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I. Les variations de la sensibilité d la douleur

Ce qui peut prouver que la sensibilité à la douleur varie beaucoup chez les divers individus, c’est que l’excitabilité réflexe est très variable. On ne peut guère apprécier et doser la sensibilité à la douleur, tandis qu’on peut assez bien apprécier et doser l’excitabilité réflexe qui se traduit par un mouvement extérieur.

Ainsi le réflexe, dit rotulien, obtenu par la percussion du tendon rotnlien, varie beaucoup, quant à la rapidité et à la force, suivant les individus.

Il en est de même du réflexe du clignement, provoqué par un bruit soudain. Je me souviens qu’à l’Exposition universelle de 1878, il y avait dans la galerie des machines un énorme marteau tombant d’une grande hauteur avec un bruit retentissant. Chaque fois qu’il vibrait ainsi, les assistants fermaient les yeux; mais ce clignement n’était ni aussi rapide, ni aussi fort pour les divers individus ; il y avait pour chacun de notables différences. Quelques personnes, moins excitables, fermaient à peine les paupières.

Nul doute que pour la douleur des différences n’existent, tout aussi grandes, sinon plus grandes, entre les individus.

Il faudrait être bien mauvais observateur pour supposer que les animaux sont capables de souffrir autant que nous.

Telle blessure qui anéantirait toute force du soldat le plus vaillant, permet à un loup, à un sanglier, à un lièvre, de fournir une longue course, et d’échapper à une poursuite acharnée.

Chez les animaux inférieurs, combien la résistance n’est-elle pas plus grande encore ? Ne parlons pas des grenouilles ; mais seulement des animaux dont la taille se peut comparer à la taille de l’homme. Un requin est ouvert ; on enlève son cœur et ses viscères, et, pendant plusieurs heures, l’animal privé de cœur, de sang, et d’entrailles, se débat, essaye de mordre, et témoigne d’une force prodigieuse. Avec des crocodiles privés de cœur on a vu la môme défense durer vingtquatre heures. Qui n’a observé des papillons cloués sur le liège, et vivant plus de deux jours. Eh bienl vraiment! quel est l’être humain qui pourrait supporter aussi longtemps, non le traumatisme, mais la douleur de ce traumatisme ?

i.’noM.MH Kï l’intelligence.

Chez nous autres hommes, les différentes parties de l’être sont réunies entre elles par des liens étroits; de sorte que la lésion d’une partie retentit immédiatement sur tout l’organisme.

En d’autres termesle système nerveux est très développé chez l’homme; car le consensus èt la dépendance réciproque des parties ne peuvent être établis que par le système nerveux. Là où il y a un système nerveux puissant, tous les appareils, tous les organes sont étroitement unis, et reliés les uns aux autres.

Il y a certes de grands avantages assurés à l’être dont le système nerveux est très développé ; mais il y a aussi à cette puissance du système nerveux un grave inconvénient ; c’est que la lésion d’un organe éloigné retentit toujours, et très fortement, sur le centre. Un animal inférieur peut vivre plusieurs jours avec des lésions graves, alors qu’avec les mêmes lésions un homme ne pourrait pas vivre une minute.

Tel traumatisme qui serait pour l’homme une douleur intolérable, est à peine une gêne pour certains animaux. De même un grossier mécanisme d’horlogerie peut impunément subir bien des injures, alors qu’un mécanisme plus parfait se détraque quand il est offensé par une minime altération.

D’ailleurs, depuis que j’ai formulé cette proposition que la doukur est une fonction intellectuelle, tous les psychologues et les physiologistes l’ont acceptée.

C’est, je crois, une vérité très simple, et presque évidente par ellemême. Il n’y en a pas moins quelque intérêt à l’établir ; car, à mesure que l’intelligence de l’homme ira en grandissant, sa capacité pour la souffrance sera de plus en plus grande. Peut-être n’est-il pas à désirer que notre intelligence croisse indéfiniment, car la douleur et le malheur suivront.

IL Les effets jihysiques de la douleur.

Un savant italien, connu par d’excellents travaux de psychologie et d’anthropologie, M. Paolo Mantegazza, après avoir étudié la physiologie du plaisir (i), a publié un ouvrage important sur la physiologie de la douleur (2).

La première partie du livre de M. Mantegazza est consacrée à l'histoire physiologique des effets de la douleur sur les divers organes et sur les différentes fonctions de l’organisme. Ces recherches de physiologie expérimentale sont fort intéressantes.

