LES DÉMONIAQUES D’AUTREFOIS
Ce qui nous parait aujourd’hui si simple, ce qui s’explique si bien par l’hystérie de Louise Gadière, parut alors prodigieusement compliqué. On regarda comme certain qu’il y avait eu sortilège. Mais qui en était l’auteur? Était-ce la fdle ou le prêtre? Au parquet de la cour d’Aix, sur cinq magistrats, deux voulaient faire brûler Girard ; les trois autres, la Gadière. On transigea, et on proposa à la cour de faire étrangler la sorcière. Au Parlement il y eut la même indécision (1) ; douze juges votèrent contre Girard, et opinèrent pour le bûcher ; les treize autres l’acquittèrent. La Gadière aussi fut acquittée, et dut être, selon les termes de l’arrêt, rendue à sa mère. Cet arrêt était juste, et c’est bien à tort que Michelet, dont la passion contre les jésuites a défiguré ce bizarre procès, s’indigne du jugement rendu. Girard était coupable de libertinage, d’inceste spirituel envers sa pénitente, comme on disait alors. Soit ! mais, franchement, a-t-on le droit de brûler pour ce délit ? Il semble donc que la cour d’Aix ait bien jugé. On peut cependant s'étonner qu’au xvin® siècle il se trouve dans un Parlement de France douze juges sur vingt-cinq pour condamner au bûcher un prêtre magicien. ^
Telle fut l’issue de la dernière accusation de sorcellerie, pâle reflet de celles d’autrefois. Mais quelle étrange analogie entre ces terribles procès ! Le prêtre Gaufridi est accusé de magie par unereligieuse folle, et meurt sur le bûcher. Le prêtre Grandier est accusé de magie par toutes les religieuses d’un couvent, folles, hystériques, et mort sur le bûcher ; le prêtre Boullé est accusé de magie par une religieuse folle, et meurt sur le bûcher ; le prêtre Girard est accusé de magie par une religieuse presque folle, el il s’en faut d’une voix au Parlement d’Aix pour qu’il expie sur le bûcher sa sorcellerie imaginaire.
(l) Voyez la curieuse note imprimée dans la suite du cinquième volume : Jugement du procès criminel entre le père Girard, jésuite, el la demoiselle Catherine Cadière.
Richet. — L’homme et l’ intelligence.
31}0 L’l^Oi}|ft|E KT L’iNÏELLffîpCK.
lVJai|itep^ant, jetapt un coup d’œil en arrière, considérons dans leur epse}||b|e les idées qui ont pégné dans le monde sur la sorcellerje ptla possession diabolique, pès les temps antiques, nops trouvons étapjie cette croyance que certaines maladies, caracférisées par dos convulsions et des mouvements furieux, sont en- • voyées par une divinité vengeresse. Cette opinion enfantine est réfutpe par Hippocrate, par Galien, qui n’admettent pas les causes surnatprelles. Elle persiste cependant dans la conscience popujaire à travers tputes les yicissitudes religieuses, politiques et sociales, vaguement adrnise par les prêtres et les savants du moyen âge jusqu’au milieu du XIY® siècle. A cette épo(|ue, l’adoration et la crainte du diable grandissent, se développent, triomphent. Les « démoniaques pullulent. Les exorcistes redoublent leurs conju-
rations. pes populations tout entières s’imaginent être livrées au démon. La grande conception fantastique du sabbat prend najssance. Les sorciers et les sorcières, compUces de Satan, sont partout, comme Satan lui-même. Partout aussi s’allument les bûchers. D’abord ce sopt les bûchers d’église ; puis, vers le milieu du XVI® siècle, la justice laïque succè4e à la jusûce du clergé. Mais il n’y a pas là d’adoucissement, puisque c’est de 1^(] à 1600 qu’on a brûlé le plus de sorciers. Cette double terreur, terreujT de la possession satanifjue et de la justice humaine, cesse enfin vers les premiers temps du xvii® siècle. Toutefois la puissance du diable ne ^isparaît pas tout d’un coup. Elle survit pendant près 4’un siècle, malgré les progrès de l’esprit mo4erne 4U1 la raille. Ces Carlemens, aveuglés par la vieille superstitjon expirante, répssissent à brûjer encore certains prêtres sorpiers spr la simple 4énonciation de quelques misérables folles.
De nos jours il n’y a plus pj sorcellerie, ni possession. Peutêtre, dans des villages écartés, existe-t-il encore quelque vieux pq.ysan croyajit aux Iqups-garous et aux malélices, peut-être.
LKS DKfttpNIAqPES D’AUT|in;KpiS.
dans certaines ppntréQS, j^djiiet-pn |a puissance f|ps ?]Cfanyais esprits sur l’honime. Le fait est que personpc, parpi| les gcps sensés, n’adraej; p|us l’intei’ventipn du djaplp (|ans les a||aices huniaines. L’pbsprvation médicale, patjente et sfigace, a pq déjoupf toutes Ips ruses de Satan, et montrer que, dans le fié}ife effrayapt 4es hystériques, dans |eurs imprécq^oqs, lepps poptopsions, leurs mouvemens convulsifs, il y a un prclrp seçret, une série nécessaire et fqtajp, qu’pq pptfoqve toqjoucs, ppqp peu qu’on veuille eu [aire une étucje mét||pdiqqe. Les syqiptômes qu’pp|, présen|,4s |es Upsuliqes dp hou([up, les reljgjeqse? dpLqqyieps, jes c|é|nqniîiques exorcispeg dans |es égliges, sonf. jpg mêppps syraptômps qu’on voit joqrne|]emep(, ç|iqz les |iygtpriqupg qpfermées à ]a ^pjpêlrière. Les pnes et Iqs aptrpg oqf. la même maladie qui se mapifeste par les mêmes el[p[s. Il n’y a pas de dilférepce apprépiabje, et nous avons Ip drojt de pppclurp qpp |es dépfioniaques exorcispes étaient dps }qalpd.P§> fp|le,s, et que les piîal[ipurepç, accugés par ellps, dps in|)pcpus.
Quant aux convpjsions épidémiqpes, conipip pp||ps qu[ se prpfjuisirept dans les cpqvens pu xyii® s^èpjp, et pjus tard, au sjècle, aqtpur du tombepp dp diapré pàris ou 4q Itaqpet ([e Mesmer, j’explicatipp est plus difficile. Il faut ad’^cttl’Ç qp’d y a une sorte de contagion nerveuse. Il ne s’agit pas jci d’que contagion matérielle, pqndérablp, vis|[)}p au micrqsQppe, copipqe le gernie ipfectjeqx dp |a petite vépolp ou dp la peste. La cop[agiop se fqit par l’imitatipp. De nqênae qp’en voyant bailler à côté de soj, qn pst [epté de apssi, de même une femnae nerveuse,
vqyant sa coippagne en proie à upe attaque (fe nerfs, regsept ]a tpntptiqp presque ipvincible d’en ffiire jutant. Qette imitation ioyo}qntaire, irrésistible, fait que, dans up couvent de fpmmes, qq la réclusion, le mysticisme, les privations de toutes sortes, prédisposenj, à l’hystérip, il suffit d’une seule attqque d’hystérie
l’homme et L’iîTrELLlGENCE.
chez une religieuse pour que toutes les autres religieuses soient aussitôt atteintes du même mal. Ces faits ne sont pas de la théorie, mais de l’histoire ; et il suffit de relire le récit des faits qui se sont passés à Kintorp, à Loudun, à Louviers, pour être convaincu que la maladie hystérique se propage parmi une réunion de femmes avec autant de rapidité que le typhus parmi une armée en déroute.
Cette contagion par l’imitation se comprend bien pour les affections hystériques qui se développent dans l’intérieur d’un couvent, d’un village ou d’une bourgade, mais comment se peut-il que la même nature de délire règne épidémiquement durant deux siècles dans toute l’Europe ? Eh quoi ! pendant plus de deux cents ans toutes les malheureuses qu’on traîne devant les juges affirment qu’elles ont assisté au sabbat; elles en décrivent les infâmes cérémonies ; elles racontent avec des détails d’une précision extraordinaire les persécutions sataniques dont elles sont victimes. Toutes ont vu les mêmes démons, ont participé aux mêmes enchantemens, ont été tourmentées par les mêmes obsessions diaboliques. Ces aveux faits spontanément et sans le secours de la torture, doit-on les considérer comme exprimant des faits -véritables, ou des hallucinations? Le sabbat est-il un rêve ou une réalité ?
Il faut, pour apprécier sainement ces confessions des sorcières, connaître une étrange disposition de l’intelligence des hommes. Par suite d’un e.xcessif amour et d’une admiration exagérée de nous-mêmes, nous avons tous, plus ou moins, une tendance générale à supposer la persécution, le mépris ou la raillerie d’autrui. Il nous semble qu’on ne nous rendra jamais toute la justice qui nous est due. Les accidens qui nous arrivent, conséquences de nos fautes ou de nos erreurs, sont involontairement attribués par nous à des persécutions ou à des hostilités dont la
LES dï-:moniaques d’autrefois. 393
preuve est impossible à donner. Assurément, chez la plupart des individus, cette croyance à la persécution est victorieusement combattue par la raison, de sorte qu’elle n’entraîne aucune conséquence fâcheuse. On arrête les écarts de la folle du logis, qui se donnerait trop libre carrière, et on met un frein à cette imagination funeste de voir partout des ennemis. Malheureusement tous les hommes n’ont pas cette puissance, et quelques infortunés finissent par se persuader qu’ils sont victimes d’une persécution réelle. Partout ils voient des machinations perfides dirigées contre eux. Leur imagination déréglée construit toutes sortes de systèmes étranges. Les ennemis par lesquels les pauvres fous se croient aujourd’hui poursuivis sont les agens de police, les jésuites, les magnétiseurs, les physiciens, les électriciens, les esprits frappeurs, les cosaques. Autrefois, quoique la nature du délire fût la même, les ennemis étaient tout autres. C’étaient les démons, les incubes, les succubes, les stryges, les coquemars. Alors comme aujourd’hui, il s’agit toujours du délire de persécution ; alors comme aujourd’hui, sont des ennemis mystérieux qu’on invoque pour expliquer les douleurs qu’on éprouve. Mais les persécuteurs que la folie d’aujourd’hui va chercher parmi les puissans du jour, la folie d’autrefois les trouvait parmi les puissans d’alors, les mauvais anges, officiers du diable. Dans les vieux récits fantastiques qui se racontaient à voix basse avec terreur dans les chaumières, et qu’on, prenait pour des histoires vraies, chaque fou persécuté trouvait l’explication de sa propre souffrance, et, quand il comparaissait devant l’inquisiteur, il racontait naïvement les tourmens que Satan lui avait fait subir.
