I.ICS DKMOMAOCKS ll’AUTIIErOJS
L’un des démons cria que Béelzébut était entre Grandier et le père Tranquille, capucin ; presque aussitôt toutes voulurent se jeter sur lui, s’offrant de le déchirer, de montrer ses marques, et de l’étrangler, quoiqu’il fût leur maître. Ces violences et ces rages furent poussées à un tel point que, sans le secours des personnes qui étaient au chœur, Grandier eût infailliblement perdu la vie.
N’ayant rien avoué, Grandier fut appliqué à la torture. Le chirurgien Mannoury, qui avait déjà cherché sur l’infortuné prêtre les stigmates du diable, fut chargé de recommencer cette besogne. Mais, comme Grandier témoigna sa répugnance à se laisser toucher par Mannoury, ce fut un autre chirurgien plus humain, nommé Fourneau, qui s’en acquitta. Comme les moines et les juges voulaient faire mettre des pointes de fer entre les ongles et la chair. Fourneau refusa. Malgré cet adoucissement, la torture fut terrible. Les jambes étant liées, on enfonça des coins à coups de maillet entre les cordes, de manière à ce que les os fussent broyés. Cependant Gr|indier, quoi qu’en aient dit ses accusateurs, n’avoua rien ; il reconnut cependant qu’il était l’auteur d’un manuscrit trouvé dans ses papiers, et qui traitait du célibat des prêtres.
Le 18 août 1634, Urbain Grandier, curé de Loudun, fut conduit à la place de Sainte-Croix, à Loudun, attaché à un poteau sur le bûcher, et brûlé vif, avec les pactes et caractères magiques témoignant l’énormité de son crime L
(1) M. Lrifrué, dans son livre sur Urbain Grandier, donne le fac-siniile d’une estampe populaire extrêmement rare (iln’en reste probablementqu'un exemplaire), représentant la mort de Grandier. Cette image, destinée aux gens du peuple, est accompagnée d’une légende assez naïve; « Urbain Grandier, curé de ladite ville, étoit natif du pays du Maine, magicien de profession. Il y a environ neuf ans qu’il fut reçu magicien, et marqué par Asraodée, le démon de luxure, lors de son institution, avec une marque fait en patte de cbat, en quatre endroits, savoir... toutes lesquelles marques
l’hommi': et l’inteli.kjence.
La légende raconte que tous ceux qui avaient contribué à la mort de Grandier, assignés par le prêtre innocent au tribunal de Dieu, furent punis dans un bref délai. Cependant Jeanne de Belciel, la supérieure, vécut encore assez longtemps, et quitta la vie en odeur de sainteté. Laubardemont ne mourut qu’en 1631. Il est vrai que le père Lactance, le père Surin, le père Tranquille, le chirurgien Mannoury, tous personnages, qui, à des degrés divers, avaient contribué à la mort de Grandier, furent saisis par les mêmes diables dont ils avaient recueilli les accusations. C’est dire qu’ils devinrent fous, ou peu s’en faut. Il est probable que le spectacle effrayant qu’avaient présenté les hystériques du couvent dans leurs convulsions et leur délire ne fut pas sans exercer une fâcheuse influence. Peut-être même, sinon le remords, au moins l’incertitude d’avoir bien jugé, ont contribué à développer cette démonopathie chez les juges. C’est un signe des temps. Ni Rémi ni Bodin n’ont eu de remords. Ils ont vécu satisfaits de leur œuvre, pensant que rien n’est plus agréable à Dieu et propre au salut que le brûlement d’une sorcière. En 163 i, il en est déjà tout autrement. Le père Lactance meurt dans des convulsions horribles, trente jours après Grandier ; le père Surin est saisi par Isaacaron, le démon de Jeanne de Belciel. Le malheureux exorciste, au moment où il commandait au démon de sortir, l’a vu disparaitre du visage de la possédée et s’attaquer à lui. Le père Tranquille mourut en 1638. Voici ce qu’on grava
oat été trouvées, comme a dit Asmodée, aux exorcismes que faisoit Msr l'évêque de Poitiers, assisté du R. P. Lactauce, récollet. Ledit curé a trois /rères, dont il y eu a deux sorciers, et luirqués, lesquels out quitté le pays. Le diable et le curé s’eiitr’promireut trois choses : la première, le leudre uu des plus éloqueus de ce temps, et de fait c’éloit merveilles de I eutendre ; la secoude, qu’il le feroit jouir des plus belles et principales demoiselles de Loudun, la troisième de lui douuer uu chapeau roujie (et moi je ue pense pas que le diable eu ait entendu un autre que celuy de feu et do Hamme, qu’il n’a pu éviter et qu’il a bien mérité). »
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sur sa tombe : « Ci git l’humble père Tranquille, de Saint-Rémi, prédicateur capucin. Les démons, ne pouvant plus supporter son courage en son emploi d’exorciste, l’ont fait mourir par leurs vexations. » Mannoury le chirurgien vit, un soir, le spectre de Grandier lui apparaître, et il mourut quelques jours après. 11 ne faut pas assigner à ces maladies quelque cause mystérieuse. La mort dramatique de Grandier avait été un événement terrible. Dans ces imaginations troublées, et ces consciences, nous le croyons, honnêtes et sincères, la lutte entre l’esprit nouveau et la crédulité ancienne a bien pu ébranler les fondemens de la saine intelligence et de la froide raison.