(0 Fisiologia de.l piacerc, 7'* cdil.. Milan, 1877.

(2) Fisiologia del dolorc, 2® cdil. Firenzr, 1880.

NOTES ET APPENDICE

Si l’on excite, en pinçant la peau ou en électrisant les troncs nerveux, la sensibilité d’un lapin, d’un chien, d’un cochon d’Inde, de manière fl lui faire éprouver de la douleur, on verra survenir différents phénomènes.

1® La température diminue. Chez le lapin, cette diminution a été de 0®,68 Îi2'>,48 ; en moyenne de 1®,27. Cet abaissement se fait sur-lechamp ; mais il n’atteint son maximum que dix fi vingt minutes après que la douleur a cessé. L’abaissement de température peut durer une heure et demie, et même plus. Il est probable, ainsi que l’admet M. Mantegazza, que cette diminution de température tient à, une contraction des vaisseaux sanguins de la périphérie. M. Heidenhain, reprenant la question à un autre point de vue que M. Mantegazza, a vérifié le même fait, et démontré que l’excitation d’un nerf sensitif diminue la température de 0.2 par minute, en moyenne, et jusqu’à une certaine limite.

2® La douleur agit aussi sur les mouvements du cœur. Elle peut, lorsqu’elle est intense, ralentir le cœur au point de produire la syncope. En général la douleur diminue la fréquence des pulsations cardiaques. Chez les grenouilles, en électrisant fortement un nerf sensitif, on ralentit le rythme du cœur. Ce ralentissement s’observe aussi lorsque l’encéphale est enlevé. Chez le lapin, le rat, la poule, les excitations douloureuses ont le même effet, et on peut mesurer avec une très grande précision l’intensité de la douleur par la diminution de fréquence des contractions cardiaques. Chez les animaux rendus insensibles par les anesthésiques, l’excitation des nerfs sensitifs ne retentit plus sur le cœur. La section de la moelle abolit complètement l’influence qu’exerce, sur le cœur, l’excitation des nerfs sensitifs périphériques; ce qui permet de conclure que l’excitation chemine vers les centres nerveux supérieurs en passant par la moelle, et non par le grand sympathique. Chez l’homme, quoiqu’il y ait quelquefois diminution, quelquefois augmentation de fréquence dans les mouvements du cœur, il y a toujours, sous l’influence d’une forte douleur, une modification du rythme cardiaque et un changement dans la forme du pouls, changement appréciable au spbygmographe, et dû, selon toute vraisemblance, à l’augmentation de la pression du sang dans les artères.

3® La douleur augmente la 'fréquence des mouvements respiratoires. Cependant, par exception, on observe des phénomènes d’arrêt ; il arrive môme quelquefois qu’une vive douleur supprime et arrête les mouvements respiratoires. Très souvent le rythme devient irrégulier, les mouvements étant tantôt rapides, tantôt lents, et les inspirations successivement courtes et profondes. L’influence de la douleur sur la respiration est d’ailleurs plus fugace que sur le cœur. Il y a aussi une diminution notable dans la quantité d’acide carbonique exhalé, ce qui

i/iiOM.MK i:t i.’intklligknce.

'lüo

pcarait dû, moins à un changement de rythme qu'à un ralentissement réel des comhustions interstitielles.

4» La douleur diminue l’appétit, ralentit la digestion stomacale, la trouble môme au point de provoquer des vomissements et de la diarrhée. Elle agit sur la nutrition générale d’une manière fâcheuse, et finit par amener une extrême débilité de l’animal. Elle arrête les sécrétions, lorsqu’elle est très intense, et, lorsqu’elle est plus faible, les ralentit.

Telles sont, résumées aussi brièvement que possible, les conclusions des expériences de M. Mantegazza. L’exactitude des faits est indiscutable ; car les expériences ont été faites avec le plus grand soin ; elles sont très nombreuses, très bien conduites, et il faut sans résen'e les accepter. Mais l’interprétation, à mon sens, ne paraît pas être hors de toute contestation.