Au lieu de guérir ces malheureux, on s’acharna contre eux. Pourchassés, traiiués, menés devant des tribunaux inflexibles, ils furent, par milliers, condamnés à la torture et jetés aux flammes. Les juges (pii ont fait périr tant d’innocens n’étaient
L’iiÔNlME ET L’ÎNTk’uJoENCE,
cependant ni des monstres, ni des scélérats. Ils croyaient être justes. Mais la superstition commune les aveuglait, ei le poids énorme de toute l’ignorance de leur siècle pesait sur leurs jugemens.
Que ce triste exemple ne soit pas sans profit pour nous ! Sachons en tirer une grande leçon morale, celle de l’humanité et de la tolérance. Les criminels d’il y a trois siècles sont considérés à présent comme des fous. Qui sait si, dans trois siècles, on rie réformera pas aussi nos jpgeraens? Qui sait si notre justice ne paraîtrd, pas troj) sévère? Ce malheur peut être évité. Pour les erreurs, les faiblesses, les ignorances de l’homme, il fautfjue l’homme se montre pitoyable, et sache que sans clémence il n’y a pas de justice.
L’affinité rie l’homme et des animaux. — Le corps et les fonctions physiolofriques. — Le rèsne Immain. — La méthode de classification. — Le lanpa^e. — La place de l’homme dans la nature. — Les droits ilel hoinme sur l’animal. — Le véfïétarisme, — La vivisection. — Les droits de la science et les services rendus par la physiolofîie à l’humanité. — La sélection naturelle — La lutte pour l’existence. — La concurrence vitale. — Le triomphe des forts et l’écrasement des faibles. — La puissance de l’homme et sou triomphe sur l’animal.
Le roi des animaux, ce n’est pas le lion : c’est l’homme. Tel
est, en effet, le titre que l’homme siest donné à lui-même, et à
bon droit, ce semble. Il a même imaginé un règne spécial qu’il
a appelé le règne humain. Nous allons examiner jusqu’à quel
point cette prétention à l’empire est justifiée ou chimérique, et % >
dans quelles limites elle peut et doit s’exercer.
Au milieu du xvf0 siècle, un naturaliste français qui avait beaucoup voyagé, beaucoup étudié, beaucoup réfléchi, Petrus Bellonius, Pierre Belon (du Mans) de son vrai nom, eut une idée géniale ’. Après avoir dessiné le squelette de l’homme, il plaça en face le squelette d’un oiseau, compara le cTiàne de l’un au
(1) L’Histoire delanature des oyseaux, avec leurs descriptions et naifspor- Iraicts, retirée du naturel. Paris, 1555. iu-f“.
306 l’homme et L’rNTELLIGENCE.
crâne de l’autre, les membres de l'un aux. membres de l’autre, et démontra, par le dessin plus encore que par le texte explicatif, que c’étaient mêmes os et même conformation générale. « L’affinité est grande des uns aux autres, dit-il, et la comparaison du portraict des os humains montre combien le portraict des os de l’oyseau en est prochain. »
Ainsi, qu’il s’agisse de l’oiseau ou de l’homme, c’est un même type, une même organisation. Entre l’ossature d’un homme et l’ossature d’un oiseau il est des différences, mais il n‘est pas de dissemblance essentielle.
Cette conception grandiose, trop profonde pour le xvje siècle, passa alors à peu près inaperçue, et il faut en venir jusqji’à Cuvier pour trouver plus nettement exprimée l’idée de tx'pes fondamentaux communs à toute une série d'êtres. De fait, la notion d’un type uniforme est maintenant devenue banale : il n’est pas un aspirant bachelier qui ne la possède. Toute une science s’est fondée sur la comparaison des divers types de la série animale. Il existe aujourd’hui une science qui s’appelle la morphologie générale, et qui enseigne que, dans toute la série des êtres, on passe par les variations d’un seul et même type d’être. Le squelette de l’homme et le squelette d'un mammifère quelconque sont parfois tellement analogues qu’il faut, pour les distinguer, être déjà quelque peu versé dans l’anatomie. On passera facilement des mammifères aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles et aux poissons. Le même type se retrouve toujours : des vertèbres, surmontées d'dn crâne plus ou moins large; deux membres attachés au thorax; deux membres attachés au bassin. Voilà ce qui est chez tous les vertébrés, qu’il s’agisse de l’homme, du singe, de l’aigle, ou de la grenouille.
Par son squelette, l'homme est animal au même titre que le singe, l’aigle et la grenouille.
En est-il autrement des antres organes ? Qui oserait le prétendre? Le tube digestif ne varie que par des details anatomiques de peu d’importance. Un estomac d’homme et un estomac de chien se ressemblent à ce point qu’on peut s’y méprendre. Quant au cœur, il est, chez l’un et l’autre, formé de quatre cavités qui ont exactement les mêmes rapports et les mêmes fonctions. On pourrait même, quelque étrange que paraisse cette supposition, concevoir un homme qui vivrait avec un cœur de chien ou un ca^ur de cheval ; la circulation du sang se ferait chez cet hommeà aussi bien que chez tout autre. On pourrait encore lui supposer un poumon d’àne ou un poumon de veau : il respirerait aussi bien qu’avec son poumon d’homme.
Les tissus homologues sont chez tous les êtres vivansde même nature, ou peu s’en faut; et leur conformité est étonnante. Muscle de cheval, de bœuf, de chien ou d’homme, c’est toujours la même structure. Os, glandes, foie, nerfs, tous ces tissus se ressemblent dans la série animale. Entre le sang de l’homme et le sang d’un autre vertébré il n’est que des différences insignifiantes. Ce sont toujours de petits globules rouges nageant dans un sérum peu coloré. La forme est la même; et la composition chimique' est la même aussi, comme toutes les analyses le prouvent. Ce qui démontre l’extrême ressemblance des deux liquides, c’est qu’on peut remplacer notre sang humain par du sang de mouton ou du sang de veau. Qu’un homme, épuisé par des hémorragies répétées, soit sur le point de succomber, la vie reparaîtra comme par miracle si l’on fait la transfusion du sang. Un moribond renaît si l’on injecte dans ses veines du sang de mouton ou du sang de veau. Il y a donc une bien étonnanle analogie entre le sang de l’homme et le sang du veau, puisque le sang de veau peut, dans l’organisme humain, fonctionner comme du sang d’homme. D’ailleurs les chimistes n’ont pas pu
constater dé différence, èt le microscope lui-même est presque
impuissant a faire de distinction. Les médecins légistes n’ont
pas encore trouvé de méthode précisé qui léur pérmette de dire
avec certitude si tel linge tàcHé de sang a été maculé par du sang
humain bu par du sang d’un autre animal.
Cœur, poumon. Foie, estomac, sang, œil, nerfs, muscles, sque-
lette, tout est analogue chez l’homme et les autres vertéF;rés. Il
y a moins de différence entre un homme et un chien qu’entre un 'il I
chien et un crocodile; il y a moins de différence entre un
domme et un crocodile qu’entre un crocodile et un papillon. .1 *
Les découvertes des naturalistes établissent sur des bases chaque jour plus solides cette vérité profonde qu’Aristote, le
grand maitre ès choses de la nature, avait si bien exprimée :
Nature ne fait point de saiilts. De perpétuelles transitions sont
Ml 11 ■ 1, .
entre tous les êtres vivans. De l’homme au singe, du singe au chien, du chien à l’oiseau, de l’oiseau au reptile, du reptile au poisson, au mollusque, au ver, à l’être le plus infime, placé aux dernières limites du monde organique et du monde inanimé, nul passage brusque. C’est toujours une dégradation insensible.
Tous les êtres se touchent, formant une chaîne de vie qui ne parait interrompue que par suite de notre ignorance des formes
éteintes ou disparues.
Dans cette hiérarchie des êtres, l’homme s’est donné le premier •< ('1. .
rang. Il est au premier rang, soit ; mais il n’est pas hors rang.
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Par les fonctions comme par la structure de ses organes, l’homme
est animal aussi bien que le ver ou l’oiseau.
Non-seulement il est impossible de faire de l’homme, dans le règne animal, un être à part, mais encore, entre les animaux et les végétaux, on ne peut préciser la limite : on ne peut plus retrouver ià démarcation profonde à laquelle on croyait jadis comme à un article de foi. bertes le bon sens vulgaire disiin-
fîuera dès l’abord un chêne, qui est une plante, d’un chien, qui
est un animal. Mais si l’on veut aller plus loin, de manière à
ti. i l i. * -1 ■*
atteindre les dernières limites de la vie, et examiner des êtres
moins proches dé nous que le chien ou la tortue, on ne trouvera
plus de caractères qui soient propres à l’animal et qui manquent à la plante. Car, d’une part, il est des plantes, comme les algues,
qui se reproduisent au moyen de corpuscules très agiles, et, d’autre part, il est des animaux, qui, pendant presque toute la
durée de leur existence, restent immobiles, insensibles en appa-
rence, n’ayant même pas, comme la sensitive, la faculté de se
soustraire par un brusque mouvement aux injures extérieures.
