesiècle de Descartes et de Pascal n’est pas celui de la. crédulité absolue. On voit cesser le sabbat, les loups-garous, les raalélices, tous ces méfaits de Satan, qui paraissent à de Lancre, en 1010, des réalités indiscutables, et pour lesquelles le bûcher est la seule punition assez forte. Désormais Satan n’a plus qu’une manière d’être, c’est la possession. Chassé dü monde, il se réfugie chez les jeunes religieuses hystériques.

11 est facile de comprendre la raison de cette défaite partielle. Les malélices et les changemens d’hommes en hêtes sont des superstitions grossières. Au milieu de toutes les balivernes tjui elïrayaient tant Bodin, on ne saurait trouver un seul fait ^Tai, palpable, évident, qu’on relate avec procès verbal et signature des autorités. Les temps se sont corrompus tellement qu’il faut maintenant à toute accusation un point d’appui solide et inatta- (piable. Ce point d’appui, on le trouve chez les possédées. Voilà une l'emme qui pousse des hurlemens et des cris farouches, qui se démène dans des contorsions inouïes, qui rejette, insulte, frappe, les choses les plus saintes. Bien plus, ses compagnes, — ses compagnes de cloitre, car c’est une religieuse, — font comme elle, parlent de démons qui les hantent, qui les poussent à exécuter des bonds étranges et à vociférer d’horribles blasphèmes. Voilà un fait positif (|ui délie toute incrédulité. Osez donc soutenir qu’il n’y a pas là un ellct du diable, et que ces eli'rayans symptômes sont dus à une maladie du cerveau. 11 faut presque arriver jusqu’à Pinel (1800) pour (pie la possession diabolique soit déliniti veinent reléguée au nombre des formes de l’aliénation mentale.

l,es procès de sorcellerie intentés ainsi à un seul individu ont

LES DÉMONiAOUES d’aUTRÉFOIS 337

plus (l’iiitérèt, peut-être que les procédures exercées contre toute une bourgade. Ce sont de véritables drames qui finissent, eoiniue les drames du boulevard, après des péripéties diverses, [).\r la mort violente, théâtrale, du principal personnage. La l’ranee a eu le privilège de ces sortes de scènes. De IGlÔ à 16i0, il y a eu trois procès, inégalement célèbres, celui de Gaufridi (1610), celui d’Urbain Grandier (163i) et celui de Boullé (1038).

Quelque temps après que Romillion, protestant converti, honnête et bon prêtre, eût fondé l’ordre des Ursulines, à Aix en Provence, deux des religieuses de ce couvent furent prises de mouvemens extraordinaires et d’autres symptômes merveilleux. On peut deviner que ces symptômes sont tout à fait analogues à ceux que nous avons décrits déjà, en parlant de l’hystéro-épilepsie. Conformément à la croyance générale, Romillion supposa que ces religieuses étaient possédées. 11 essaya de les exorciser, mais il ne réussit pas, et les démons continuèrent à tourmenter les deux Ursulines. Convaincu de son impuissance, le pauvre prêtre dut recourir à de meilleurs exorcistes. Les deux possédées, Louise Capeau et Madeleine de la Palud, fille d’un gentilhomme provençal, furent menées au couvent de Sainte-Baume, à l’inquisiteur Michaélis L Michaélis, ne se croyant pas lui-même assez fort, appela un dominicain flamand, le pèreDomptius. « Il était de Louvain, dit Michelet, il avait déjà exorcisé, et était lerrésur ces sottises ». Louise, plus folle que méchante, mais méchante dans sa folie, avoue (lu’elle a trois diables : Verrine, bon diable, catholique, léger, un des démons de l’air; Léviatfian,

(1) r.’flst Michaélis qui nous a raconté ccUc histoire : IJinioire admirable 'le la poxxession et eonversion d’une pénitente sédriite par un maqicÂen : Lyon, 1*S14, iu-8'’. Michaélis a encore composé un entre onvraee intitulé. : Pneuma- I doqie nu di^coursdee espritsen tant qu’Uest besoinpnnr entendre et résoudre la matière difficile des sorciers, romorise en la sentence contre eux donnée enAviqnon l'an 1X82, in-S'’ ; Paris, 1X87. Los mémoires fin père François Dompl’us sur le procès de Gaufridi sont de 1610.

l’hommf, et l’inteemgence.

mauvais dial)le, raisonneur et protestant ; enfin un autre, celui de l’impureté. Le sorcier qui a donné ces diables, c’est le prince desmagiciens d’Espagne, de France, d’Angleterre et de Turquie; c’est le prêtre Louis Gaufridi, alors curé-de l’église des Accoules à Marseille. Madeleine, poussée par Louise et affolée de terreur, fait le même aveu. Elle reconnaît que Gaufridi a abusé d’elle par magie, et qu’il lui a envoyé toute une légion de diables, c’est-à-dire six mille six cent soixante-six ‘. Michaélis, moine, qui détestait Gaufridi, prêtre séculier profile de l’occasion qui lui est offerte. Il va dénoncer le magicien au parlement de Provence. Gaufridi était soutenu par les capucins, par l’évêque de Marseille et tout le clergé ; mais le Parlement et l’inquisition font cause commune, et finissent par obtenir qu’on leur livre le curé des Accoules. Il est amené comme un coupable à Aix devant Madeleine de la Palud.