Le fait est que les convulsions étranges provoquées par les diables de Loudun ne cessèrent pas quand le sorcier fut brûlé. L’hystérie ne se dissipe pas aussi facilement que la fumée d’un bûcher, et on n’a pas encore prouvé que pour guérir des convulsions il suffise de sacrifier un innocent. Donc les Ursulines continuèrent à délirer. La contagion gagna les séculières de la ville. Dans une ville voisine, parmi les dames et les demoiselles de la bourgeoisie, à Ghinon, il y eut aussi des attaques démoniaques. Ce même Barré, qui avait d’abord exorcisé les religieuses do Loudun, pratiqua de nombreux exorcismes; « il auroit exorcisé des pierres. » Les diables des bourgeoises de Ghinon désignèrent leurs princes : un certain curé nommé San terre, puis un autre nommé Giloire. Les deux prêtres eurent fort peur. Gette peur était assez naturelle, car les exemples de Gaufridi et de Grandier n’avaient rien d’encourageant. Ils eurent recours à leurs supérieurs, à l’évêque de Tours, à l’archevêque de Paris, qui intercédèrent auprès de Richelieu. Les énergu mènes furent mises dans une prison, oü elles étaient tous les jours traitées « de la bonne manière ». Quant à Barré, il fut interdit et exilé (1610). Depuis deux ans déjà, à Loudun, les diables avaient cessé leurs contor-
l’hommi-: et l’intelligence.
sions, Richelieu ayant fait supprimer la pension de 4,000 livres qu’on allouait au couvent.
L’histoire des diables de bouviers est plus obscure que celle des diables de Loudun. Quoiqu’un innocent ait été brûlé, on s’en est fort peu inquiété. Les historiens, après s’être apitoyés sur Grandier, n’ont pas trouvé un mol de compassion pour le pauvre prêtre Boullé, qui périt sur le bûcher, accusé par une hystérique complètement folle. Michelet, dans le récit qu’il nous donne de cette histoire, montre une légèreté déplorable, et on peut dire qu’il n’en a pas compris la véritable signification.
Dans le couvent de Saint-François, à bouviers, l’année même où Urbain Grandier mourait sur le bûcher, des religieuses se sentirent possédées par des diables. Nous savons ce que signifie cette possession. « Ces quinze filles, dit un des témoins oculaires se pâment et s’évanouissent durant les exorcismes, en telle sorte que leur pâmoison commence lorsqu’elles ont le visage le plus enflammé. Pendant cet évanouissement, qui dure quelquefois demi-heure et plus, l’on ne peut remarquer ni de l’œil ni de la main aucune respiration en elles, et elles reviennent d’une façon merveilleuse en remuant premièrement l’orteil, puis le pied, puis la jambe, puis la cuisse, puis le ventre, puis la poitrine et puis la gorge, le visage demeurant cependant interdit de tous ses sens, lesquels enfin il reprend tout à coup en grimaçant, et la religieuse hurlant et retournant en ses violentes agitations et précédentes contorsions. » — « Dagon (le diable qui possédait la sœur Marie du Saint-Esprit) fut quatre bonnes heures, nous dit le père Esprit de Bosroger, dans la plus grande rébellion qu’on puisse imaginer, pour empêcher la fille de communier, et
(1) J. Lebrelou, théologien, la Défense dt; la vérité ioui,hanl la possession des religieuses de Louviers ; Évronx, 16W, in-i®.