On a dit que la matière verte qui colore les feuilles est parti-
culière au règne végétal ; cependant quelques plantes sont dé-
pourvoies de chlorophylle, comme les champignons, tandis que
certains animaux possèdent, aussi bien que la généralité des plantes, une coloration verte due à cette même substance chimique. Les microbes universellement disséminés dans la nature, sur lesquels les mémorables découvertes de M. Pasteur ont fait connaître tant de détails importans, sont probablement des vé-
gétaux. Mais il fallut de longs efforts pour établir cette opinion. Pendant longtemps on a cru que les microbes étaient des animaux, et l’erreur était bien permise ; car les microbes sont très mobiles et paraissent sensibles. Si l’on cherche un signe précis qui sépare l’animal du végétal, on ne le trouve pas. Il n’est pas de caractère différentiel absolu entre l’animal et le végétal.
Ainsi, d’une part, l’homme et les animaux sont reliés par une chaîne sans tin ; d’autre part, il n’est pas de limite qui sépare le règne animal du règne végétal. Plus on étudie la nature, plus on trouve d’analogies entre les êtres vivans. Tous, quels qu’ils soient, par cela seul qu’ils sont vivans, sont doués de propriétés très
l’homme et l’intelligence.
semblables, et, si, pour le vulgaire, la distinction est nette, pour le savant qui veut approfondir les faits, cette distinction n’existe pas. Toutes les tentatives faites pour séparer l’homme des animaux ont été jusqu’ici infructueuses. A ceux qui oseraient soutenir ce paradoxe que l’homme est un être à part, une sorte de demi-dieu, différent des animaux qui l’entourent, à ceux-là on pourrait rappeler le mot de cet empereur romain qu’on adorait à l’égal d’une divinité et qui raillait ses adorateurs : Les miens serviteurs, disait-il, qui visitent ma qarde-rohe, savent bien que je ne suis pas un dieu.
Il est impossible de supposer que l’homme vit autrement que les autres êtres vivans. Le sang circule de la même manière ; l’air est respiré dans les mêmes proportions et par le même
mécanisme. Les alimens sont de même nature, et ils sont trans-
formés dans les mêmes viscères par les mêmes opérations chimiques.
Les parasites qui vivent dans l’intestin ou dans le sang des animaux peuvent se transmettre à l’homme et vivre tout aussi bien dans l’estomac ou le sang de celui-ci. Ce qui est mortel pour un animal est mortel pour l’homme, et réciproquement. Le curare, la strychnine, l’arsenic, le chloroforme, l’oxyde de carbone, tous les poisons de l’animal, sont aussi poisons pour l’homme. Pour vivre il nous, faut, comme à eux, de l’air et des alimens. L’homme meurt d’asphyxie ou d'inanition tout à fait comme peuvent mourir d’asphyxie ou d’inanition un chat ou un singe. De là la légitimité de la physiologie expérimentale. Quand nous faisons quelque expérience sur un animal, nous savons fort bien que les résultats en seront applicables à dos humains. Si l’on a I)ien déterminé les conditions de l’asphyxie ou de l’inanition chez un chien ou un lapin, on peut en toute rigueur appliquer à riiomme, sans faire d’expérience sur
l’homme, ce qui a été démontré vrai pour le chien ou pour le lapin.
Nous portons en nous, marqués en caractères saisissants, les signes de notre animalité. Les traits en sont si nets qu’il n’y a pas d’erreur possible quant à la signification des organes homologues. Ni les enfants, ni les animaux, ne s’y trompent. Un enfant de deux ans sait déjà, sur une image, reconnaître l’œil d’un chien, l’oreille d’un lapin, la bouche d’un cheval ; car, dans sa petite intelligence, il a déjà établi l’homologie de l’œil, de l’oreille et de la bouche des animaux avec ce qu’on lui a appris être son œil, son oreille et sa bouche.
Ce n’est pas seulement dans la vie que l’homme est animal, c’est aussi dans la naissance et dans la mort. Le roi de la création, au moment où il apparaît à la lumière du jour, est un pauvre être infirme, vagissant, difforme, qui ne diffère pas d’un animal nouveau-né. Il est un peu plus débile, et voilà tout. C’est par les mêmes phénomènes que le petit homme, le petit chien, et le petit lézard sont conçus et se développent. Dans les premières phases de leur état embryonnaire, ils se ressemblent à ce point que nul anatomiste ne pourrait faire la différence. Un embryon de lézard et un embryon d’homme ont absolument les mêmes formes. Et dans la mort même, quelle analogie t II n’est pas deux manières de mourir ; l’une pour le demi-dieu homme, l’autre pour l’humble animal. Le demi-dieu et l’humble animal périssent de la même façon. Le cœur s’arrête, la respiration cesse, le système nerveux perd ses propriétés ; puis les atomes chimiques qui constituent le corps se dissocient et retournent à d’autres combinaisons. Le carbone et l’oxygène du corps de l’homme ne sont pas d’une autre essence que le carbone et l’oxygène du corps des autres animaux.
Parfois cependant on a essayé d’indiquer, dans l’organisation
402 i/hommk kt l’intkujgknci-;.
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humaine, des caractères différentiels fondamentaux m^rrnettant d’établir une ligne de démarcation profonde entre rhomme et
l’anima].
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On a dit d’abord que le cerveau de l’homme était à ce point
dévqlopjDd cjue pul ptre, pour les dimensions et le poids de j’encéphale, ne peut être comparé à nous, merne de loin. Cela est vrai assurément, ; mais cefte dilférence n’est pas telle qu’elle suf-
lise pour constituer un nouveau règpe. Le cerveau ^’un singe, ou d’un chjen, ou d’un chat, représente, dans son ensemble, à
peu près la disposition générale du cerveau humain. L’anatomie comparée a parfaitement démontré l’homologie de toutes les parties. Dans tous les cerveaux de mammifères il v a un corps
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calleux, des ventricules, des tubercules quadrijumeaux, des
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couches optiques; toutes régions anatomiques dont les noms barbares ne sont pas à mentionner ici. 11 suffira au lecteur de
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savoir que le plan général est le même, et que |’anatomiste qui a très bien étudié le cerveau du singe connaît d’qne manière
passablement exacte l’anatomie du cerveau de l’homme.
Les circonvolutions constituent dans l’appireil cérébral (|e l’être humain l’élément qui a pris le plus d’importance ; et c’est surtout par les circonvolutions que le cerveau de l’homme diilere
du cerveau des autres vertébrés Cependant, sur l’encéphale du chien, on distingue le plan primitif, et coinme l’ébauche, des
circonvolutions si compliquées et si profondes de l’homme adulte. Eu passant de l’animal à l’homme, l’organe s’est perlectionné, s’est agrandi, s’est diversifié; mais il est resté le même
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organe.
Parce que le cerveau de l’homme est plus volumineux et plus
riche en circonvolutions que le cerveau d\m animal quelconque,
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ce n est certes pas un motif suffisant pour faire de rhomme un être à part. Raisonner ainsi, ce serait aussi peu scientifique
Lp jtqi p|is Aî^lljlAUÿ. 4(13
que de faire des (iaqgucoos un règne à part, parpe qpHI? dnt une queue yoluni|nei|se qui leur serf de base de sustentation ef sur laqqel}e ils s’appuient pour faire des ponds prqdjgiepx. p.a girafe est douée d’un ppu dppeçurémqnt long, rejativepaent aq^ dirpensjons de son corps et de sa tête, pe nez est remplace cpez rpleppapt pap uqe tropipe, dont |a longueur esf énprpip, et on ne trouverait aucun organe analogue chez les aqtres ptres. Toufefpis pefsonqe n’^pra Tjcfée p’iipaginer fe règnp des pangurops, PP le règne des girafes, oq le r^gqe des éléphants. Qp ne pensera même pas à faire de chacun de ces animaux une classe toute spéciale, par cela seul c[u’im de leurs organes ^ pris un développement extrême. Eh bien ! il faut raisonner de la même manière pour l’homme. Son cerveau est très large, très lourd, sillonné de circonvolutions nombreuses, profondes et compliquées ; mais le grand développement de cet organe ne permet
pas de classer l’homme en dehors des autres êtres.
Le naturaliste, lorsqu’il veut grouper les êtres, établit ses classifîcations d’après les caractères généraux, et non d’après tel ou tel caractère particulier. Le meilleur exemple que nous puissions
donner à cet égard est celui des poissons électriques. On sait que certains poissons sont doués de la bizarre propriété de produire
de l’électricité, alors que dans la nature nuis autres êtres ne
peuvent accomplir cette fonction. Tout le monde a entendu par-
1er de la torpille, qui, lorsqu’on la touche, donne à l’impru-
dent agre.sseur une violente secousse électrique. Il y a là unphé-
nomène physique bien spécial et bien caractérisé. Cependant aucun naturaliste n’a jamais songé à se servir de cette fonction étonnante comme d’un caractère propre à séparer la torpille des
autres poissons. Il ne s’est pas trouve de savant pour établir le règne, l’ordre, ou la classe des animaux électriques. La torpille ressemble beaucoup à la raie : aussi la place-t-on dans l’échelle
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zoologique àcôté des raies. C’est en vain qu’elle possède une propriété toute spéciale; celle de faire jaillir de son corps une étincelle électrique ; on ne va point la classer avec les autres poissons électriques et à part des autres poissons.
Ainsi, pour séparer l’homme des animaux, il ne suffit pas d’établir que le cerveau de l’homme est plus gros que le cerveau des animaux.
On invoque aussi un autre caractère physique, moins essentiel encore. Chacun connaît ces deux médiocres vers d’Ovide :
Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidéra tollere vultus.
L’homme seul pourrait regarder le ciel en face ; mais l’argument est peu démonstratif. N’y a-t-il pas des animaux, comme les araignées, par exemple,et beaucoup d’insectes,qui ont les yeux placés au sommet de la tête, de manière, à regarder le ciel bien plus facilement que les pauvres humains ?
