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frir des lapins, des grenouilles et des chiens ; mais il me semble que jamais, depuis que j’ai l’âge d’comme, je p’ai pris plaisir à faire souffrir un être vivant. Pour tout animal, même le plus
infime, j’éprouve quelque chose cf’analogue àji|a., pitié et à 1 1 sympathie, et j’ai le droit de le dire, car il n’y a pas de con-
432 l’iiommk et i/intelligence.
tradiction entre cette sympathie et l’expérimentation physiologique
Loin de développer la cruauté, la pratique de la physiologie tendrait plutôt à faire grandir en nous les sentiments d’humanité et de pitié :
Non ignara inali, luiseris succurrere disco.
Le médecin qui a vu de près les souffrances humaines, loin de s’être endurci, est devenu plus compatissant. De même les physiologistes, qui connaissent la douleur, sont pleins de pitié pour les êtres souffrants, et je ne crains pas de dire que nul d’entre eux ne se rendrait coupable de brutalité vis-à-vis d’un animal. Certes, ils immolent des chiens et des lapins, mais c’est pour un intérêt supérieur ; et, dans leurs expériences mêmes, ils se montrent cléments, essayant d’éviter à leurs victimes d’inutiles souffrances.
A dire vrai, si l’on veut se dégager de toute sentimentalité vaine, on arrive à cette conclusion que d’innombrables et d’inouies souffrances sont imposées par la nature aux êtres vivants. Sur toute la surface de la terre, à Bornéo comme en France, au Sahara comme en Laponie, partout, hommes et animaux souffrent. Dans la profondeur de toutes les mers, dans les flots de tous les fleuves, sur tous les rivages de tous les océans, dans toutes les forêts, dans toutes les plaines, partout, il y a souffrance et douleur. Il s’agit d’apporter quelque adoucissement à tant de maux, et ce résultat ne peut être atteint que par
(1) C’nst à contre-cœur que nous employons les vivisections dans un cou s public comme un moyen d’enseignement. Quand il s’agit d’une recherche scientifique, il faut la faire résolument et sans compter avec la douleur ; mais, quand il s’agit de démontrer à un auditoire quelconque un phénomène connu, il faut être très réservé dans l’emploi de moyens qui sont cruels.
LE RÜl DES ANIMAUX. 433
la science, la connaissance des lois de la vie. Qu’est-ce donc, pour un si grandiose résultat, que le gémissement confus des malheureux chiens que nous immolons de temps à autre? Vraiment nous avons le droit de sacrifier ces rares et innocentes victimes ; car, à un si faible prix, nous deviendrons les maîtres de la nature vivante ; nous aurons pénétré les lois de la vie, et nous pourrons soulager les infortunes de nos semblables.
C’est de temps immémorial que l’homme s’ost donné droit de vie et de mort sur les animaux. S’il l’a fait, ce n’est ni par caprice, ni par raisonnement ; c’est en raison d’une loi primordiale qui domine la nature. Avant que l’homme l’eût entrevue ou formulée, il l’appliquait déjà comme par instinct. Elle s’est imposée à nous avant que nous puissions la connaître ou la comprendre. Elle est, en effet, commune à tous les êtres vivants et dirige le sens de leur destinée. Cette loi universelle a été bien exposée pour la première fois par l’illustre Darwin, qui l’a appelée la lutte pour l’existence (struggle for life).
Nous allons essayer de donner une idée de cette grande condition de la vie universelle, et de l’appliquer à l’existence de l’homme.
Partout autour de nous, soit sur la surface de la terre, soit dans les océans, il existe par myriades des êtres vivants, plantes ou animaux. L’air contient en quantités innombrables des poussières vivantes, germes microscopiques, qui, s’ils sont semés sur un terrain favorable, sont aptes à fournir une innombrable série de générations. Que l’on prenne une goutte d’eau dans une rivière quelconque, et l’on pourra y déceler des germes. Qu’en un point d’un rivage, désert en apparence, on soulève une pierre.
l’homme et l’intelligence.
on trouvera toute une colonie d’êtres vivants qui jïrouillentsous cette pierre. Que l’on jette la drague à plus de quatre kilomètres de profondeur, en une région des abîmes de rOaîan, et la drague retirera, mélangée au sable, une toule d’organismes divers, grands ou petits. Dans une forêt, dans un champ sur une montagne, nulle place n’est dépourvue d’un brin d’herbe OU de mousse, et d’un petit insecte qui vit côte a côte avec lé végétal.
En un mot, quels que soient les endroits du globe terrestre vers lesquels se portent nos regards, partout nous voyons la vie se manifester, partout il y a des êtres vivants qui grandissent, se reproduisent et meurent.
Quel admirable spectacle que cette vie intense, partout ré-
pandue, nulle part absente, qui va des profondeurs de l’Océan jusqu’au sommet des glaciers ! Pour peu qü’ou arrête sa pensée
sur ce prodige, on se sentira saisi d’une sorte de religieux respect pour cette toute-puissante nature vivante, qui, sur la vaste
î ’t ti , , ‘ 1 ...
etendue de notre planète, s’étend universellement.
Ainsi partout les etres vivants sont accumulés les uûs auprès
des autres, se serrant de prés, se touchant de toutes parts, res-
pirant et se nourrissant l’un à côté de l’autre. 11 y a donc dès à
présent sur la terre une somme de vie, une quantité maximum
d’êtres vivants, qui ne peut plus guère être dépassée. Et tout fait - • ' * ... . . . . . ; .
penser qu’il en a été ainsi depuis des milliers de siècles. Depuis
des milliers de siècles les êtres vivants ont couvert ia terre et se sont disputé le sol, l’air, et l’eau de notre globe.