Nous pouvons regarder comme certain que l’excitation forte, douloureuse, d’un nerf sensitif, ralentit le cœur, accélère la respiration, diminue la température. Mais ces phénomènes sont-ils dus à la douleur même ? Qu’arrive-t-il en effet lorsqu’un nerf sensitif est excité fortement, le nerf sciatique par exemple? L’excitation se transmet à la moelle, puis, cheminant dans la moelle, atteint les centres nerveux où la douleur est perçue. Le ralentissement du cœur, l’accélération des mouvements respiratoires, la diminution de la température peuvent donc être dûs, soit à l’excitation de la moelle, soit à l’excitation des centres nerveux supérieurs où siège la douleur. La question se pose ainsi. Lorsque le cœur se ralentit après l’excitation du nerf sciatique, le ralentissement est-il dû à ce que la moelle excitée excite le pneumogastrique, modérateur du cœur? ou à ce que la douleur perçue dans les centres nerveux excite elle-même directement le pneumo-gastrique ? La douleur, au lieu d’être la cause du ralentissement du cœur, n’estelle pas produite par la cause môme qui ralentit le cœur, à savoir l’excitation de la moelle?

Pour répondre à cette question, il n’y a qu’une seule expérience possible : c’est la suivante. On constate que l’excitation du nerf sciatique, sur une grenouille intacte, ralentit le cœur. Ensuite, on enlève l’encéphale, lequel est évidemment le siège de la douleur. Est-ce qu’alors l’excitation du nerf sciatique produira quelque effet sur le l'ythme cardiaque ?

Or cette expérience a été faite par M. Mantegazza lui-même (16 a, 17 a, p. 53, 54), et il a constaté que, sur des grenouilles privées de cerveau, l’excitation du nerf sciatique produit encore le ralentissement du cœur. On ne peut, dans ce cas, invoquer comme cause de ce phénomène la perception d’une sensation douloureuse dans l’encéphale, puisque l’encéphale — et avec lui la douleur — a été supprimé. Il est

NOTES ET APPENDICE

donc probable que la contraction des vaisseaux de la périphérie (excitation des vaso-constricteurs) et le ralentissement du cœur (excitation du nerf pneumogastrique) sont des phénomènes dus à l’excitation médullaire, des actions réflexes, et non des phénomènes dus à l’excitation du cerveau douloureusement ébranlé.

L’action des anesthésiques ne peut guère servir à élucider cette question, attendu que les anesthésique.s, à faible dose, suppriment, non pas la douleur proprement dite, mais le retentissement prolongé de la douleur. D’ailleurs, à faible dose, ils ne suppriment pas plus l’action réflexe que la douleur, de sorte qu’on peut constater encore, chez des individus légèrement anesthésiés, le ralentissement du cœur, la contraction des vaisseaux de la périphérie, à la suite d’excitations sensitives douloureuses. Si l’on emploie des doses plus fortes, de manière à supprimer la douleur, on supprime aussi, ou du moins on diminue beaucoup l’action réflexe. Ainsi que cela est démontré par d’innombrables expériences , ces anesthésiques agissent sur la substance grise de la moelle , presque aussi bien que sur la substance grise de l’encéphale, de sorte que ce qui abolit la douleur abolit aussi I action réflexe. Eignre 1. — Schéma des actions réflexes car-

Un seul fait paraît confirma- diaques provo(inées par la douleur. — D centres

Uf de l-hypothtee de M. Menle- Sr

gazza : c’est qu’une douleur commune). A Voies nerveuses entre le centre

morale, alors qu’il n’y a pas encéphalique et le bulbe. N Bulbe et noyau

. . 1 ^ . d origine du pneumogastruiuo. P Pneumogas-

d excitation de la sensibilité trk|uo. C Nerfs sensitifs allant au noyau du des nerfs rachidiens, produit pneumogastrique.

un ralentissement du cœur^ — quelquefois môme la syncope — et en même temps une contraction des vaisseaux cutanés de la périphérie, contraction qui apparaît par la pèleur des téguments et l’abaissement de la température de la peau. Ainsi voilà la douleur morale et

l’homme et l’intellioence.

la douleur physique qui aboutissent l’une et l’autre à ce même résultat. Ce résultat, c’est l’excitation du bulbe et de la moelle, excitation qui amène le ralentissement du cœur.

Mais, pour bien faire comprendre ces phénomènes, un schéma est peut-être nécessaire. Soient D les centres nerveux où est perçue la douleur ; S le nerf sciatique ; N le noyau du pneumogastrique (ou plutôt du spinal) qui est le modérateur du cœur : P ce nerf modérateur.

Supposons une excitatien fortedu nerf sensitif S; par suite delà diffusion de cette excitation dans la moelle, elle ira gagner, d’une part les centres nerveux D (il y aura alors sensation douloureuse), d’autre part le noyau de substance grise qui est le centre d’origine du pneumogastrique ; en sorte que cette excitation du nerf sensitif sera douloureuse d’une part, et d’autre part ralentira le cœur par suite de l’action réflexe dont le noyau N sera le siège.