L’homme est, dit-on encore, le seul des mammifères qui marche sur deux pieds. Voilà encore un mauvais caractère de classification. Qu’on se souvienne de l’argument de Diogène. Un grand philosophe ayant défini l’homme : «« animal à deux pieds et sans plumes, Diogène prit un coq, le pluma, et le jeta dans les jambes du philosophe en lui disant : Voilà un homme. Ni la situation des yeux, ni la marche bipède, ne peuvent donc être des élémens raisonnables de classification. Surtout qu’on ne dise pas que cela crée un abîme, puisqu’il suffirait de prouver que certains singes marchent sur deux jambes au lieu de se trainer à quatre pattes, pour enlever à l’homme sa prééminence exorbitante.
A vrai dire, la plupart des savants reconnaissent que, par ses caractères physiques, l’homme est un simple animal. Mais cet animal serait doué do certaines facultés mentales prodigieuse-
t,E HOI DES ANIMAUX 40?)
ment différentes des facultés mentales des animaux. « Certes, diton, un singe ressemble, par sa forme physique, à un homme ; mais entre le singe et l’homme il y a une telle différence d’intelligence, de moralité et do raison, qu’il faut placer ces deux êtres dans des règnes distincts. Ainsi l’homme est sociable, il sait faire du feu, il adore un Dieu ou des Dieux, il parle, il peut transmettre à ses descendans les progrès qu’il a accomplis. Rien de tout cela n’existe chez les animaux. »
Voilà, dans toute leur force, les arguments qu’on donne. Nous allons montrer qu’ils peuvent se ramener à un seul fait, très important, sans doute, mais enfin qui ne paraît pas absolument décisif : c’est que l’intelligence de l’homme est supérieure à celle des autres êtres.
Laissons d’abord de côté la sociabilité. Aristote avait détin.! l’homme : nn animal politique, c’est-à-dire sociable. Mais bien des êtres sont sociables. On trouve chez beaucoup d’espèces animales des formes sociales organisées sur nn plan très savant. On pourrait, à ce propos, parler des éléphants, des castors, des abeilles ; c’est assez de rappeler l’étonnante organisation des sociétés de fourmis. Tout le monde sait qu’il y a là de véritables institutions politiques, et que chez bien des peuplades sauvages ou civilisées on ne trouverait rien d’aussi parfait. Dans certaines fourmilières, il y a une reine, entourée de quelques mâles dont le rôle est de perpétuer l’espèce. A côté de cette aristocratie vivent de nombreux individus, parqués en castes distinctes, et chargés de veiller au salut public. Il y a des soldats armés de puissantes mandibules, il y a des ouvriers qui creusent la terre et établissent des galeries, il y a aussi des esclaves et des gardiens de ces esclaves, avec des exploitations agricoles et un véritable bétail, constitué par les pucerons. Tous ces individus, soldats, ouvriers, agriculteurs, accomplissent leur fonction sans Richet. — L’hommPKi rbUdlifience. 2()
40G l’homme et l’intelligence.
hésitation et sans défaillance. Si quelque péril menace la société, on voit aussitôt chaque citoyen courir à son poste, et remplir résolûment le rôle qui lui est assigné. Trouverait-on chez les sauvages de la Patagonie ou de la Tasmanie des institutions aussi savantes, des sociétés politiques aussi parfaites, que dans les humbles républiques de fourmis ?
Quant à ce qui est de faire du feu, il est évident qu’aucun animal n’a atteint un degré d’intelligence suffisant pour exercer cette industrie. D’ailleurs on pourrait citer d’autres exemples tout aussi probants. Tailler des pierres ondes morceaux debois, manier une arme de jet, se tisser des vêtements : voilà des témoignages d’intelligence que semblent donner les sauvages, même les plus incultes, et qu’aucun animal, même le plus intelligent, n’est en état de fournir.
Si le fait de tailler des pierres, de lancer des flèches, d’allumer du feu, était une caractéristique de tout être humain, il s’ensuivrait que tout être humain doit jouir de cette faculté, à l’exclusion de tout animal. Mais s’est-on bien assuré que les sauvages sont capables de ces primitives industries ? A-t-on acquis la preuve formelle que nul animal ne peut allumer du feu, tailler des pierres ou lancer des flèches ? Si l’on vient un jour à découvrir dans quelque forêt du Congo un singe qui sait lancer des flèches, il faudra donc considérer ce singe comme un homme ; ce qui sera tout simplement absurde. Réciproquement, si quelque explorateur découvre, dans la Nouvelle-Guinée ou ailleurs, une peuplade où l’art d’allumer du feu et de cuire les aliments soit inconnu, il devra considérer cette peuplade, fût-elle absolument humaine, comme une troupe de singes.
On pourrait, je pense, inventer encore d’autres caractères différentiels: ils seraient tout aussi peu démonstratifs. Car en accumulant toutes les preuves d’intelligence que l’homme seul peut
fournir, qu’est-ce donc affirmer, sinon que l’inlelligence de l’homme, même le plus grossier, est supérieure à l’intelligence de l’animal, même le plus intelligent ?
Voilà une affirmation incontestée, et qui est même si évidente qu’il n’est pas intéressant de l’établir. Mais elle importe peu dans la question qui nous occupe. Ce qu’il faudrait prouver pour creuser un abîme entre l’homme et l’animal, c’est que l’animal est totalement dépourvu de toute espèce d’intelligence, alors que l’homme est, partout et toujours, pourvu d’une intelligence supérieure.
Or cette double proposition est manifestement erronée. De même qu’il y a des animaux dont la vue est extrêmement perçante et d’autres qui sont presque aveugles, de même il y a des animaux très intelligents, comme l’homme, et des animaux peu intelligents, comme la carpe. Mais la plus ou moins grande somme de puissance intellectuelle ne permet pas mieux une classification zoologique que la plus ou moins grande acuité de la vision. Si l’on classait les animaux d’après l’intelligence, on arriverait à construire un édifice des plus disparates. Le singe, l’éléphant et le chien seraient placés ensemble, tous trois immédiatement après l’homme ; puis on aurait un deuxième groupe dans lequel il faudrait mettre fourmi, perroquet, araignée et chat. Suivant ses tendances et ses goûts, chaque naturaliste ferait son petit classement particulier : au dernier rang de l’échelle réunirait-on le lapin, la carpe et le hanneton ? Qui ne comprendra l’absurdité d’un pareil système? Classer les animaux d’après l’intelligence, c’est tout aussi peu rationnel que de les classer d’après la couleur du poil, la dimension des yeux, ou le nombre des vertèbres.
Et puis, quand on parle de l’intelligence de l’homme, de quel homme parle-t-on ? Est-ce d’un malheureux sauvage ou d’un
l’hommk et l’intelligence.
homme de génie ? Est-ce de Newton ou d’un Patagonien ? Dans la série des êtres humains apparaissent tous les degrés de l’intelligence. Certes, entre l’intelligence de Newton, qui s’élève aux plus hautes abstractions de la science la plus abstraite, et celle d’un pauvre sauvage, qui ne peut même pas compter jusqu’à cinq, existe un abîme plus grand qu’entre l’intelligence de ce sauvage et celle d’un singe, ou d’un chien, ou d’un éléphant. Cependant, malgré la prodigieuse distance qui sépare Newton et le Patagonien, ils sont, l’un et l’autre, hommes au même titre. Il faut les comprendre dans la même espèce animale, et on doit ranger dans l’humanité aussi bien les plus grossiers sauvages que les plus grands mathématiciens.
On a donné encore d’autres arguments. On a dit que l’homme seul peut distinguer le bien et le mal, et que l’idée de devoir, générale à tous les hommes, est inconnue à tous les animaux. Hélas ! la distinction du bien et du mal est tellement obscure dans la pensée des plus grands mêmes par les hommes, qu’il est imprüdent de prendrè cette notion compliquée et confuse comme un caractère distinctif. Qu’est-ce que le bien absolu ? qu’est-ce que le mal absolu ? Un sauvage a-t-il l’idée du bien absolu, ou du mal absolu ? Savons-nous à quelles naïves et enfantines conceptions il rattache les idées morales qu’il a peutêtre, et ne perdrait-on pas son temps à lui expliquer que le devoir, c’est le grand impératif catégorique? En revanche, savonsnous si chez les animaux il n’y a pas quelque vague notion du juste et de l’injuste? Voilà bien des questions qui se posent, et que les sages, j'imagine, n’oseraient pas résoudre. Ce qui est certain, c’est que ces notions obscures constitueraient un bien mauvais guide de classification. Quel serait l’embarras du zoologiste qui voudrait s’en servir pour faire son classement ? .Tusqu’ici, on a procédé plus simplement; on s’est contenté de
grouper les animaux d’après les affinités naturelles, et d’après les formes extérieures.
Il ne semble pas qu’on doive attacher plus d’importance à cette faculté, qu’on dit propre à l'homme, d’adorer un Dieu et d’encenser des idoles. En effet, la croyance à des êtres supérieurs existe probablement chez le chien ou chez l’éléphant. Le chien vénère son mailre, et l’éléphant son cornac, comme de véritables dieux. Ils croient à leur puissance, dont ils connaissent les terribles effets sans les comprendre ; et, mentalement, ils les révèrent avec la même frayeur que fait un pauvre sauvage pour Parabavastu. Au demeurant, il existe un certain nombre de peuplades incultes dépourvues de toute idée religieuse; et il faut une forte dose d’esprit synthétique pour assimiler le stupide fétichisme des nègres de l’Afrique centrale à l’idée qu’un penseur peut concevoir du grand Tout. Quelle ressemblance trouvera-t-on entre l’idée que Malebranche ou Spinoza se font de Dieu et 1a sotte conception qu’un esclave nègre a de Mamajorabo ? L’adorateur de Mamajombo pense comme le chien de chasse, qui suit de l’œil le fusil et le fouet de son maître, beaucoup plus que comme Malebranche ou Spinoza.