Cependant ces êtres tendent toujours à devenir plus nombreux. IN'on seulement ils vivent ét tentUhi k vivre,, mais sans cesse ils se reproduisent et tendent à. se reproduire. Constamment apparaissent des générations nouvelles,, etcliaqiie nouvelle génération devrait être plus riche en individus que la généra-
tion précédente. C’est là une condition générale, qui ne comporte pas d’exceptions. Les parents sont moins nombreux que les enfants. Par conséquent, le nombre des individus tend toujours à devenir de plus en plus considérable. Mais, comme la
somme de vie répandue sur la terre ne peut croître indéliniment, il s’ensuit qu’au fur et à mesure que les générations nouvelles apparaissent, elles doivent être en partie détruites.
Pour montrer les elfets de cette progression qui serait indélinie, si elle n’était arrêtée par des forces destructives, prenons pour exemple un des animaux les moins féconds, c’est-à-dire l’éléphant. Supposez aux deux premiers éléphants, un mâle et une femelle, une postérité d’un petit tous les trois ans. Admettons, comme cela est vraisemblable, que la vie moyenne des éléphants soit de cent ans, il s’ensuivra qu’en quatre-vingts ans le couple primitif aura eu vingt-sept petits. Diminuons ce
nombre, et supposons vingt éléphants issus de chaque couple pendant un intervalle d’un siècle. Si tous les petits vivent, chaque siècle verra le nombre des éléphants décupler.
Ainsi, aux débuts du premier siècle, il y aura deux éléphants, vingt à la fin de ce siècle, deux cents à la fin du second, etc., si
bien qu’au bout de dix siècles, à supposer que nulle maladie, nulle cause de destruction ou d’affaiblissement n’aient frappé ces animaux, le nombre des éléphants vivant sur la face de la terre s’élèverait à vingt milliards.
Cette démonstration s’appliquerait avec beaucoup plus de force aux espèces très fécondes, aux animaux qui, comme le lapin, ont annuellement trois portées de six à huit petits, aux poissons qui pondent chaque année plusieurs milliers d’œufs, à presque* toutes les plantes qui émettent une quantité considérable de graines.
Si tous les petits que peut produire un couple de morues ve-
43(5 l’IIO.MMI': KT L’iNTiaLIGENCE.
naient à se développer et à se reproduire à leur tour sans obstacle, au bout d’un siècle les mers ne seraient plus assez vastes pour contenir la totalité de ces êtres. Si tous les forains de blé que donne un épi venaient à germer et à se reproduire pendant cinquante générations, toute la surface de la terre serait couverte d’épis.
Cependant le nombre des animaux ou des plantes n’augmente pas indéfiniment. Il y a vingt siècles, la vie n’était pas moins développée qu’aujourd’hui. Le nombre des éléphants, des lapins, des poissons, des plantes qui vivent en ce moment sur la surface de la terre n’est pas supérieur à celui des éléphants, des lapins, des poissons et des plantes qui vivaient il y a vingt siècles sur cette même surface terrestre.
A vrai dire, le développement illimité d’une population animale quelconque n’est qu’une conception théorique. Bien des raisons, qu’on comprendra sans peine, s’opposent à ce que la progression indéfinie existe dans la réalité comme on suppose dans la théorie.
En elîet, ainsi que Malthus l’avait indiqué bien avant Darwin, les ressources alimentaires ne peuvent croître aussi rapidement que la population. Il s’ensuit que des individus semblables, accumulés en nombre croissant dans un espace limité, — et la terre n’est qu’un espace limité, — finiraient par mourir d’inanition.
Admettons, par exemple, l’existence d’un couple d’éléphants dans l’ile de Geylan. Cette magnifique contrée, presque aussi vaste «que la Grande-Bretagne, est d’une étonnante fertilité. Mais, si fertile qu’elle soit, les plantes qu’elle produit ne pourraient nourrir, je suppose, plus de vingt mille éléphants. Par conséquent, quatre siècles après l’arrivée du premier couple, le nombre maximum des éléphants qui peuvent vivre dans l’ile de
LE HOl DES ANIMAUX. 437
Ceylan sera atteint. Jamais il ne pourra être dépassé ; car les ressources alimentaires de l’ile ne sauraient croître en même temps que lenombre des animaux qui l’habitent. L’ile peut nourrir vin'ït mille éléphants : elle ne peut en nourrir un'plus grand nombre.
Malgré cette insuffisance du sol nourricier, les éléphants continueront à se reproduire, et alors, de toute nécessité, dans le siècle suivant, il y aura, sur les deux cent mille éléphants qui sont nés et devraient vivre, mort de cent quatre-vingt mille d’entre eux. Entre ces deux cent mille éléphants confinés dans un étroit espace, qui ne peut en nourrir que vingt mille, il va s’engager alors une véritable lutte pour l’existence. Les plus vigoureux, les plus agiles, les plus intelligents, survivront ; ceuxlà seuls en effet seront capables, soit de combattre vaillamment, soit de résister longtemps à la faim, soit de trouver une pâture difficile, soit de gravir des endroits escarpés, soit de défendre par la force ou la ruse le champ qu’ils habitent. Pour ne pas être écrasés ou affamés, il leur faudra se tenir constamment en éveil. Dans ces conditions, l’existence est une perpétuelle lutte. Les conséquences de cette lutte ont été admirablement exposées par Darwin . Ce sont les forts qui remportent la victoire et survivent ; ce sont les faibles qui sont vaincus et qui périssent.