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pendant tout ce temps-là il lui lit souffrir d’étranges contorsions, la jeta par terre plusieurs fois, lui fit faire cent bonds, cent courses autour de l’église, la fit pousser, choquer et renverser le monde, s’élancer et sauter sur les autels, tâcher à tout rompre, dire cent paroles d’insolence, demander à tout le peuple des adorations, mépriser Dieu avec des bravades et des rages insensées. Enfin il lui fit dire cent blasphèmes horribles, le refrain ordinaire du démon. Pendant cette rage, les exorcistes, voyant ce Dagon sur le grand autel, l’interpellèrent par des prières. Comme si ce démon eût été frappé d’un coup de foudre, il tomba par terre jusque contre le balustre, sur la face, à plus de quatre ou cinq pas de l’autel. »
Chaque religieuse tourmentée avait son démon. « La sœur Marie du Sainct-Sacrement, fille du président de l’élection du Pont-de-l’Arche, est possédée par Putifar, le démon de Picard ;
« Sœur Marie du St-Esprit, par Dagon, démon de Magdeleine Bavent ;
« Sœur Anne de la Nativité, novic^ par Léviathan ;
« Sœur Barbe de Sainct-Michel, par Ancitif;
« Sœur Louise de Pinteville, fille du procureur général de la cour des aydes, de Normandie, par Arfaxat ;
.« Sœur Anne de Sainct-Augustin, tourmentée de Gonzague;
« Sœur Marie Chéron, possédée de Grongade ;
a Sœur Marie de Jésus, possédée par Phaéton ;
« Sœur Elizabet de Sainct-Sauveur, possédée d’Asmodée ;
« Sœur Françoise de l’Incarnation, possédée de CalconixL »
Parmi les religieuses ainsi atteintes, il y en avait deux plus malades que les autres, la sœur Anne de la Nativité et la sœur
(1) Récil vérilahle de ce qui s’est fait et passé à Louviers, touchant les religieuses possédées, Exlrait d’une leltre écrite de Louviers d un évêque Paris, Beauplet, 1643
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Magdeleine Bavent. Comme il arrive souvent en pareil cas, elles se détestaient et s’accusaient réciproquement de forfaits abominables. Par malheur, une de ces deux filles, Magdeleine Bavent, s’imagina que son confesseur, mort depuis quelque temps, le prêtre Picard, était un sorcier, l’instigateur, le complice de tous ces diables.
Il existe un livre curieux, devenu assez rare S qu’on pourrait intituler : Mémoires de Magdeleine Bavent. Lorsque cette religieuse fut emprisonnée à Rouen, le R. P. Desmarels, de l’Oratoire, lui conseilla d’écrire le récit de sa vie. Le manuscrit, confié au père Desmarets, probablement revu et recopié par lui, fut imprimé en 1652. Cette étrange confession d’une folle, Michelet l’a prise au sérieux. C’est avec les hallucinations, les visions de cette hystérique que l’historien a essayé de retracer les épisodes de la possession de Louviers. Comment un écrivain d’un tel génie s’est-il laissé abuser à ce point ? Comment n’a-t-il pas vu à chaque ligne de l’autobiographie de Magdeleine percer la fourberie maladive ou le délire fantasque de l’hystérie ? Fautil croireque le vieux prêtre David,le prédécesseur de Picard,faisait mettre bas tous habits aux religieuses, pour leur donner la communion dans l’état de pureté d’Ève avant le péché ? Fautil admettre que David ait légué par testament son corps à Béelzébub ? Faut-il être assuré que Picard et Boullé allaient au
(1) Histoire de Magdeleine Bavent, 7'eligkiise du monastère de Saint-Louis de Louviers, avec sa confession générale et testamentaire, où elle déclare les abominations, impiétés et sagrilèges qu'elle a pratiqués, et vu pratiquer, tant dans ledit monastère qu’au sabbat, et les personnes qu’elle y a remarquées- Ensemble l’arrest donné contre Mathurin Picard, Thomas Boullé et ladite Bavent, tous convaincus du crime de magie. Dédié d la duchesse d’Orléans, h. Paris, chez Jacques Lepenlil (1652). — Ce livre, ainsi que les plaquettes et les mémoires où il est question des possédées de Louviers, a été réimprimé à Rouen (1879), avec son titre et le titre suivant ; Becueil de pièces sur les possessions des religieuses de Louviers (impr. Léon Deshays).