Supposons même que tout homme ait une intelligence égale à celle de Newton. Même en accordant cette magnifique intelligence à tous les hommes, faudra-t-il les classer dans un règne à part et en faire des êtres spéciaux, distincts de tout animal ? A mon sens, ce serait impossible; car dans l’intelligence de Newton il n’est rien qui ne se trouve, quoique à un état d’extrême abaissement, dans l’intelligence de l’animal. Chez l’animal, il y a déjà en germes les plus grandes forces de l’intelligence de l’homme. La mémoire, le jugement, la sensibilité, existent déjà. Des exemples qui témoignent avec éclat de l’intelligence des animaux ont été cités trop souvent et dans trop de livres
l’homme et l’intelligence.
pour que nous exposions ici les nombreuses anecdotes qu’on peut raconter à cet égard.
Gomme l’homme, l’animal est intelligent, mais à un degré inférieur. Ce n’est pas la qualité qui diffère, c’est la quantité. Le cerveau de l’animal est petit et son intelligence est petite ; le cerveau de l’homme est grand et son intelligence est grande. Voilà toute la différence.
Le fait d’être très intelligent est un caractère particulier, aussi bien que le fait d’avoir la vue très perçante ou l’odorat très fin. Quelle valeur peuvent avoir, pour une classification, pareils caractères ? Le chien, par exemple, a un odorat développé à ce point que nous ne pouvons guère le comparer à uotre grossier odorat. Nous avons peine à comprendre qu’un épagneul puisse, dans une prairie, sentir sur les betteraves ou les luzernes les émanations d’un lièvre qui a passé par là il y a deux heures. Mais cette extrême finesse de l’odorat ne fera à aucun naturaliste classer le chien hors rang ; même si tous les autres animaux étaient dépourvus d’odorat. Pareillement l’extrême intelligence de l’homme ne peut servir à classer l’homme hors rang, à supposer même que les autres animaux soient totalement dépourvus d’intelligence.
Ne parlons que pour mémoire d’un autre caractère qui a été donné, à savoir la croyance à une seconde vie et à l’iinmortalité de l’âme. En effet, chez bien des peuples, même très avancés en évolution, il n’existe aucune trace de la croyance à l’àme immortelle. Les Juifs, par exemple, qui forment certainement une des races supérieures de l’humanité, n’admettent que depuis une époque relativement moderne l’existence d’une seconde vie. Nulle part, dans les premiers livres de la Bible, on ne trouve notion de l’àme immortelle. Faut-il donc excepter les Juifs du genre humain, parce qu’ils n’avaient pas conçu cette idée, venue
de l’Égypte, que l’homme se survit à lui-même, et que l’àme n’est pas anéantie quand le corps cesse de se mouvoir?
Tous ces caractères de classification par les idées intellectuelles sont mauvais, douteux et insuffisants. On ne peut établir de bonne classification que d’après les caractères tirés de la forme générale des organes. Quoi qu’on fasse, il sera toujours impossible de prendre une fonction pour base d’une classification zoologique. C’est par la forme des organes, et non par la fonction des organes qu’on fait des classes et des espèces. Les deux sciences qui me sont le plus chères, la physiologie et la psychologie, dont je n’aurais garde de médire, ont toujours été de mauvais guides pour le zoologiste. En fait de classification, l’anatomie doit avoir le premier et le dernier mot.
Reste maintenant le dernier argument qu’on allègue en faveur du règne humain. On a dit que ce qui caractérise Thomme, c’est la parole articulée et le langage :
Quel est ton sort, dis-moi?
— D’être homme et de parler.
répond Molière avec Sosie. Vraiment la définition n’est pas mauvaise. Tous les êtres humains parlent : nul animal ne possède le langage. Il y a là une différence considérable qu’il ne faut pas chercher à diminuer. Mais, si importante que soit la fonction du langage, elle ne constitue pas encore cet abime, cet hiatus infranchissable, que nous avons vainement cherché jusqu’ici entre l’homme et Tanimal.
Un des plus illustres naturalistes de notre époque, M. de Quatrefages, celui-là même qui a défendu avec le plus d’éloquence et de passion l’idée d’un règne humain, reconnaît que le langage de l’homme et la voix des animaux représentent une fonction très analogue. « Il n’y a chez nous, dit-il, qu’un perfec-
tionnement immense, mais rien de radicalement nouveau. Dans les deux cas, les sons traduisent des impressions, des pensées personnelles, comprises par les individus de même espèce. Le mécanisme de la phonation, le but, le résultat, sont au fond les mêmes. Il est vrai que le langage des animaux est des plus rudimentaires, et pleinement en harmonie, sous ce rapport, avec l’infériorité de leur intelligence... Tel qu’il est pourtant, ce langage suffit aux besoins des mammifères et des oiseaux, qui le comprennent fort bien. »
Si nous avons donné l’opinion de M. de Quatrefages, c’est précisément parce que Téminent anthropologiste, se fondant sur la moralité et la religiosité de l’homme, croit qu’on doit établir un règne humain.
Mais il a dû reconnaître que le langage de l’homme est en germe dans les cris inarticulés des animaux. La plupart des vertébrés supérieurs ont des sons pour exprimer la joie, la douleur, la colère, l’amour, l’impatience, la crainte. Ce sont là sentiments qui ne ne sont pas spéciaux à l’homme, et que l’homme n’exprime pas plus nettement par sa parole que les animaux par leurs cris.
L'homme, au lieu de bruits inarticulés, émet des intonations variées, multiples, changeantes, flexibles, qui permettent de traduire par des sons l’inflnie variété des idées. Mais, à Tout prendre, l’origine de cet admirable langage humain est dans les sons inarticulés de l’animal. Si tous les êtres vivants étaient absolument muets, on ne comprendrait pas comment a pris le langage de Thomme. On ne saurait le rattacher à rien, tandis qu’on peut supposer que graduellement les sons inarticulés de l’animal ont acquis une perfection de plus en plus grande, de manière à former enfin un langage.
Les organes de la phonation ne flirtèrent qu’à peine chez
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l’animal et l’homme. Un larynx d’homme, un larynx de singe, un larynx de chien, sont construits tout à fait sur le même type. L’organe est le même, la fonction est différente ; et elle diffère parce que diffère l’intelligence qui met en mouvement les muscles du larynx.
Là encore nous retrouvons, au fond des raisons qu’on oppose à l’animalité de l’homme, l’argument tiré de l’extrême supériorité intellectuelle. Mais nous y avons répondu tout à l’heure, et il est inutile d’y insister encore.
Ainsi que l’intelligence, le langage est à tous les degrés. Il y a des langues rudimentaires et informes : il y a des langues admirables. A mesure qu’on s’adresse à des races humaines supérieures, on voit se perfectionner le langage, toutcornmerintelligence. La langue d’un sauvage est grossière, n’exprimant qu’un petit nombre d’idées, et même ne pouvant pas servir aux idées abstraites. Qu’est-ce que jcet enfantin vocabulaire en regard de nos belles langues indo-européennes ? Ne trouve-t-on pas là la même différence qu’entre l’intelligence d’un Newton et celle d’un Tasmanien ?
L’influence du langage sur l’intelligence n’est pas moins grande que celle de l’intelligence sur le langage. Toutes les supériorités de l’homme semblent être la conséquence de ce fait qu’il peut parler, communiquer ses idées à ses semblables, recevoir d’eux communication de leurs idées. Sans langage on ne comprendrait pas le progrès. L’expérience que nous acquérons chaque jour, nous pouvons, grâce au langage, en faire proiiter les autres hommes, comme nous profitons de leur expérience. L’humanité n’est donc pas condamnée, comme les animaux guidés par l’instinct seul, à suivre constamment la même voie, à marcher, sans défaillance, comme sans espoir, dans la même éternelle route. Non, grâce au langage, nous pouvons tran-
l’homme et l’intelligence.
smettre à nos enfants les progrès que nous avons faits, former des idées générales, chercher les causes des choses, analyser les phénomènes extérieurs, réfléchir sur ce qui nous entoure, conclure, par une audacieuse généralisation, des faits que nous voyons à ceux que nous n’avons jamais vus. Toutes ces étonnantes opérations intellectuelles ne peuvent s’effectuer que par le langage. Sans le langage l’homme eût été un animal débile, moins bien armé pour la lutte que la plupart des animaux. Avec le langage il est devenu le roi des animaux.
Si donc il fallait donner une caractéristique de l’homme, ce qui parait en vérité assez peu nécessaire, nous dirions que Thomme est un animal qui parle.
En tous cas, l’homme est un animal. Car l’existence d’un langage articulé no peut faire, de l’être vivant qui en est pourvu, un être à part parmi les êtres vivants. Trop de caractères sont communs pour qu’on puisse nous séparer de nos humbles commensaux sur la terre. Pour établir l’existence d’un règne spécial, il faudrait trouver des êtres, comme les anges, par exemple, qui n’auraient, je suppose, ni système nerveux, ni sang oxygéné, ni appareil digestif ; qui seraient dépourvus des sens que nous avons, et qui, vivant sans appareils organiques, seraient capables de penser, de se mouvoir, et d’agir dans la nature. Mais, jusqu’ici, on n’a pas encore trouvé de pareils êtres surnaturels. Aussi faut-il se contenter d’établir deux règnes séparés par une limite qui jusqu’ici parait infranchissable : le règne des êtres inanimés et le règne des êtres vivants. |^XX1]
L’homme est à la tête du règne des êtres vivants, mais il en fait partie intégrante.
Beaucoup d’écrivains ont été assez naïfs pour redouter ce voisinage de l’animal et de l’homme. Eh bien I il me semble qu’il
est plutôt un titre de gloire qu’un titre de honte. Pourquoi craindre de placer l’homme à côté des autres êtres de la création? En sera-t-il moins grand? Quand donc renoncera-t-on à la puérile conception d’un homme demi-dieu ? Loin de diminuer l’homme, on le grandit en le comparant aux bêtes. Sans traiter ici, car ce n’est pas là notre sujet, la question de l’origine de l’homme, ne pouvons-nous répéter, en la modifiant, cette fameuse sentence d’un des disciples de Darwin : Mieux vaut être le frère perfectionné d'un singe que le frère dégénéré d’un ange.
