III. La cause de la douleur
Il n’y a pas de définition possible de la douleur, ou plutôt la définition serait le mot lui-même ; Perception consciente d’une sensation désagréable
46't l/lIOMMR KT L’INTELUGKNCK.
est une lourde périphrase qui ne signifie ni plus ni moins que douleur.
Comme on l’a vu, si l’on a eu la patience de lire les pages précédentes, nous avons essayé de démontrer la loi suivante. « La douleur est une vibration forte et prolongée des centres nerveux conscients, qui résulte d’une excitation périphérique forte, et par conséquent d’un brusque changement d’état dans les centres nerveux conscients. >
C’est qu’en effet il y a dans les centres nerveux encéphaliques un certain état qui ne peut être troublé ou modifié, sans entraîner dans la conscience une modification quelconque. Si ce changement d’état est brusque ou fort, il y a douleur.
De là cette conséquence que l’être est, par la douleur, averti qu’il doit maintenir ses organes dans un certain état normal. Si cet état normal est modifié, il y a douleur, c’est-à-dire avertissement de l’être qui souffre, et nécessité d’apporter un remède au trouble de ses organes
M. Mantegazza (1) ne croit pas que la douleur puisse être ainsi définie ; et il m’oppose à cet effet certains exemples de sensation extrêmement forte qui devraient produire de la douleur, et qui au contraire produisent du plaisir. Notamment chez certains hommes, pervertis jusque à l’aliénation mentale, telle excitation traumatique des organes génitaux produit une sensation voluptueuse, excite l’érection et l’éjaculation ; alors que chez presque tous les’individus ce traumatisme (incision avec un scalpel, dilacération avec des ciseaux, introduction dans l’urèthre de corps volumineux) produit une douleur très vive.
Il ne me paraît pas qu’on puisse conclure de ces anomalies. On a cité deux ou trois individus chez qui les ondes sonores provoquent des sensations lumineuses. Allons-nous en conclure que la vue se fait par l’oreille ? Si l’incision du pénis est voluptueuse chez certains aliénés, en conclurons-nous que l’incision du pénis est une sensation agréable ? Savons-nous quelles profondes modifications fait dans l’état du système nerveux l’aliénation ou l’érotisme ? Qui sait si, chez ces malheureux, il n’y a pas une telle anesthésie que la dilacération des tissus soit sentie comme un simple chatouillement, et non comme une cruelle blessure de certains troncs nerveux ?
Donc, si nous laissons de côté ces cas exceptionnels et étranges, nous pouvons conclure : d’abord que toute excitation violente produit de la douleur, et ensuite qu’il n’y a douleur que si le système nerveux est violemment excité.
« Une excitation forte est douloureuse ; les centres nerveux en ont conscience ; et l’être cherche à se soustraire d cette excitation qui offense son organisme. »
(1) Loc, cil., p. 198.
NOTES ET APPENDICE 465
Voilà, je crois, comment on pourrait résumer cette étude sur la douleur.
On arriverait presque par la voie de la physiologie à cette conclusion que les métaphysiciens ont formulée depuis longtemps.
• Ce qui est douloureux est ce qui nuit d l’organisme, etréciproquemeni ce qui nuit d l’organisme est douloureux.
Dans l’étude qui suit, et qui a trait aux sensations de dégoût, on verra que cette relation entre la nocivité et la douleur peut se démontrer, pour une douleur spéciale, celle du dégoût.
IV — Conducteurs de la douleur.
M. Brown-Séquard a autrefois émis cette opinion, que la douleur était conduite aux centres par des nerfs spéciaux : cependant, pour beaucoup de raisons, cette opinion est inadmissible. Un nerf sensitif quelconque, si petit qu’il soit, est toujours excitable, et son excitation provoque toujours de la douleur. Ce qui fait qu’un nerf produit de la douleur, ou telle ou telle sensation, c’est qu’il est en rapport avec tel ou tel centre de perception.
De là cette conclusion que toute vibration forte d’un nerf centripète va provoquer la vibration du centre conscient où réside la douleur, et par conséquent va déterminer de la douleur.