u;s DKMONiAQUKS h’autrkfois.
ssbbat en compagnie de Magdeleine? Il est possible à la rigueur qu’il y ait dans la confession de Magdeleine quelques vérités éparses, mais la malheureuse est tellemimt folle qu’on ne pourra jamais distinguer dans ce fatras ce qui est faux et ce qui est véritable. Autant ce livre est intéressant au point de vue psychologique, autant, au point de vue historique, il a peu de valeur. Si l’on faisait quelque fondsur lui, on serait aussi crédule que Messieurs de l’Officialité d’Evreux et du Parlement de Rouen, qui déterrèrent le corps de Picard, et brûlèrent vivant Boullé sur la simple dénonciation delà folle.
Qu’on en juge d’ailleurs, et qu’on dise si ce n’est pas ici le lan' gage d’une aliénée. « Un jour qu’il (Picard) me fit communier à la grille; il me toucha du doigt au sein, par-dessus la guimpe, en me donnant la sainte hostie, et, au lieu de prononcer les paroles usitées en cette action sainte, il me dit : « Tu verras ce qui t’arrivera. » En effet, contrainte par des agitations intérieures d’aller au jardin, je m’assis sous un mûrier. Alors le démon m’apparut sous la figure d’un chat de la maison, qui mit deux de ses pattes sur mes genoux, les deux autres vis-à-vis de mes épaules, et approchant sa gueule assez près de ma bouche, avec un regard affreux, sembloit me vouloir tirer la communion. Si la sainte hostie me fut tirée ou non, je n’en sais rien. Le diable l’assure en quelqu’un de mes papiers... La nuit prochaine j’entendis de mon lit une voix comme de quelqu’une des religieuses qui m’appeloit. Il pouvoit être près de onze heures ; je me lève, et m’en vais vers la porte de ma cellule, et incontinent je me sens enlevée, sans savoir par qui ni comment, perdant toute connoissance jusqu’à ce que je me vis en certain lieu qui m’est inconnu, où il y avoit plusieurs prêtres et quelques religieuses, et me trouvai auprès de Picard. » Nous voilà donc encore à l’assemblée nocturne, au sabbat des prêtres et des reli-
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gieusesj et cela, au milieu du xvii® siècle, à l’insu de la maréchaussée et de la population, aux portes d’une ville aussi fréquentée que Louviers. Magdeleine affirme que le sabbat existe. Et pourquoi en douterait-elle, puisqu’elle y a été ? On estime par la valeur de cette affirmation ce qu’il faut penser des affirmations des vieilles sorcières dans le siècle précédent. Quoi ! le sabbat serait une assemblée populaire, une sourde révolte des paysans et du clergé inférieur contre la féodalité ? Au temps de Magdeleine Bavent, il n’y avait certes point de sabbat, et cepen-' dant, tout comme les magiciennes qui l’ont précédée, elle décrit cette diabolique cérémonie. « Je n’ai jamais su la manière de me faire enlever. Mes papiers, — comme bien des malades, ]\Iagdeleine a la manie d’écrire, — montrent évidemment que ç’a été par l’ordre et le pouvoir de Picard. Et quand j’aui'ois toutes les plus grandes envies d’aller au sabbat, il me seroit impossible, et je ne saurois par quel bout m’y prendre. Au reste, on me rapportoit de même qu’on ra’avoit emportée, et je me retrouvois en ma chambre après une heure et demie ou trois heures; et me remettois dans le lit. Le lieu où sefaisoit le sabbat m’est inconnu. Je n’en ai pas même discerné les particularités ; seulement me souvient-il qu’il est plutôt petit que grand, qu’il n’y a point de sièges pour s’asseoir, et qu’il y fait clair à cause des chandelles posées sur l’autel en façon de flambeaux. Je n’y ai aperçu que des prêtres et des religieuses, très rarement des personnes séculières, et fort peu. Les diables y sont assez souvent en demi-hommes et demi-bêtes, quelquefois seulement en figure d’hommes, et Picard, auprès de qui je me suis toujours rencontrée, me les montroit. 11 y a un autel sur lequel les prêtres célébrèrent la messe avec le papier de blasphème. Quant à l’hostie qui est employée à la célébration de leur messe, elle ressemble à celle dont on se sert en l’église, sinon qu’elle m’a paru toujours