n en est des plantes comme des animaux. Un champ où poussent des épis de blé, pressés les uns contre les autres, ne saurait en nourrir un plus grand nombre. Cependant si tous les grains de blés produits par ces épis venaient à germer, ils pourraient couvrir un champ d’une étendue cent fois plus grande. Il n’est donc parmi cent jeunes graines qu’une seule graine qui pourra se développer dans le même champ : les quatre-vingtdix-neuf autres sont condamnées à ne pas germer, ou à être Richet. — L’homme et l’intelligence. 28
438 l’homme et lWelligence,
atrophiées et étouffées quelque temps après 'leur jîermination.
Non seulement animaux et plantes luttent pour vivre contre les individus de même espèce; mais ils ont encore d’autres luttes à soutenir, souvent 'plus cruelles, contre des animaux et des plantes d’espèces différentes.
Une prairie, une forêt, une région quelconque du sol terrestre, ne peuvent contenir qu’un nombre déplantés ou d’arbres étroitement limité, et néanmoins le sol de cette prairie, ou de cette forêt, reçoit chaque année après la floraison un nombre immense de graines. Chaque année est un vaste ensemencement : chaque année assiste aussi à un colossal avortement. Chênes, ormes, hêtres, bouleaux, lierres, pins, mousses, champignons, tous ces êtres se disputent le sol nourricier de la forêt. Pour qu’une nouvelle graine grandisse, il faut qu’un vide se soit fait parmi les vieux arbres. Que l’un de ces arbres, touché par la vieillesse ou par la maladie, ou par une injure extérieure, vienne à succomber, cent graines nouvelles sont là, prêtes à prendre sa place au soleil et à la terre. Parmi ces graines, c’est la plus vivace qui l’emportera ; c’est celle qui pourra le mieux étouffer ses rivales; c’est celle qui résistera le mieux au froid, à la chaleur, à l’humidité, à la sécheresse, aux parasites, aux rongeurs, aux ennemis de toute sorte, concurrents dans la lutte pour l’existence, qui vont assaillir les arbres dans les forêts.
Dans l’air, dans l’Océan, dans les forêts, dans les montagnes, dans les plaines, partout, tous les êtres, terrestres ou marins, végétaux ou animaux, nous donnent le spectacle d’une lutte mutuelle qui s’exerce incessamment, sans trêve et sans merci. Les forts anéantissent les faibles ; les gros mangent les petits. Un éléphant, en marchant, écrase à chaque pas des milliers de fourmis ; un carnassier, pour grandir, dévore chaque jour quantité de proies vivantes. Les loups mangent les brebis: les brebis
LE IlOl DES ANIMAUX, 439
paissent l’herbe des champs : les parasites infestent l’organisme des loups, des brebis et des herbes. Et tous, loups, brebis, herbes, parasites, ne peuvent trouver leur vie et leur salut que dans la mort d’autres êtres. Si le loup n’égorgeait pas des brebis, il mourrait de faim. Si la brebis ne paissait pas l’iierbe, elle manquerait de nourriture. Si les parasites n’entraient pas dans l’estomac du loup ou de la brebis, ils ne se développeraient pas. Tous ces êtres tendent à vivre; mais ils ne vivent qu’à la condition de faire périr d’autres êtres. Le salut des uns est la mort des autres. Voilà pourquoi la vie est une lutte perpétuelle.
Parfois les poètes, errant le soir sur les bords de la mer, au milieu du calme majestueux de la nature, quand les Ilots viennent doucement s’éteindre sur le rivage, songent à l’harmonie universelle, et rêvent je ne sais quelle paternelle Providence qui veille sur ses enfants. Mais qu’ils prêtent l’oreille, et ils n’entendront ni hymne de reconnaissance, ni chant d’allégresse. Ce n’est pas un cri de joie qui, des Ilots azurés ou des profondes forêts, s’élève vers le ciel ; c’est un cri de détresse et de douleur. C’est le cri des vaincus. Luttes fratricides, combats acharnés, proies dévorées vivantes, carnages, massacres, douleurs, maladies, famines, morts sauvages, voilà ce (ju’on verrait si le regard pouvait pénétrer ce que cachent dans leur sein l’impassible océan ou la tranquille forêt. Chaque pierre abrite un essaim d’êtres vivants. Chaque pierre abrite aussi des luttes implacables. Tous les enfants de la nature s’acharnent l’un sur l’autre. Des milliers de soulfrances obscures se dissimulent sous l’herbe des prairies ou sous la roche du rivage.
De même, si quelque passant chemine dans une grande cité) alors que tout parait endormi, et (jue les hautes maisons ne semblent abriter que le sommeil, il pourra croire que ces masses
440 l’hommk et l’intelligence.
de pierre cachent le repos et la paix. Grande serait son erreur. S’il n’entend rien, c’est que les cris de la misère, de la douleur et de l’agonie ne viennent pas jusqu’à ses oreilles. Qu’importe ce silence apparent, s’il y a, derrière ce silence, des êtres qui souffrent et qui meurent I
Dans les grandes villes, comme sur les rivages de l’océan, le calme de la surface cache les innombrables désespoirs d’une lutte incessante, où il y a toujours des vainqueurs et des vaincus.