Membra simus corporis magni, disait Sénèque. Notre vie humaine est partie intégrante de ces innombrables vies qui pullulent à la surface de la terre. Toutes ces existences sont bien voisines de la nôtre. Mêmes organes, mêmes appareils, mêmes fonctions ; même naissance, même vie, même mort. Les animaux ont l’amour, la haine, la jalousie, la colère, la joie, la tristesse, le plaisir et la peine; ils sont presque des hommes. S’ils avaient la parole, ce divin instrument de la pensée, ils réclameraient peut-être leur place à nos côtés dans la nature. Peut-être diraient-ils, comme jadis Jacques Bonhomme aux seigneurs féodaux :
Tout aussi pran l cœur nous avons,
Et tout autant souffrir pouvons.
Nous pouvons donc regarder comme prouvé (fu’il n’y a pas un abîme infranchissable entre l’homme et les animaux. Ils sont assez proches de nous pour que nous nous considérions comme frères, partant assujettis à certains devoirs vis-à-vis d’eux. De même qu’envers les hommes notre devoir est d’être
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justes et pitoyables, de même, envers les animaux, nous ne devons être ni iniques ni cruels.
Celui qui, pour sa satisfaction personnelle, se croirait le droit de faire périr ou de faire souffrir d’innoc( ntes bêles, serait indigne d'être bomrae. La bonté et la clémence sont inconnues des animaux. C’est à nous de faire effort pour nous montrer supérieurs en leur témoignant cette clémence et cette bonté dont ils sont incapables de faire preuve.
Il y a cependant une limite qui est notre utilité rtiême. Un animal dangereux ou nuisible à l’bomme doit être détruit sans pitié; car, quels que soient nos devoirs vis-à-vis de l’animal, nos devoirs vis-à-vis de l’homme sont plus grands. Voici, par exemple, le phylloxéra qui ravage nos vignobles ; personne ne songera à témoigner quelque pitié à l’égard de ce fléau. Ce sera faire œuvre pie que d’anéantir l’insecte dévastateur. Dans l’Inde, les tigres et les serpents font périr, ainsi que l’indiquent toutes les statistiques officielles, près de trente-cinq mille individus par an. Donc on est autorisé à combattre les tigres et les serpents, et à employer contre ces animaux malfaisants toutes les mesures destructives qui seront en notre pouvoir. 11 n’y a aucun doute à cet égard, et tout le monde est d’accord.
A côté des animaux malfaisants il en est d’autres qui sont utiles, qui servent, soit à notre alimentation, soit à nos usages de chaque jour. Il serait absurde d’empêcher les chevaux de traîner les voitures, ou les bœufs de traîner la charrue. On ne peut songer sérieusement à supprimer de nos aliments les viandes de toute sorte qui sont presque nécessaires à notre existence. A part quelques originaux dignes d’estime, personne ne soutient qu’il faut vivre à la manière des herbivores, s’abstenir de toute viande, respecter les moutons, les bœufs, les perdrix, les poissons, les huîtres. L’homme est, par sa constitution, fait pour
unir la viande aux aliments herbacés. On ne peut donc lui refuser le droit de vivre, ce qui entraîne le droit de sacrifier les animaux qui constituent sa nourriture.
Je sais bien que les végétariens présentent parfois des arguments assez puissants. D’abord, disent-ils, l’expérience montre que des populations tout entières peuvent vivre pendant plusieurs années sans consommer de viande : la denture de l’homme est la denture d’un animal frugivore, et non celle d’un animal carnivore : les singes, qui nous sont si proches, se nourrissent de fruits et de racines, non d’animaux égorgés. Le spectacle d’une boucherie ou d’un abattoir est hideux et développe des sentiments de cruauté. La consommation de la viande fait naître des maladies que les populations végétariennes ignorent complètement. La chair musculaire ne donne ni la force ni la santé, car les animaux herbivores sont plus vigoureux et mieux portants que les carnassiers.
Ces arguments ont delà valeur, mais que peuvent-ils contre les faits ? Les sociétés actuelles sont constituées depuis longtemps, et il n’y a pas à les édifier sur de nouveaux plans. C’est folie que de vouloir se mettre en travers de l’opinion universelle, et prétendre à bouleverser les mœurs générales. L’homme vit et prospère avec une alimentation mixte. Qui sait si une alimentation exclusivement végétale ne le ferait pas promptement dépérir ?
Une raison sentimentale, si séduisante qu’elle soit, n’arrivera pas à détruire des usages séculaires. Des populations tout entières vivent de la pêche : d’autres vivent de bétail ; d’autres, moins nombreuses, vivent de la chasse; cela est, et cela sera ainsi, quoi qu’on lasse. Chaque jour la consommation des aliments animaux augmente. On peut s’y résigner ou s’en réjouir,
[/nOMMK ET l’intelligence.
mais à cette marche progressive de ralimentation animale personne ne saurait efficacement mettre un frein
De ce que l’homme a le droit de tuer un animal pour vivre de sa chair, il ne s’ensuit pas qu^’il ait le droit de le faire souffrir avant de le tuer. Autant il paraît légitime d’égorger un mouton pour en faire notre nourriture, autant il paraîtrait cruel de prendre ce mouton et de l’exposer à la torture pour le vain plaisir d’examiner ses contorsions et de se réjouir de sa douleur.
C’est pourtant cette douleur et ces contorsions qu’examinent curieusement les physiologistes qui font des vivisections. Aussi beaucoup de gens honorables, en France et surtout en Angleterre, pays fort humain, comme on sait, ont, à plusieurs reprises, déclaré que la vivisection est une coutume barbare, indigne d’une civilisation polie. Des polémiques ardentes ont été engagées à ce sujet ; des flots d’encre ont été versés, et le paradoxe de l’antivivisection a pris une certaine consistance. Qu’il nous soit permis d’exposer très sommairement l’état de la question. Elle se pose ainsi : l’homme a-t-il le droit de faire, pour son utilité ou sa curiosité, souffrir des êtres vivants.
Remarquons d’abord que, si la vivisection est proscrite, il est impossible d’arrêter cette mesure à tel ou tel animal. Si la morale nous interdit d’expérimenter sur le chien, au même titre il faudra respecter le chat, et, au même titre encore, le lapin, la poule, la tortue, la grenouille. Si l’on défend la grenouille, comment permettre le limaçon, l’huître, la méduse ? Bientôt on arrive à ces êtres dont l’animalité même est contestable. S’il nous est défendu de faire passer un courant électrique à travers le corps
(i) Les théories végétariennes, mêlées de vérités et d’erreurs, seraientbien intéressantes à examiner de près. Nous ne pouvons ici les étudier avec tous les détails qu’elles comportent.
d’une méduse, je ne vois pas pourquoi nous aurions le droit d’électriser des bactéries. Il paraît même que ce sera un acte coupable d’enfoncer la cognée dans un chêne ou d’électriser une sensitive, puisque, dans Tun et l’autre cas, on désorganise un être vivant et qu’on produit peut-être de la souffrance. Ainsi le raisonnement des antivivisecteurs peut facilement être ramené à l’absurde. Il y a une chaîne ininterrompue entre l’animal et la plante, et on ne pourrait, par conséquent, assigner que des limites ridicules à l’interdiction de la vivisection.
Il est vrai que les antivivisecteurs, — le mot est mauvais, mais il évite une périphrase, — ne s’opposent qu’à une chose ; à la douleur. La douleur, disent-ils, est d’autant plus vive que l’animal est plus intelligent. Les animaux qui se rapprochent le plus de l’homme sont ceux qu’il importe le plus de ne pas faire souffrir. Il y a des gradations dans le mal ; il est très mal de faire souffrir un chien, mais, s’il s’agit d’un lapin, la chose est moins criminelle. Une grenouille ou une écrevisse méritent moins de compassion encore, et, s’il s’agit des méduses, des bactéries ou des plantes, tous êtres dont la sensibilité est peu développée, l’acte n’est plus qu’à demi répréhensible. Soit ; prenons acte de cet aveu. Nous avons le droit d’expérimenter sur les animaux qui ne souffrent pas ou qui souffrent peu. Voilà un point qui est acquis.
Mais laissons de côté les animaux inférieurs; allons droit à l’argument le plus puissant qu’on puisse donner. Cet argument, c’est le martyre du chien, ce malheureux favori des vivisecteurs. Prendre le chien pour exemple, c’est, comme on dit, prendre la question par les cornes. Voyons donc si les physiologistes ont le droit de faire souffrir un chien.
On ferait une bien stérile accumulation de puérilités en exposant dans leurs détails toutes les plaintes des anti vivisecteurs ^
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Leurs opuscules, enrichis de figures à sensation, et distribués à plusieurs milliers d’exemplaires, propagent dans l’Ancien et le Nouveau-Monde cette croisade nouvelle, sans guère réussir ailleurs que dans l’humanitaire Grande-Bretagne. Il est dit dans ces petits pamphlets que des êtres innocents, — chiens, lapins, grenouilles, — subissent des tortures aussi cruelles que stériles. On amasse les anecdotes émouvantes, on compulse tous les doutes et toutes les contradictions dont sont hérissés les traités de physiologie expérimentale ; et on conclut que l’art de guérir n’a pas progressé avec la physiologie et que la physiologie n’a pas progressé avec la vivisection. Les physiologistes sont de mauvais médecins, et les vivisecteurs de mauvais physiologistes. Bref la vivisection est une des hontes de l’humanité, et ceux qui la pratiquent, les plus méchants, les plus cruels, et les plus inutiles des hommes. [XXII]
Je voudrais cependant faire raison de ce reproche de cruauté qui me touche. Quoique j’aie à m’accuser de la mort d’un certain nombre de chiens, je ne suis pas inaccessible à la pitié. Au risque de passer pour un hypocrite, je dirai que j’aime les chiens pour eux-mêmes, et que, tout comme un autre, je compatis à leurs souffrances. Je sais, pour l’avoir éprouvé, que l’amitié d’un chien est une précieuse ressource dans la solitude; je reconnais qu’un chien est souvent doux, fidèle, caressant, dévoué. Parfois, dans son regard, luit une flamme d’intelligence qui nous autorise à converser avec lui L Ce n’est pas un étranger, c’est un ami,
(1) Dans un des petits poèmes en prose de Toursuénef, on retrouve une pensée analogue exprimée en termes snisissnns: « Mon chien est assis devant moi et nie regarde droit dans les yeux . El moi aussi je le regarde dans les yeux. U semble vouloir me dire quelque chose; il est muet, sansparole; 11 ne se cemprend pas lui-inéme, mais je le comprends, moi. Je comprends que, dans cel instant, en lui comme en moi vit le môme sentiment; qu’il n’y a aucune différence entre nous. Nous sommes identiques; en chacun de nous vacille la même petite flamme tremblotante. La mort arrivera sur nous
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un ami sûr et discret, auquel on peut demander bien des sacrifices sans qu’il exige de reconnaissance. Ma tendresse pour les chiens a souvent été poussée trop loin, à ce point qu’elle a importuné les personnes qui m’entourent. J’ai eu beaucoup d’amis, ou d’esclaves, comme on voudra, dans l’espèce canine ; des noirs, des blancs, des grands et des petits, depuis le bouledogue jusqu’au caniche; et je n’ai jamais pu me résigner à les frapper, même quand ils étaient en faute.