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roussàtre, et j’en puis parler, à cause qu’on y communie. On en fait aussi l’élévation, et pour lors j’oyois prononcer des blasphèmes exécrables. Quand on y mange, c’est de la chair humaine qu’on mange, mais cela arrive très rarement. Le jour du jeudi saint j’ai vu faire la cène d’une horrible manière. On apporta un enfant tout rôti ; il fut mangé de l’assemblée, et je ne saurois dire avec une certitude évidente si j’en ai goûté. J’ai dit à mon confesseur qu’il me sembloit qu’oui, et que je cessai aussitôt parce que cette viande étoit fade. Deux hommes de condition ont paru au sabbat; l’un d’eux fut attaché en croix tout nu, et il eut le corps percé, dont il mourut aussitôt. L’autre fut attaché à un poteau et éventré. »
En vérité, ces citations, si longues soient-elles, ne sont pas inutiles: elle montrent l’aberration de ceux qui ont accepté pour valables toutes les billevesées que Magdeleine Bavent a racontées. Il nous est donc impossible d’éprouver pour elle la compassion que Michelet lui témoigne. Ce qu’elle dit de son emprisonnement, de ses souffrances dans la prison, de ses tentatives de suicide, ce sont évidemmenf des mensonges, des hallucinations, ou des véritées noyées dans de si énormes faussetés, qu’il serait déraisonnable d’y ajouter la moindre créance. D’ailleurs les divagations de cette malheureuse ont eu des conséquences bien plus graves que l’erreur d’un historien. Elles ont amené la mort d’un innocent.
En 1643, on commence la procédure contre Boullé. Il faut quatre ans pour que la sentence définitive soit rendue (1643-1647j. Pendant quatre ans, tout l’appareil de la justice laïque ou ecclésiastique est en mouvement pour démontrer le crime de Boullé. En vain un vaillant homme, Yvelin, chirurgien de la reine, indique par des preuves irréfutables que les possédées de Louviers sont des folles ou des fourbes: il ne peut ébranler la
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conviction, ni de maître Pierre de Langle, pénitencier d’Evreux, ni de l’archevêque, ni des capucins exorcistes, ni des conseillers du Parlement de Rouen. Les juges décident que Boullé est un sorcier, comme feu Picard son prédécesseur.
Voici, par curiosité, les charges trouvées contre Boullé : 1° il est marqué de la marque des sorciers, reconnue par l’insensibilité à la dite marque ; 2° Magdeleine Bavent l’a vu au sabbat commettant des obscénités et des sacrilèges infâmes ; 3° des diables sont logés dans le corps des religieuses de Bouviers, et ces diables reconnaissent Boullé comme leur chef ; 4° il a été surpris dès l’aube en compagnie d’un fantôme qui ressemblait étrangement au diable : 5" il éprouve des attaques de nerfs en disant la messe ; 6° il guérit les maux, de dents ; 7“ il se complaît à lîre des livres dont la couverture est enfumée.
Appliqué à la question extraordinaire, Boullé n’avoue rien ; mais son crime est si évident qu’il n’a pas besoin d’être confessé pour être reconnu. Le malheureux est condamné.
Reproduisons une partie de cet arrêt mémorable.
« Extrait des registres de la cour du Parlement : La cour a déclaré et déclare Mathurin le Picard et Thomas Boullé dûment atteints et convaincus des crimes de magie, sortilège, et autres impiétés, et cas abominables contre la majesté divine. Pour punition et réparation desquels crimes ordonne que le corps dudit Picard et le dit Boullé seront ce jour d’bui délivrés à l’exécuteur des sentences criminelles, pour être traînés sur les claies par les rues et lieux publics de cette ville, et étant le dit Boullé devant la principale porte de l’église cathédrale Notre-Dame, faire amende honorable, tête, pieds nus, eten chemise, ayant la corde au col, tenant une torche ardente du poids de 2 livres, et là demander pardon à Dieu, au roi et à la Justice; ce fait, être traîné en la place du vieil marché, et là, y être le dit Boullé brûlé vif. et le corps du dit Picar 1 mis au feu, jusques ce que les dits corps
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soient réduits en cendres, lesquelles seront jetées aux vents. Fait à Rouen en Parlement, le vingtième et unième jour d’août 1647. »
L’exécution eut lieu, — singulier rapprochement, — sur la place même où Jeanne d’Arc avait été brûlée deux siècles auparavant.