La lutte qui est perpétuellement engagée entre tous les êtres vivants est une lutte sans merci, et nulle pitié n’est réservée au vaincu. Si, des clameurs confuses que soulève dans l’univers ce conflit sans fin, quelque cri se dégage, c’est bien le fameux cri du vieux Brennus quand il jetait son épée dans les balances du Capitole : Vœ victis ! Malheur aux vaincus !
Malheur à ceux qui ne sont pas bien armés pour le combat ! Malheur à ceux qui sont imprudents ou faibles I De toutes parts l’ennemi est là, avec ses dents acérées ou ses puissantes mandibules, avec ses poisons subtils, ou ses piège.s pleins d’astuce. H ne faut pas tomber entre ses griffes, car il a faim, et il ne pardonnera pas.
Ainsi notre globe terrestre est un champ de bataille perpétuel et universel. Les êtres vivants luttent pour vivre ; s’ils ne luttaient pas, ils seraient promptement anéantis. De là une incessante transformation. Nous assistons chaque jour au miracle qui émerveillait le pasteur Aristée : du taureau mort se dégage un essaim d’abeilles. Et qu’importe, en effet, la mort d’un taureau, si d’autres êtres vivants lui succèdent sur la terre ?
Si l’on voulait prêter une volonté ou un but à la nature de toutes choses, on dirait qu’elle a peu de souci de la vie ou du bonheur de ses enfants. Pour elle les individus ne sont rien.
Leurs misères, leurs souffrances, leurs morts, n’ont aucune importance : la nature ne fait aucun effort pour leur épargner quelques douleurs. Sa seule préoccupation paraît être de perpétuer l’espèce ; elle veut assurer la vie, non des formes, mais des types. On peut la concevoir comme étant dans un perpétuel enfantement, adonnée à la seule tâche de conserver les espèces animales en sacrifiant les individus.
Il semble même que la nature mette une sorte de précipitation à faire disparaître les individus. Beaucoup d’animaux, et la plupart des plantes, ne vivent que le temps strictement nécessaire à la reproduction de l’espèce. L’épi de blé périt après qu’il a fructifié. Le papillon dépose ses œufs près d’un tronc d’arbre et meurt. Il a rempli son rôle, qui est de vivre et d’assurer la survie de son espèce. Les œufs qu’il a confiés à la terre vont se développer sans lui ; puis la génération nouvelle, accomplissant le même cycle, mourra à son tour, perpétuant par sa fécondité l’espèce à laquelle elle appartient. C’est ainsi que demeure toujours vraie la fameuse pensée de Lucrèce :
Et quasi cursores vitai laiiipada tradunt (1),
Si même on veut pénétrer plus avant dans les mystérieux desseins des forces qui nous régissent, on trouvera, je crois, que l’effort de la nature n’est pas tant d’assurer la perpétuité de l’espèce que de maintenir la perpétuité de la matière vivante. Bien des races ont disparu, bien des espèces se sont éteintes dont les vestiges fossilisés sont déposés dans les entrailles de la terre. A ces formes vivantes d’autres formes vivantes ont succédé, puis
(1) Celte pensée a été bien traduite par M™' Ackermann:
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle.
Se passent, en courant, le flambeau de Tamour.
Chacun rapidement prend 1a torche immortelle,
Et la rend à son tour.
442 i.’hommk kt i/intkli,igknce.
d’autres, puis d’autres encore. I^a vie est restée. Sur la terre il y a toujours des êtres vivants. Les individus, et même les espèces, ont passé, et, dans cette course hâtive vers un but que nous n’entrevoyons pas, et qui n’existe peut-être pas, la nature a tout sacrifié, individus et espèces, pour aboutir à ce grand fait: l’universalité de la vie sur la terre et dans les mers.
La lutte ardente qui règne incessamment entre tous les êtres produit un immense résultat. Les faibles périssent : les forts résistent; et comme à chaque génération ce sont les plus forts qui survivent, cette force, transmise par l’hérédité, va toujours en augmentant chez les générations nouvelles. Chaque génération est en progrès sur la génération qui l’a précédée. Si petit que soit ce progrès, il existe toujours, et comme il se perpétue indéfiniment, et comme la nature dispose de millions et de millions d’années, il s’ensuit une amélioration perpétuelle, un progrès ^ constant.
Si la nature a un but, voilà son but.
On peut dire qu’elle tend constamment à donner aux êtres vivants des formes et des organes de plus en plus parfaits. Oublions pour un moment l’hypothèse des créations brusques faites avec le néant. N’y a-t-il pas plus de grandeur dans cette hypothèse que l’œuvre de la nature, au lieu d’être achevée du premier coup, va sans cesse en se perfectionnant, qu’elle est en voie d’amélioration progressive ; que la matière vivante, disséminée sur la surface de la terre,'tend à acquérir des formes de plus en plus belles, des forces de plus en plus .'parfaites, un équilibre de plus en plus harmonieux ? Peut-on’imaginer une doctrine qui se concilie mieux que celle-là avec, l’hypothèse d’une bonté et d’une puissance divines? Un temps viendra, qui n’est pas loin, oîi l’église catholique, (pii a abandonné, dès que cela est devenu nécessaire, ses idées sur le inonvement du soleil
autour de la terre, ses idées aussi sur les sept jours de la création, abandonnera avec facilité ses idées sur les créations brusques. Les catholiques de la génération qui nous suit se rallieront franchement à cette magnifique théorie: une origine commune à toutes les espèces animales. Certes ils auront raison de céder. Quelle conception plus haute pourraient-ils avoir de la nature que cet éternel progrès et cette marche ascendante vers une perfection suprême?