Dans certains cas, quand il y aura une douleur morale, alors qu’aucune excitation forte, physique, des nerfs sensitifs ne pourra être invoquée comme cause, il y aura ralentissement du cœur par suite de l’excitation transmise au noyau N par les centres nerveux D.

Mais s’ensuit-il pour cela que toujours l’excitation de N soit la conséquence de l’excitation de D ? En aucune manière. La voie directe SON est plus simple que la voie indirecte SEDAN. Il est donc plus vraisemblable que, dans la plupart des cas, si une excitation forte produit à la fois de la douleur et le ralentissement du cœur, c’est cette excitation, et non la douleur, qui ralentit le c<Bur.

Certes ce problème de physiologie psychique est intéressant ; mais il est un peu subtil peut-être. Qu’importe en effet qu’il y ait, soit action directe de la douleur elle-même sur le cœur, soit action de l’excitation douloureuse sur le cœur? Le fait reste le même, k savoir que la douleur peut être mesurée jusqu’à un certain point par le ralentissement du cœur. On peut donc accepter absolument sur ce point l’opinion de M. Mantegazza, que' toute excitation douloureuse relentit sur l’organisme. Ce retentissement est une excitation, excitation du bulbe qui arrête le cœur, accélère la respiration, fait contracter les petits vaisseaux, suspend la sécrétion gastrique, fait contracter l’iris, etc.

Cependant, si l’excitation est plus forte, et si certaines conditions encore mal connues sont réalisées, il y a, non plus excitation de la moelle, mais suspension de son action. C’est un de ces phénomènes d’arrêt, d’inhibition, sur lesquels M. Brown-Séquard et d’autres physiologistes entreprennent depuis longtemps de patientes recherches. En somme, on peut,avec M. Mantegazza, reconnaître cette loi fondamentale:

Les excitations doulonremes, en agissant sur la moelle épinière, ralentissent le cœur, accélèrent la respiration, et diminuent la température périphérique.

NOTKS KT APPIÎNDIGR.

Quant à la cause de la douleur, M. Mantegazza l’étudie peu. On me permettra cependant une courte observation à ce propos. M. Mantegazza n’accepte pas cette opinion que j’avais émise, ii savoir que la douleur est le résultat de l’excitation forte d’un nerf sensitif. Il est certain que cette conclusion ne doit être adoptée que pour la douleur physique. La douleur morale, en effet, peut être provoquée par une excitation extrêmement faible, et en apparence indifférente, de sorte que ma conclusion sur la cause de la douleur ne s’applique qu’à la douleur physique.

En second lieu, il faut admettre qu’il y a certaines hyperesthésies, soit de la moelle, soit des centres nerveux, soit des nerfs conducteurs, qui transforment une excitation faible en excitation forte.

Avec cette double réserve, je crois que M. Mantegazza acceptera cette proposition que toute excitation très forte d’un nerf sensitif, l’organisme étant sain, produira de la douleur.

Dans la seconde partie de son livre, M. Mantegazza étudie les différentes variétés de douleurs, et il les classe ainsi :

Douleurs traumatiques. Exemple ; une brûlure.

Douleurs spontanées, pathologiques. Ex. un rhumatisme, une névralgie.

Douleurs spécifiques des sens. Ex. le dégoût, un son discordant, une odeur fétide.

Douleurs spécifiques des forces végétatives. Ex. la soif, la faim, l’amour.

Douleurs du sentiment (tantôt égoïstes, tantôt rapportées à la douleur d’autrui).

Douleurs intellectuelles.

Nous ne nous étendrons pas sur cette classification, évidemment artificielle, mais dans le détail de laquelle M. Mantegazza a disséminé beaucoup de remarques utiles.

La troisième partie est consacrée à l’expression de la douleur. Bell, Darwin, Gratiolet, Duchenne (de Boulogne), qui ont étudié cette importante question, nous ont fait connaître un certain nombre de faits, et M. Mantegazza y ajoute ceux que ses observations et ses expériences lui ont appris. Il est impossible d’en donner un résumé ; on ne peut que conseiller de lire ces pages ingénieuses, où les chefsd’œuvre de l’art ancien et moderne sont mis à profit avec sagacité pour l’élude des mouvements volontaires ou involontaires que provoque la douleur.

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