Sur quoi est fondée l’accusation ? Sur les visions d’une hystérique. Madeleine est folle. Ses accès démoniaques ne diffèrent en rien des accès hystéro-épileptiques de la Salpêtrière. Toutes ses accusations sont des fantaisies absurdes, de même nature que les vociférations incohérentes des filles hystériques pendant leur délire. « A l’exorcisme, dit Michaélis, Béelzébut continuoit à tourmenter Madeleine, la jetant à terre sur son ventre, puis en arrière, sur le dos, avec violence, puis jusqu’à trois et quatre fois la prenoit au gosier pour l’étrangler. Au dîner, les diables lui donnèrent la torture et la tourmentèrent par continuels mouvemens de la tête jusqu’à terre; et au souper, lui donnèrent la même torture durant une heure, lui tournant les bras et les jambes et puis tout le corps, faisant cliquer les os, et boiilever-

(1) Il faut lire dans la Sorcière de Michelet, pages 233-2.j9, le récit de tonie cette sombre histoire,

(2) Homo homini hipus, mulier mulieri lupior, sacerdos sacerdoU lupissivms, dit im proverbe iln moyen ftgc.

LKS DÉMONIAQUES d’AUTRREOIS. - ;Ui9

sant toutes les entrailles ; la torture Unie, l’assoupirent tellement qu’elle sembloit morte. »

Que Madeleine ait été séduite par Gaufridi, à qui elle avait été confiée par M“® de la Palud, sa mère, étant encore toute petite tille, le fait est possible, non prouvé, quoi qu’en dise Michelet. Il ne faut pas tenir compte, pour charger un malheureux, des soi-disant révélations d’une hystérique. Ces révélations sont les hallucinations du délire et n’ont aucune réalité. D’ailleurs, ce n’est pas Madeleine qui accuse Gaufridi, c’est surtout Louise, qui l’appelle le prince des sorciers. « Il est plein d’infquités. 11 feint de s’abstenir de la chair, et toutefois il se soûle de la chair des petits enfans. 0 Michaélis, les petits enfans qu’il a mangés, les autres qu’il a suffoqués, et puis après déterrés, pour en laire des pâtées, crient tous vengeance devant Dieu pour des crimes si exécrables. » Quant à Madeleine, dans l’intervalle de ses accès, elle est saisie d’horreur en pensant que par elle Gaufridi mourra. A plusieurs reprises, elle essaie de se tuer, mais le courage lui manque, et, à trois reprises différentes, ses tentatives de suicide échouent. Dans ses accès et surtout 5n présence de Louise, dont le délire exalte le sien, Madeleine lance des imprécations contre Gaufridi. Triste et lamentable spectacle que celui de ces deux folles accusant un innocent de crimes imaginaires I Après nue Louise accuse Gaufridi de manger des petits enfans, Madeleine ajoute en riant, et en se gaussant : « Il s’en soucie bien de votre merluche et de vos œufs, il mange de bonne chair de petits enfans qu’on lui apporte invisiblement de la synagogue. » Le pauvre prêtre jure par le nom de Dieu, par la Vierge et par saint Jean-Baptiste que toutes ces accusations sont fausses. « .le vous entends, dit Madeleine. Parlant de Dieu le Père, vous entendez Lucifer; par le Fils, Béelzébut; par le Saint-Esprit, Léviathan; [lar la Vherge, la mère de l’Antéchrist, et le diabh ,

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prér.ursour de l’Antéchrist, vous l’appelez saint Jean-Hapliste. »

Gaufridi sentit qu’il était perdu. Le coura?e lui manqua. A h torture, peut-être môpie avant la torture, il avoua tout; oui. tout, c’est-à-dire des crimes qu’il n’avait pas commis. Il avoue que le diable lui a apparu, lui a fait des visi|,es frcf(uentes, l’attendant à la porte de l’église, que plus de mille femmes on‘ été empoisonnées par le souffle irrésistible que Lucifer lui a donné. « J’avoue, dit-il encore, que lorsque je voulois aller au sabbat, je me mettois la nuit à ma fenêtre toute ouverte, je sortois de ma chambre, et Lucifer me prenoit, et en un instant, jf me trouvois transporté au sabbat, y demeurant quelquefois une. deux, trois, quatre heures. » On chercha sur son corps la marque du diable. Quand on lui ôta le bandeau placé devant ses yeux, il apprit avec horreur que par trois fois ou avait enfoncé l’ai- Ruille sans qu’il la sentit. Donc il était trois fois marqué du si.imf’ de l’enfer. L’inquisiteur ajouta : « Si nous étions en Avijmon, cet homme seroit brûlé demain. »

Il fut brûlé. Le 30 avril 16fl, à Aix, à cinq heures du soir, Louis Gaufridi, prêtre bénédictin en l’église des Accoule.s, fut dégradé. Le bourreau le conduisit en face de la grande porte de l’église ; là, il dut demander pardon à Dieu, au roi et la justice. Sur la place des Prêcheurs, le bûcher était dressé. Le malheureux y monta, et quelques minutes après il n’était plus que cendres.