Il ne s’agit pas assurément d’une perfection absolue. Les améliorations des formes ou des organismes ne sont que relatives. Il s’agit pour l’être de se conformer au milieu qui l’entoure, et, comme ces milieux sont très variables, il y a une diversité très grande dans la forme des organismes. La beauté, la force, la perfection, ne sont que relatives, dépendant de la nature du milieu dans lequel doivent vivre les êtres.
Il arrive souvent que les plus résistants ne sont pas ceux que la nature a doués d’une puissance musculaire énorme, ou d’une taille gigantesque. Dans la lutte pour Texistence, la victoire reste aux animaux qui peuvent le mieux ou se défendre ou se cacher ; à ceux qui ont l’organisme le plus endurci contre les maladies ; à ceux dont la fécondité est la plus puissante.
Arrêtons-nous un instant sur la fécondité des êtres, envisagée comme un des moyens de la lutte pour l’existence. Plus une génération est nombreuse, plus sa persistance est assurée. Supposons que la conservation d’une espèce animale] dépende seulement de cent individus. Ces individus peu nombreux seront, chacun de leur côté, exposés à d’innombrables chances de destruction. De toutes parts les ennemis vont tondre sur eux. Donc, l’espèce à laquelle ils appartiennent, et qu’ils sont seuls à représenter, courra de grands risques d’anéantissement, et il sera possible, et même probable, qu’elle sera bientôt totalement
l’homme et l’intelligence.
détruite. Mais, si, au contraire, cette espèce est représentée par cent millards d’individus, quelque grandes que soient les chances de destruction pour la plupart de ces individus, il en survivra toutoujours un certain nombre qui suffiront à assurer la perpétuité de l’espèce.
C’est ici que se manifeste une des plus admirables prévoyances de la nature. Les êtres les plus faibles sont ceux, dont la fécondité est la plus grande. Ceux qui n’ont pour se défendre ni force, ni intelligence, ni instinct, ceux-là sont d’une telle fécondité qu’il suffit à quelques individus d’échapper à la destruction pour qu’ils puissent rapidement, par leurs descendans, repeupler la terre.
Tel microbe, par exemple, végète avec une rapidité telle qu’un individu forme en une heure deux individus, fl y en a quatre à la seconde heure, et huit à la fin de la troisième. C’est à peu près quinze millions en vingt-quatre heures, et deux cent cinquante mille milliards au bout de quarante-huit heures. Il suffira donc de la survie d’un seul microbe, jeté sur un terrain favorable, pour qu’il produise en deux jours deux cent cinquante mille milliards d’individus. Voilà comment ces petits êtres, qui ont besoin pour vivre de circonstances toutes spéciales, peuvent triompher dans la lutte pour l’existence. Leur fécondité est telle que leur destruction totale, définitive, est presque impossible, puisque la survie de quelques individus permet la pi’ompte restauration de l’espèce.
A mesure'qu’on' remonte dans la série des êtres, on voit la fécondité diminuer. Mieux l’animal est armé pour la lutte, par sa taille ou son intelligence, moins il a de fécondité. C’est qu’en effet l’équilibre est nécessaire entre les moyens de lutte des différens êtres. Pour qu’ils vivent tous, pour qu’ils aient tous leur place au soleil et à la terre, il faut que certaines infériorités
soient compensées par certaines supériorités. C’est le plus ou moins de fécondité qui rétablit la balance ; de sorte qu’en dernière analyse, il y a équilibre entre tous les êtres vivans. La lutte se renouvelle incessamment à chaque génération, et les vaincus compensent leur faiblesse par leur prodigieuse fécondité.
Je ne puis ici entrer dans le détail de toutes les ressources dont la nature dispose, de tous les moyens qu’elle a mis en œuvre pour arriver à cette fin unique : la conservation de l’individu et la conservation de l’espèce. Avec chaque animal varient les moyens de lutte. L’étude de ces moyens de lutte serait donc, en quelque sorte, la zoologie tout entière. Cependant quelques exemples rendront mieux ma pensée.
Pour bien faire comprendre ce qu’il faut entendre par moyens de résistance et de lutte, je prierai le lecteur de faire avec moi, par la pensée, une petite excursion sur le rivage de la mer. Soulevons une pierre. De nombreux mollusques y sont solidement attachés. C’est pourquoi, quel que soit le danger qui le menace, l’animal ne peut s’y soustraire par la fuite ; en tout cas, il peut refermer sa coquille, qui lui offre une protection très suffisante. Si quelque agresseur vorace essaie de disjoindre les deux valves d’une moule, instinctivement l’animal referme ses deux valves avecune énergie extrême; et cette constriction va en (croissant à mesure que l’ennemi augmente son effort. Voici un crabe qui court obliquement sur le rivage. Quoiqu’il soit revêtu d’une solide cuirasse, hérissée de pointes et d’aspérités, il a encore deux énormes pinces qui lui servent aussi bien pour se détendre contre les attaques que pour attaquer à son tour. De plus, par un instinct irrésistible, il est porté, dès (ju’un danger le menace, à se blottir dans les trous et à se cacher dans les fentes. Lt alors il faut le mettre en pièces plutôt que de
446 f/mommk kt l’intp:lugrnck.