En somme, il me parait qu’on ne doit pas m’accuser de cruauté ; mais, quelle qu’ait été ma sympathie pour mes chiens, je n’aurais jamais hésité à sacrifier le plus aimé d’entre eux à l’existence d’un être humain, même si cet homme m’eût été inconnu, même si cet homme eût été le dernier des sauvages.
C’est qu’entre un homme et un chien l’hésitation n’est pas permise. Nous devons notre aide et notre amour aux êtres qui nous sont proches, et d’autant plus qu’ils nous sont plus proches, à un Français plutôt qu’à un Chinois, à un être humain plutôt qu’à un animal. Nous sommes tous membres de cette grande famille humaine qui est répandue sur la surface de la terre. A tous les individus de cette famille nous devons justice et assistance, et nous ne devons aux animaux pitié et protection que si nous ne portons aucun dommage à nos frères humains.
Or la science, et [la science physiologique en particulier, a pour principal effet d’être utile aux hommes. La connaissance des lois de la nature peut seule nous faire soulager les misères de notre existence. Chaque progrès de nos connaissances en-
et Dous frappera du vent de son aile larpe et froide. Qui pourra ensuite reconnaître la différence des petites flammes qu’il y avait en lui et en moi? Non, ce n’est pas un animal et un homme qui échansent leurs reaards : ce Sont deux paires d’yeux identiques qui sont fixés l’une sur l’autre, » (.Revue politique et littéraire, 1883; u° 1.)
Richbt. — L’homme et l’intelligence.
l’hommk et l’ixtelligence.
traine, à plus ou moins longue échéance, un progrès dans notre sort. Même si nous ne comprenons pas immédiatement rutiÜté pratique de telle ou telle découverte, soyons sûrs qu’elle portera bientôt ses fruits. Les faits innombrables et mystérieux au milieu desquels nous vivons sont soumis à des lois fixes qui ne sont qu’imparfaite ment connues. Aussi tous nos efforts doiventils tendre à les éclaircir, à dégager des choses les grandes lois qui les régissent. Il semble qu’une des principales fonctions de l’humanité soit la science, c’est-à-dire la pénétration des grandes lois naturelles. Donc tout ce qui est progrès de la science doit être estimé à un très haut prix. C’est, en quelque sorte, une arche sainte à laquelle il n’est pas permis de toucher. Il importe peu que le profane la comprenne ou l’ignore ; la science, c’est l’avenir de l’humanité.
On connaît la plaisante boutade de Brillat-Savarin, « que la découverte d’un plat nouveau profite à l’humanité plus que la découverte d’une étoile. » C’est un mot aussi spirituel que superficiel. Le brave homme qui, assis devant une bonne table, déguste le ragoût que Jeannette lui a préparé, ne comprendra pas qu’on ait à se préoccuper des étoiles. Il ignore peut-être qu’il y a une carte du ciel, et que cette carte indique la bonne route aux innombrables navires qui sillonnent les océans. Il ne sait pas que la connaissance exacte des phénomènes cosmiques entraîne celle des orages, des tempêtes, des cyclones, de tous ces météores auxquels l’humanité entière est intéressée, pour sa richesse et même pour son oxistence. N’essayez pas non plus de lui expliquer qu’une nouvelle découverte astronomique en entraîne d’autres, que la détermination précise d’un fait conduit à la détermination de toute une nouvelle série de faits. Ce sera peine perdue, et il lui paraîtra beaucoup plus simple de l’ailler les astronomes et de préférer la cuisine à la science.
En fait de science, c’est une hérésie que de vouloir qu’elle
donne immédiatement un résultat utile, palpable, précis, une application pratique instantanée. La science n’a rien à faire
avec l’utilité : ou plutôt les vrais utilitaires sont ceux qui es-
pèrent dans la science future. Ceux-là sont forcés de respecter la science d’aujourd’hui, même quand elle parait inutile, parce qu’elle nous fait approcher de la scienic'é de demain, qui seule peut apporter quelque puissant allégement aux misères huniaines.
Lorsque Caivani â annoncé qu’eh touchant l'a pàitè d’une grenouille avec du cuivre et du zinc, on provoqu'é dés contractions
dans les muscles de la pâtte, qui pouvait prévoir que ce
petit fait amènerait, par une suite étonnante de découvertes, l’invention de la pile électrique, de la télégraphie électrique et
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de l’électricité dynamique? Si Galvani n’avait pas bien observé
les pattes de ses grenouilles, le télégraphe électrique n’existerait
pas, ni la lurajère électrique, m toutes ces machines nierveilleuses qui constituent une des plus grandes forces dont dispose l’humanité. Et, cependant, au moment oùGalvàhi faisait sa découverte, n’aurait-on pas eu, au moihs en apparence, le droit de condamner ses stériles et sanglantes expériences? Quelle utilité
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les hommes vont ils retirer d’un niàssacre de grenouilles sus-
pendues à la tige d un balcon?
Un jour, un chimiste obscur, eh distillânt l’indigo, découvre une huile incolore dont l’ètudé lui parait peu intéressante. Trente ans après, on démontré que cette huile, traitée par divers réactifs, peut dôhner les plus belles matièrëà colorantes, et l’industrie des couleurs d’àniline est fondée.
Une autre fois, en chauffanl de l’alcool et du chlore, on obtient un liquide qu’on appelle le chloroforme, 'et dont oh n’étudie pas les *propriéUs. Au bout de vingt ans, Ve Üàsarrl vient montrer
l'homme et l’intelligence.
que ce liquide a la propriété merveilleuse de supprimer la douleur dans les opérations chirurgicales.
Chaque découverte nouvelle, si petite qu^’elle paraisse d’abord, est grosse des découvertes à venir. Une vérité est le germe d’innombrables vérités. Aussi ne faut-il pas restreindre le domaine de la science, et, pour éviter à un malheureux être quelques souffrances passagères, étouffer dans le berceau tout l’espoir de l’avenir.
La science de la vie, c’est-à-dire la physiologie, ne peut progresser que par la vivisection. Interdire cette pratique, ce serait tuer la physiologie. En effet l’examen anatomique des or ganes ne nous apprend rien, ou presque rien, sur leurs fonctions. Comment pourrait-on comprendre la circulation du sang, si l’on avait pour seule ressource l’étude anatomique du cœur, des artères et des veines ? Quelle idée donnera la description du cerveau sur les fonctions du cerveau ? On y verra des formes bizarres, des appareils compliqués; mais l’examen de ces formes ne sera d’aucune utilité pour la connaissance des fonctions cérébrales.
L’œuvre de la physiologie est fondée tout entière sur l’expérimentation, et l’expérience ne peut être faite que sur des êtres vivants. Quelquefois ces êtres vivants sont des plantes ; mais ce n’est là qu’une partie de la physiologie. La physiologie animale tout entière a besoin des animaux. L’observation des cadavres ne sert pas à connaître les lois de la vie. Supposons un habile artisan à qui l’on donne une montre à examiner. En vain il regardera à la loupe les ressorts, les rouages, les crénelures, les rubis, et tout l’appareil : tant que la montre ne sera pas remontée, il ne pourra savoir si elle peut marcher, et comment elle marche. Pour connaître le mouvement d’une montre, il faut voir la montre en mouvement. Il en est de même du physiologiste.
Un organe mort ne lui sert de rien. Il faut qu’il voie ce qui est pendant la vie.
II n’y a donc que deux alternatives : ou bien arrêter la physiologie dans son cours progressif, fermer nos livres, renoncer à étudier la fonction vitale ; ou bien continuer à pratiquer les recherches expérimentales et les vivisections, comme l’ont fait Galien, Harvey, Haller, Magendie, Claude Bernard. Si l’on pense que la physiologie n’est pas une science, ou si l’on estime qu'^ cette science est inutile à l’homme, rien de mieux. Contentonsnous d’observer les étoiles, résignons-nous à ignorer les conditions de notre existence. Mais si l’on tient à approfondir les mystères de la vie, à pénétrer la cause et le mécanisme dos forces qui nous régissent, alors il faut continuer nos efforts, sans nous laisser décourager par d’injustes attaques, et la moisson sera abondante; et chaque jour, au prix de quelques lapins, de quelques grenouilles, de quelques chiens, nous donnera quelque découverte importante.
Donc, même si la physiologie (nous confondons la physiologie et la vivisection, car c’est tout un) ne donne pas de résultats pratiques immédiats pour le soulagement de l’espèce humaine, elle n’en est pas moins bonne, car le résultat immédiat d’une découverte est souvent nul, alors qu’elle entraînera peut-être dans l’avenir d’admirables conséquences.