Trois religieuses ((ue le délire de Louise et de Madeleine avait ■gagnées, et qui étaient atteintes d'accès démoniaques, finirent par guérir. Il n’en fut pas de même des deux principales héroïnes do ce drame. Madeleine de la Palud, devenue complètement folle, sortit du couvent. On la voyait inarcher les pieds nus dans les rues de Garpcntras, oii elle demandait l'aumône de porte en porte. Quant à Louise, elle continua ses dénonciations. Les

.l.i,;s üii.MONiAguKs d’au rit KKois ;;7j

rt'.vélations de Yerrine, son (liablp, liront brùlor une pauvre iille aveugle nommée Honorée.

Le xviK siècle commençait d’une terrible manière, par des exécutions et des morts. Mais les temps sont déjà changés. Au lieu d’exciter l’admiration, ces iniquités de la superstition provoquèrent la colère et le mépris, au moins des savans et des pliilosophes. C’est l’épotpie où Bacon fait paraître son grand ouvrage (1()20), où Harvey régénère la physiologie (1028), où Descartea prépare son Discours de la Méthode. Quelle singulière contradiction entre ces livres immortels et les compilations de sottises qui avaient, il y a vingt ans à peine, mar([ué le début du siècle CLe Loyer, Boguet, Bodin, de Lancre) ! Un jeune homme, âgé seulement de vingt-quatre ans, et qui plus tard devint célèbre, Gabriel Naudé‘, se fit l’interprète de tous ceux que la vieil!-* crédulité n’aveuglait pas. Il entreprit de justUier les magiciens. Ce qu’on appelle la magie n’est rien (pi’un fatras absurde. Virgile n’a jamais été un sorcier, Uaymond Luile, Arnaud de Villeneuve, Paracelse, sont des savans et non des magiciens. Agrippa luimême, « le plus expert enchanteur eft nos derniers temps, » n’est pas un nécromancien, un adepte de Satan, mais une des lumières de son siècle. Son fameux chien noir n’est pas le diable, mais un simple chien, très dévoué à son inaitre, et qui n’a rien de diabolique. Gabriel Xaudé est singulièrement hardi dans ses appréciations. « 11 semble, dit-il, que ce soit la propriété, essentielle de. philosophes mathématiciens et naturalistes d’être réputés magiciens, puisque les jurisconsultes et théologiens n’en ont jamais été accusés. Tous les pays qui avaient des gens doctes se pouvaient assurer d’avoir des magiciens, desquels nous voyons que. par le défaut des premiers, TAlleinagne s’est toujours inontré(

(I) Apologie pour tous les grands personnages giti. ont été (ansseinentsoup^ çonnés de magie; h l'aris, niiez Fraavois Tar u, 102o.

l’hommk kt i.’intklligknce.

absez stérile. Gomme s’il n’y avait pas d’autres écoles que les cavernes de Tolède, d’autres livres que les Clavicules (terme de magie), d’autres docteurs que les diables ! » Quant aux livres de sorcellerie, Naudé les traite comme il convient. « C'est une chose étrange que Del Rio, Le Loyer, Bodin, de Lancre, Godelmann, qui ont été ou sont encore personnes de crédit et de mérite, aient écrit si passionnément sur les démons, sorciers et magiciens que de n’avoir jamais rebuté aucune histoire, quoique fabuleuse et ridicule, de tout ce grand nombre de fausses et absurdes qu’ils ont pêlemêlées sans discussion parmi les ^Taies et légitimes. Il seroit grandement à souhaiter qu’ils fussent dorénavant plus religieux à n’avancer aucune histoire qu’après en avoir soigneusement examiné toutes les circonstances, et qu’ils voulussent balancer toutes choses à leur juste prix et vçileur, pour ne se laisser induire à faire un jugement sinistre de quelqu’un sans grande occasion, ^et à forger ces accusations frivoles, pleines de vent et de mensonges, puisque, quand on vient à les examiner de près, on trouve ordinairement que ce ne sont rien que pures calomnies, soupçons mal fondés et paroles vaines, légères et étourdies. »

De fait, la sorcellerie était morte (162o), et les procès qui se firent après cette époque doivent être considérés comme des anachronismes. C’est pour cette raison sans doute que le procès d’Urbain Grandier est si célèbre. La conscience publique, qui avait sommeillé jusque-là, s’est enfin éveillée. De là un grand retentissement et une générale émotion ‘. Le procès d’Urbain

(l) On en retrouve la trace dans les nombreux pamphlets publiés alo''> sur le procès de Grandier : Extrait des registres de la commission, etc. (Poitiers, 1634); Traité de la mélancolie, tiré des réflexions de M... sur le discours de M. üuncan (La Flèche, 1633) ; Apologie pour M. Duncan contre le traité de la Mélancolie. Itécit véritable de ce qui s’est passé à Ij)udun (Paris, 1624); Véritable relation, etc. (Parit, 1634) ; l’Ombre d’Urbain Gran-

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