le décider à sortir de cet abri que son instinct lui dit être assuré. Rien n’est plus comique que de voir de petits crabes minuscules faire déjà comme leurs parents, courir obliquement sur le sable pour se cacher dans de tout petits trous en portant en avant leurs deux petites pinces. Voici aussi des annélides qui, au moindre bruit, s’enfoncent dans le sable mouvant, où elles deviennent invisibles et imprenables. Voici des coralliaires étroitement enfermés dans leur magnifique paroi de corail, si résistante qu’on ne saurait guère dire si ce sont des animaux ou des pierres. Voici des poissons qui nagent avec une rapidité extrême, de manière à être presque insaisissables. Et parmi ces poissons, quelle diversité dans la résistance ! Les uns ont une peau écailleuse, que les instruments, même très acérés, entament difficilement ; d’autres dégagent de l’électricité qui terrifie tout ce qui approche; d’autres sont venimeux; d’autres rampent sur le sol, et par leurs formes, comme par leurs couleurs, se confondent absolument avec les objets qui les entourent. Le poulpe est certainement un des animaux les mieux armés pour la lutte, il a de longs tentacules qui se portent au loin pour attirer les proies vivantes et les paralyser par une sorte de poison. Comme il n’a pas de carapace, mais une peau molle peu résistante, il échappe à ses ennemis par un artifice. Il verse un nuage d’encre, et peut ainsi, à la faveur de cette obscurité, se soustraire à toute poursuite.
Tous ces êtres, crustacés, mollusques, poissons, cherchent à se dévorer mutuellement. Tous ont faim et sont poussés par la faim à livrer incessamment combat. Ceux qui, au milieu de ce conflit perpétuel, seraient dépourvus de puissants moyens d’attaque ou de puissants moyens de défense, seraient bientôt
anéantis, eux et leur espèce, par de plus forts, tout aussi voraces qu’eux.
A quelques pas du rivafje, entrons dans la forêt. Nous verrons les mêmes harmonies se manifester chez les êtres terrestres que chez les êtres marins. Les araignées, pour atteindre les proies ailées, savent tisser des toiles. Quelques-unes sont armées d’un venin délétère ou possèdent des mandibules puissantes. Toutes savent se cacher dans les troncs d’arbres ou sous les feuilles, de manière à dissimuler complètement leur présence. Les coléoptères sont pourvus d’une carapace résistante, et volent très-rapidement. Les papillons, dont les brillantes couleurs attirent de loin la vue des oiseaux, leurs voraces ennemis, se dérobent aux poursuites par un vol capricieux, 'que l’oiseau, qui va droit comme une flèche, ne peut suivre dans ses méandres. D’autres insectes échappent par un vol extrêmement rapide.
Un grand nombre d’animaux terrestres et marins emploient un étrange mode de protection qu’on trouve souvent dans la nature. Par leurs formes et leurs couleurs ils tendent à se confondre avec les objets voisins. C’est ce qu’on a appelé le mimétisme. Telle chenille placée sur la branche de l’arbre qu’elle affectionne se confond si bien avec la feuille de cet arbre qu’il faut beaucoup d’attention pour la reconnaitre. Tel coléoptère ressemble à un brin de bois; telle sauterelle a tout à fait l’apparence d’une herbe. Chez les vertébrés aussi on retrouve ce mode curieux de protection. Le caméléon ressemble à un vieux tronc d’arbre ; le serpent ressemble à une branche. La couleur des plumes ou du poil des vertébrés supérieurs est celle du sol qu’ils habitent. Le pelage roux du lièvre a une teinte ifleniique à celle du sol dans lequel il est gîté. L’ours blanc vit au milieu des neiges.
On conçoit l’utilité de cette conformation. Il s’agit d’échapper aux recherches, aux poursuites de toute sorte, qui menacent
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chaque animal, et la meilleure défense est encore de se soustraire aux regards vigilans de l’ennemi et d’être confondu avec les objets avoisinans.
En somme, chez tous les animaux, les organes, par leurs formes et leurs fonctions, sont toujours ainsi disposés qu’ils concourent à assurer l’attaque ou la défense. Aucun caractère n’est inutile, et chaque fonction a son avantage. On peut dire que la diversité presque infinie des formes organiques dans la série des êtres est l’expression de la diversité des conditions d’existence. Mais sous cette étonnante variation se découvre une loi générale. 11 faut vivre, il faut attaquer et se défendre. Vivre, attaquer et se défendre, c’est lutter. Donc tous les organes, toutes les formes, toutes les fonctions, ne sont que des moyens de lutte.
Revenons maintenant à l’homme et aux moyens que la nature lui a donnés pour lutter contre les éléments inertes et les êtres vivans.
Évidemment, au point de vue de sa constitution physique, l’homme n’est pas le mieux partagé des êtres. Il est même dans des conditions tout à fait défavorables pour combattre le grand combat vital. Il n’est pas défendu contre les intempéries des saisons ou les rigueurs des climats par une fourrure épaisse. Sa peau nue et délicate ns le protège ni contre le froid ni contre la chaleur. Le froid surtout est son mortel ennemi. Pi’ivé de vêtemens, l’homme ne pourrait vivre que dans les contrées tropicales, là où la température ne descend jamais au-dessous de vingt degrés.