Mais l’argument favori des ennemis de la vivisection est que la physiologie est inutile à la médecine. Jamais, disent-ils, une vivisection ou une découverte physiologique conquise par l’expérimentation n’ont été de quelque secours à la thérapeutique. C’est le hasard qui nous a fait connaître les propriétés médicntrices du quinquina, du mercure, de l’opium, du chloroforme; ce n’est pas la phvsiolo"ie. Des grandes découvertes physiolo-
l’iiommk kt l’i.nti:li.k;i:nce.
piques, intc'iressantes pour notre curiosité, ne le sont pas pour notre bien-être. A quoi mène la connaissance de la circulation du sanp? Quelle amélioration a-t-elle produite dans le traitement des maladies? Guérit-on mieux les affections de la moelle épinière, parce qu’on sait maintenant ce qu’on ne savait pas il y y a un siècle, c’est-à-dire qu’il y a dans la moelle des cordons moteurs et des cordons sensitifs ? Si la mortalité est moins prande aujourd’hui qu’autrefois, c’est par suite des progrès, non de la médecine, mais de l’hypiène pénérale. Aujourd’hui, comme il y a trois cents ans, les médecins sont impuissants à guérir les maladies, et toutes les améliorations de la médecine moderne sont dues à l’observation attentive des malades, non à l’expérimentation sur les animaux.
Ces raisonnements trouvent crédit auprès des ignorants ; car nn peu de vérité est mêlé avec art à beaucoup d’erreur. Trop .ouvent, hélas I le médecin est impuissant à combattre les maux qui sévissent sur nous. Mais vraiment on ne peut demander à la jihysiolopie do guérir des maux incurables et de rendre l’homme immortel. Son rôle n’est pas là ; elle a pour mission de connaître la vérité, et c’est au médecin à appliquer les conséquences de cette vérité nouvelle au traitement des maladies.
Qui oserait dire sérieusement que la médecine moderne, éclairée par les grandes découvertes physiologiques de ce siècle et des siècles précédents, n’est pas supérieure à la médecine du moyen âge ? La circulation du sang est une conquête de la vivisection. Peut-on se faire une idée de la pratique d’un médecin (|iii ne croirait pas à la circulation du sang? Parmi les membres de la Société protectrice des animaux en est-il un seul qui voudrait se faire soigner par un médecin qui ne crût pas à cette circulation ? Je suppose qu’on veuille bannir de la thérapeutiqu'' tous les [résultats [expérimentaux pour accepter uniquement ce
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qui est dù au hasard et à l’empirisme ; il restera assez peu de chose. On n’aura pas l’électricité, puisque toutes nos connaissances, à cet éfïard, sont dues aux expériences des vivisecteurs. Si Galvani n’avait pas eu l’idée d’accrocher des grenouilles vivantes à son balcon, nous n’aurions pas la pile électrique ; si des expériences innombrables n’avaient établi le rôle de l’agent électrique sur les nerfs et sur les muscles, nous n’aurions aucun moyen pour guérir les paralysies, les atrophies, et ce merveilleux agent médicateur serait banni de toute la pratique médicale. Nous ne pourrions posséder, en fait de médicaments, que quelques simples, et il faudrait les employer empiriquement, sans qu’il fût permis de se faire une idée nette de leurs dangers ou de leurs avantages. Nous n’aurions ni le chloral, ni les injections de morphine, ni le bromure de potassium. Il faudrait en être réduit à prescrire des décoctions de quinquina, ou cette vieille thériaque, dans laquelle on faisait entrer jusqu’à deux cents plantes de propriétés diverses.
Peut-être le nombre de ceux que la médecine moderne, appuyée sur l’expérimentation, a pu guérir, n’est-il pas très grand; mais certes le nombre de ceux qu’elle a soulagés est immense. Si elle n’a pas su guérir la maladie, au moins elle a su empêcher la douleur. Qu’importent alors quelques douleurs d’animaux, si à plusieurs milliers d’hommes nous avons épargné des souffrances ! Ne nous indignons pas que, dans les trente laboratoires de physiologie disséminés dans le monde entier, on sacrifie un chien par jour : ces trente chiens qui souffrent ne compensent pas les milliers de douleurs que dans le monde civilisé en un seul jour la médecine abrège ou diminue.
Si les malades ainsi soulagés pouvaient et savaient porter témoignage, ils confondraient les plaintes sentimentales des antivivisecteurs, et sauraient déclarer que leurs propres souf-
frances sont d’un plus haut prix que les souffrances de quelques animaux.
C’est un sentiment humain qui inspire le physiologiste dans ses cruelles expériences. C’est l’amour, non-seulement de l’humanité présente, mais encore de l’humanité future, puisqu’il s’agit de découvrir quelques-unes des vérités qui serviront au soulagement de l’homme. La conséquence immédiate, le but pratique, lui échappent souvent, mais qu’importe ?
Depuis longtemps, dans son esprit, il s’est fait une confusion entre la science et l’amour de l’humanité. Il a acquis la conviction que la sciénce et l’amour de ses semblables sont même chose, que toute conquête scientifique est un acheminement vers un progrès social. Je ne crois pas qu’un seul expérimentateur se dise, lorsqu’il donne du curare à un lapin, ou lorsqu’il coupe la moelle d’un chien, ou lorsqu’il empoisonne une grenouille : « Voilà une expérience qui va soulager ou guérir la maladie de quelques hommes. » Non, en vérité, il ne songe pas à ces lointaines conséquences ; il se dit : « Je vais dissiper une obscurité, je vais chercher un fait nouveau, » et cette curiosité scientifique, qui seule l’anime, ne s’explique que par la haute idée qu’il s’est faite de la science.
Voilà pourquoi nous passons nos journées dans des salles nauséabondes, entourés d’êtres gémissants, au milieu du sang et de la souffrance, penchés sui' des viscères qui palpitent. Nous aimons la science pour elle-même, pour les grands résultats qu’elle donnera un jour, et nous nous livrons avec acharnement à la recherche désintéressée de la vérité cachée dans les choses, convaincus que cette vérité sera un jour le salut et l’espoir de nos frères.
Il n’y a pas de parité à établir entre les résultats obtenus et le prix ([u’ilsont conté. Onelqnes snnffran'’os d’aninianx, alors que
tant d’autres animaux souffrent, ne sont rien à côté des conséquences d’une découverte scientifique. Est-ce que, quand un prand résultat est à obtenir, on tient compte de la douleur ou de la mort d’un petit nombre d’individus? Je suppose par exemple q'ue l’œuvre mag[nifique du percement de l’isthme de Panama coûte, par le fait de grands travaux qu’il faut entreprendre dans un pays peu sain, la vie à quelques centaines, et même à quelques milliers de coolies. Faudra-t-il pour cela renoncer à exécuter ce percement? On abrégera ainsi la route de plusieurs milliers de navires. Certes alors la facilité donnée au commerce, la richesse et la prospérité plus grandes pour l'humanité tout entière compenseront la mort et la maladie de ces pauvres ouvriers obscurs. De même pour la guerre. Si un général croit nécessaire, dans une bataille, d’emporter une redoute, il n’hésitera pas à donner le signal de l’assaut, même s'il sait que la lutte coûtera la vie d’un millier d’hommes. Au salut de toute l’armée il sacriliera sans hésiter quelques escouades. De même encore, un peuple, pour défendre son indépendance, a le droit de faire la guerre, alors que chaque guerre entraîne des milliers de morts et de douleurs. C’est qu’il y a là un intérêt supérieur. 11 s’agit pour un peuple d’être libre, et l’intérêt de tout un peuple exige parfois le sacrifice de quelques citoyens.
Eh bien ! la lutte du savant contre les forces naturelles ressemble à la lutte d’un peuple pour sa liberté. Il s’agit de conquérir aussi notre indépendance vis-à-vis de la nature. Les lois matérielles nous asservissent de toutes parts, et, pour nous en délivrer, il est d’abord nécessaire de les connaître.
C’est notre liberté vis-à-vis des choses qu’il s’agit de con- (ptérir ; et ce n’est pas l’acheter trop cher que de la payer au prix de quelques chiens et de quelques grenouilles écorchées.
l’hOMMK RT l/(Nrr:UJGKVCR.
Les âmes sensibles qui s’intéressent, tant au sort de nos vie-
time^ semblerit croire qu’il n’est pas d’occupation plus importante. Il faut les qétromper. Sur ce petit globe terrestre il y a, parmi les humains, plus de douleurs que de joies. Au lieu de s’attacjier à gêner les recl^erches qui se poursuivent obscurérnent cjans quelques laboratoires, que ces personnes charitables fassent effort pour empêcher la traite des nègres. C’est par milliers de têtes qu’on trafique de ce bétail jiumain. 0,u bien qu’elles tâchent de soulager la misère qui règne partout, et cruellement, depuis le Groenland jusqu’au pays des Hottentots. Qu’elles essaient aussi de supprimer ce fléau terrible, qui est la guerre, et qui a fait cent mille fois plus de victimes humaines que tous les
physiologistes de l’univers n’ont sacrifié de grenouilles, de lapins, et de chiens. Voilà une belle tâche que nous recommandons â leur activité.
D’ailleurs,' quand nous parlons de douleurs et de martyrs, nous* sommes portés à exagérer les souffrances des animaux. 11 n’y a douleur que s’il y a conscience et réflexion sur cette douleur. Plus on est intelligent, plus on peut souffrir. Les animaux inintelligents sont incapables d’éprouver dans toute sa plénitude cette sensation que nous appelons la douleur. Nous ne pouvons pas nous faire une idée de ce que sent une grenouille, lorsqu’on lui coupe un nerf ; il est même probable que jamais nous n’aurons la connaissance de ce qu’elle éprouve ; mais il me semble que la douleur perçue alors par la grenouille est très vague et très confuse. Comparés à l’homme dont l’intelligence est si lucide, les anirnaux inférieurs sont presque des automates dont la plupart des actes sont â demi involontaires : ce ne sont pas actes délibérés, mûrement rétléchis, mais impulsions irrésistibles dont ils ont impartaitement conscience. Ils vivent toujoqrs dans une sorte de rêve pu de demi-conscienc,e qui ex-