Boullé fut une des dernières victimes de la croyance au diable. En 1674, dans le pays de Vire, quelques paysans, à moitié fous, accusèrent les sorciers de leur avoir jeté un sort. L’affaire alla devant le Parlement de Rouen, qui condamna les prétendus sorciers à la peine de mort. Heureusement les mœurs avaient changé, à Versailles, sinon à Rouen. Un édit de Colbert, transformant la peine capitale en bannissement perpétuel, défendit aux tribunaux d’admettre dorénavant l’accusation de sorcellerie. Le Parlement crut nécessaire de faire au roi une vigoureuse remontrance. « L’Écriture prononce des peines de mort contre ceux qui commettent le sortilège. Ç’a été le sentiment général de toutes les nations de condamner les sorciers au dernier supplice, et tous les anciens en ont été d’avis. En France même, tous les arrêts de justice, depuis Grégoire de Tours jusqu’à de Lancre, condamnent les sorciers jusqu’à la mort. » Cette remontrance n’eut aucun succès, et fort heureusement Louis XIV maintint sa décision. [XX]
Tout n’est pas fini cependant avec la sorcellerie. Elle reparaît en 1730 devant la cour d’Aix.^Le procès de la Cadière contre le père Girard, son confesseur, est la copie exacte des procès de Gaufridi, de Grandier et de Boullé. Une religieuse, Louise Cadière, hystérique et presque folle, accuse son confesseur, le père Girard, jésuite, de l’avoir séduite et ensorcelée L Pour la séduction,
(1) Les pièces du procès de la Cadière out été imprimées eu ciuq volumes, avec mie suite, sous ce titre i ftucueil (jéncTdi dss pièces contenues au
"SS I.’HOM.MK ET LTNTEMJÜENCE,
elle n’est pas douteuse. Il suffit de lire les pièces du procès et les aveux même de Girard pour en demeurer convaincu. Mais, quant à la sorcellerie, on devine ce qu’il en faut penser. Comme Magdeleine de la Palud, comme Jeanne de Belciel,comrne Magdeleine Bavent, Louise Gadière est une folle, démoniaque et hystéro-épileptique. Voici en effet ce que dit son confesseur, afin de prouver que Girard est réellement un sorcier : « On trouva la demoiselle Cadière dans des transports et des convulsions plus violentes que précédemment; alors l’abbé Cadière (son frère) prit une étole et un rituel, et il commença les prières de l’exorçisme. Il commanda au démon de dire son nom. La demoiselle Gadière, qui avoit été jusque-là insensible, et comme morte, dit d’un ton extraordinaire : « Girard Jean-Baptiste ; » ce qu’elle répéta trois ou quatre fois. Messire Gandalbert, curé de la cathédrale de Toulon, dit que, pendant ses accidens, tous les membres du corps de cette fille étaient raides et inflexibles, son col enflé considérablement, et la peau tendue comme celle d’un tambour, et que, quand elle étoit revenue, elle disoit n’avoir aucune idée de ce qui étoit arrivé. Quand on prononça les exorcismes, elle fut sérieusement attaquée. Messire Girard ayant mis l’étole sur son corps, elle la rejeta deux ou ti’ois fois avec des paroles injurieuses et méprisantes; elle’^fut dans un état encore plus violent que le premier, et se tourmentoit extraordinairement avec le visage contre l’oreiller. D’autres fois, on la voyoit, ses genoux rétrécis jusqu’au menton, ses membres roides ; elle resta trois jours dans cet état sans prendre d’alimens; puis tout d’un coup elle se leva, parut guérie, et, s’étant recouchée, retomba dans les mêmes états jusqu’au lendemain. »
procèz de Jean-üaptiste Girard, jésuite, et de demoiselle Catherine Cadière querellante^ Voyez missile Mémoire instructif pour demoiselle Cadière, m-P', Ai.v, 17.31, et le Mémoire instructif pour le père Girard, in-f® ; Paris, 1731.