Sa vigueur musculaire n’est pas très-grande. Un singe de taille humaine est fort comme dix hommes. Sa rapidité à la course est médiocre, pour peu qu’on le compare aux animaux de
même taille, ou même à la plupart des mammifères. Il nage mal, et même, pour mal nager, a besoin d’un long exercice. Il n’est pas très-agile, et ne saurait grimper sur les arbres qu’avec une ridicule maladresse. La nature l’a fait frugivore, et, par conséquent, ne lui a pas donné de moyens d’attaque comparables à ceux des carnassiers. Contre les carnassiers il est dépourvu de tout moyen de défense, et il ne saurait efficacement lutter contre un fauve, même de petite taille, par exemple contre un chat sauvage.
Les sens de l’homme sont obtus, sauf le toucher, qui est probablement chez nous plus développé que chez la plupart des êtres. Mais combien notre vue est insuffisante, si on la compare à celle des oiseaux, par exemple, qui voient de si loin et avec une si étonnante précision les plus petits objets, ou à celle des nombreux animaux qui voient la nuit presque aussi bien que le jour I Notre ouïe et notre goût sont médiocres : nous n’avons qu’imparfaitement le discernement des poisons. Notre odorat surtout est très-grossier, et, sous le rapport de l'olfaction, nous sommes peut-être les moins bien doués de tous les mammifères.
Nul instinct ne nous protège. Notre fécondité est minime. L’enfant nouveau-né est d’une extrême faiblesse. Nous supportons mal la fatigue, la privation de sommeil et la faim. Notre organisme est facilement envahi par les parasites les plus divers. Toutes les maladies qui sévissent sur les animaux peuvent sévir sur nous ; et il est beaucoup d’autres maladies très-graves, qui nous atteignent cruellement, alors que les animaux leur sont tout à fait réfractaires.
En un mot, l’homme parait être, de tous les animaux terrestres, le moins bien armé pour la lutte : aussi tout ferait prévoir le prompt anéantissement de l’espèce humaine par les
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élémens et les êtres adverses, si elle ne possédait dans son intelliffence supérieure une force prodigieuse qui compense, et au-delà, son infirmité physique. Cette force a pu lui donner, dans la lutte pour l’existence, le triomphe définitif sur tous les animaux.
Les moyens de défense ou d’attaque que la nature lui a refusés, l’homme les a créés. Par son intelligence il a pu se donner des armes, des vêtemens, des habitations, se protéger contre la rigueur des saisons et des climats. Qu’importe que sa peau délicate ne le défende pas contre le froid, s’il trouve dans les plantes de quoi se tisser des vêtemens, dans les fourrures des animaux, de quoi suppléer à l’insuffisance de son tégument naturel ? Qu’importe qu’il ne puisse pas résister longtemps à la faim, s’il peut cultiver le sol, et par là s’assurer une subsistance certaine ?
Contre les fauves et les animaux nuisibles ses défenses naturelles sont faibles ; mais il s’est donné des armes qui sont si puissantes que nul animal n’est en sûreté. Le harpon va chercher la baleine au milieu des glaces polaires ; la balle explosible va tuer l’éléphant et le tigre dans leurs jungles. Les fusils, les pièges et les filets de toute sorte suppléent à la lenteur de notre course. En somme, il n’est pas d’animal assez rapide ou assez puissant pour résister à nos ruses ou à notre force.
Peut-être l’intelligence de l’homme n’aurait-elle pas suffi, -si une autre puissance n’était venue s’ajouter à celle-là. Cette puissance auxiliaire, c’est l’association. L’intelligence et l’association, voilà vraiment les deux grands moyens de lutte qui ont permis à l’homme d’établir sa puissance. Les documents historiques et préhistoriques nous montrent que l’homme n’a jamais vécu isolément. 11 y a toujours eu des sociétés humaines. Isolé, l'individu humain eût sans doute été anéanti par des
animaux, plus forts, plus agiles, plus féconds, mieux armés pour la lutte ; tandis que, réuni à ses semblables, il a centuplé sa force. Ce sont les sociétés humaines plutôt que l’homme qui ont fait le triomphe de l’humanité dans la nature.
Le développement admirable de la civilisation moderne nous donne le spectacle imposant de notre victoire définitive et complète. Aujourd’hui il y a près de deux milliards d’êtres humains qui couvrent l’étendue de la surface terrestre, et qui ont asservi la nature. Ce n’est guère qu’aux régions glacées du pôle que l’homme n’ait pas pénétré. Partout ailleurs il s’est établi en maître et en conquérant.
Si l’homme n’a pas détruit les animaux féroces et nuisibles, au moins il les refoule de plus en plus dans les forêts ouïes déserts. Le nombre des lions, des tigres, des panthères, va en diminuant chaque jour, et il est permis de supposer que, dans deux ou trois siècles, c’est à peine s’il existera assez de ces fauves pour faire l’ornement des ménageries ou des cirques. Les loups, les chacals, les hyènes, les oiseaux de proie, se retirent devant la civilisation. Il en est de même pour beaucoup d’autres animaux sauvages, dont le nombre diminue avec une étonnante rapidité. Les buffles, les éléphants, les girafes, les antilopes, les onagres, les autruches, les singes, n’existent plus guère que dans les régions où l’homme civilisé n’a pas encore pénétré. Mais que l’Afrique soit arrachée à la barbarie, tâche magnifique, tà laquelle sera vouée, nous l’espérons, la France du xx“ siècle, et nous verrons la plupart de ces espèces sauvages diminuer de nombre et disparaître.
Non-seulement l’homme chasse et détruit les animaux nuisibles, mais il a asservi plusieurs espèces vivantes de manière à en faire des instruments de sa puissance. A mesure que les ani-^ maux sauvages diminuent, les animaux domestiques, dont la
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reproduction et l’alimentation sont réglées par l’homme, augmentent rapidement de nombre. Nous transformons par notre industrie la teneur du globe en espèces vivantes, puisque nous détruisons celles-là qui nous sont nuisibles, et que nous développons celles-ci qui nous servent. Les hommes se sont par. tout tellement multipliés qu'il leur serait absolument impossible, comme il y a quelques siècles, de vivre des produits de la chasse. Ce serait là une ressource tout à fait insuffisante, et je ne sais si le gibier de toute la France pourrait nourrir pendant deux fois vingt-quatre heures la population parisienne. Aujourd’hui notre alimentation n’est plus subordonnée au hasard : elle est le résultat d’une longue et patiente culture. Moutons, bœufs, porcs, poules, tous ces animaux, primitivement sauvages, sont devenus nos esclaves, et nous donnent une subsistance assurée. Nous avons même pu régler la reproduction des animaux marins et des poissons dans les fleuves. Partout nos ressources nutritives sont le fruit de notre génie industrieux. Quant au chien, au cheval, à l’àne, ils sont nos auxiliaires indispensables, et nous n’avons pas de plus puissants secours.
Ce que nous avons fait avec les animaux, nous l’avons fait aussi avec les plantes. Les forêts ont été défrichées (et même avec trop d’ardeur) les landes incultes ont été ensemencées ; le blé, l’avoine, la vigne, la pomme de terre, le coton, le café, le thé, et bien d’autres plantes utiles, grâce aux soins de l’homme, couvrent maintenant Fécorce terrestre. Chaque jour on voit se rétrécir l’étendue des régions stériles non cultivées par l’homme et inutiles pour lui. Ce siècle n’a-t-il pas assisté à l’immense conquête de l’Amérique du Nord par la civilisation et l'agriculture ? Qui sait ce que verront les siècles à venir ? Qui sait si la terre pourra suffire, par sa fécondité, à la progression effrayante du nombre des êtres humains ? A vrai dire, il s’agit là
d’un avenir trop lointain pour qu’il soit sage d’en prendre beaucoup de souci.
S’il fallait mettre une ombre à ce tableau, nous dirions que nous ne sommes pas des maitres aussi puissans qu’il parait au premier abord. Les parasites qui pénètrent dans le corps des animaux n’ont pas encore pu être efficacement combattus. Toute notre puissance vient se heurter devant ces êtres microscopi({ues ([ui sèment la mort au milieu des agglomérations d’hommes. Jusqu’ici nos efforts à les anéantir sont demeurés presque inutiles. 11 nous est plus facile de triompher des fauves les plus redoutables que de détruire les microbes du choléra, de la peste, du typhus. C’est à la destruction de ces êtres funestes qu’il faut nous acharner.
Mais laissons cela; la science a fait récemment de tels progrès dans ce domaine qu’il est permis d’espérer.
Quoi qu’il en soit, on peut dire que, dès maintenant, l’homme, par son intelligence, a su dompter non-seulement les animaux, mais encore les forces de la nature. Il a pu connaître les lois des choses, trouver, dans les éléments bruts qui l’entourent, des instrumens de puissance, extraire des entrailles de la terre le fer et la houille, et se servir du fer et de la houille pour se donner des armes et des alimens. Il a pu étudier les lois cosmiques, physiques et chimiques, prendre les forces naturelles, l’électricité, la lumière, le feu, et en faire ses agens dociles.
Les animaux sont impuissans à rnodilier le milieu qui les entoure. Ils n’agissent pas sur les choses : ils vivent dans la nature comme sur une scène réglée d’avance, à laquelle il leur est interdit de modifier quoi que ce soit. Au contraire, l’homme transforme la nature et l’améliore pour son propre usage. Il perce |{(CiiET. — L’homme cl V inteUirjenre.
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des isthmes, réunit des mers, creuse des montagnes, fait jaillir l’eau des entrailles de la terre. Il met aux continens une ceinture de fer qui réunit les régions les plus éloignées. Il prfflid la foudre du ciel, il prend le sel de la mer, il prend la chaleur du soleil, il prend la force des cours d’eau ; il s’empare de cette puissance qui parait insaisissable, le vent, pour enfler les voiles de son navire ou faire tourner les ailes de son moulin. Roi des êtres vivans, l’homme a réussi à être encore le roi des forces na,turelles.
Quoi qu’il advienne de l’avenir, — et nul ne peut savoir quelles magnifiques découvertes sont réservées aux générations qui suivent, — l’homme peut, d’ores et déjà, être fier de son œuvre. Cet animal de corps chétif est devenu le roi des animaux. Par son intelligence il a conquis sa place à la tête de la nature vivante. C’est ainsi seulement qu’on peut dire de lui qu’il est le roi des animaux. Il est le roi des animaux, mais c’est un animal roi. Il n’y a pas un règne humain : il y a le règne de l’homme.
Sous peine de déchéance, il faut grandir encore. L’intelligence et l’association ont été les moyens de lutte ; il faut développer ces deux forces puissantes. Pour l’intelligence, il faut nous élever de plus en plus à la connaissance des lois et des choses. Quant à l’association, il faut renoncer aux luttes impies entre humains qui ont ensanglanté la terre et retardé la civilisation. Que les forces humaines tendent à dompter les choses et les êtres et non à détruire les homme i
NOTES ET APPENDICE
NOTES ET APPENDICE