L’expérience prouve qu’il en est ainsi ; puisque il n’est pas dans l’organisme de région qui puisse être pincée, brûlée, ou dilacérée, sans qu’il s’ensuive de la douleur.
Nous pouvons concevoir au dessus de l’axe central de la substance grise axile encéphale médullaire, un centre nerveux,où siège la conscience. L’ébranlement trop intense de ce centre nerveux fera la douleur.
Sauf les cas de maladie ou d’intoxication, je défie qu’on cite des cas où un nerf est fortement excité, sans qu’il y ait sensation douloureuse.
On me pardonnera peut-être d’insister sur cette hypothèse ; mais je crois l’avoir défendue par assez de preuves, et de preuves concluantes, pour avoir le droit de la soutenir énergiquement.
V. Analogie de la vibration nerveuse et de la vibration musculaire.
On voit que dans cette étude, qui date de 1877, j’avais comparé le tissu musculaire et le tissu cérébral, tous deux irritables, tous deux répondant à l’excitation par une manifestation d’activité ; contraction pour le muscle, pensée (ou douleur) pour le tissu cérébral.
4b6 l’homme et l’intelligence.
Depuis cette époque j’ai pu donner une démonstration plus rigoureuse de cette analogie.
Si en effet on étudie de près la loi des excitations successives appliquées à un muscle, on constate, en se plaçant dans certaines conditions physiologiques spéciales, que les secousses musculaires deviennent de plus en plus hautes, pour atteindre finalement une hauteur considérable.
Supposons qu’il s’agisse d’une vibration cérébrale au lieu d’une se- ; cousse musculaire, si chaque vibration cérébrale devient de plus en i plus forte après chaque excitation, la douleur ne sera pas provoquée s par la première excitation, insuffisante, mais par les suivantes, qui seules seront aptes h déterminer une vibration cérébrale assez intense pour qu’il y ait douleur.
Figure 2. — Excitabilité croissante du tissu musculaire. — M Courbe myographigoe.
S Signaux électriques. On vuit que la première excitation électrique, quoique étant égale aux trois autres, n’a provoqué qu’une contraction très faible. An fur et à mesure qu’agissent les excitations d’intensité égale, elles déterminent des secousses de plus en plus fortes. On peut assimiler ces secousses à des vibrations nerveuses, de plus en plus douloureuses.
Ainsi, dans la figure ci -jointe, qui représente des vibrations musculaires, supposons qu’il s’agisse de vibrations cérébrales, et admettons qu’il n’y ait douleur que si la vibration cérébrale a été très- forte. La première vibration ne sera pas accompagnée d’une perception douloureuse, et il n’y aura de douleur qu’à la deuxième, à la troisième, et surtout à la quatrième vibration. ^
C’est ce qui explique comment la douleur doit toujours être plus retardée que la perception, puisque les premières excitations amèneront | une vibration faible (perception sans douleur) tandis que les secondes 1 excitations amèneront une vibration forte (perception avec douleur).
Cela reste vrai, même s’il s’agit d’une excitation unique forte. Dans ce cas, la douleur ne peut survenir tout de suite, car la vibration n’atteint pas tout de suite une amplitude suffisante. i
Supposons des vibrations cérébrales analogues aux contractions mus- J culaires marquées sur cette figure.
Nous pouvons imaginer qu’il n’y a douleur que si la vibration 1 atteint une certaine amplitude, par exemple si elle arrive au niveau de ]
NOTES ET APPENDICE
la plus haute secousse myographique. Par conséquent, tant que la vibration restera au dessous de niveau, il n’y aura pas de douleur; il y aura seulement une perception, perception qui correspond au début de la courbe myographique, la conscience étant avertie, je suppose, dès qu’il y a la plus faible vibration représentée par la courbe.
Ainsi, dans tous les cas, la sensation douloureuse sera retardée, et ce retard s’expliquera bien, si l’on admet qu’une vibration cérébrale intense est nécessaire pour qu’il y ait douleur.
Une autre comparaison peut être faite entre la contraction musculaire et la vibration cérébrale douloureuse.
On voit parfois, après une excitation qui a provoqué une secousse musculaire, que le muscle reste contracturé. Sa vibration est alors prolongée, indéfinie, pour ainsi dire. Il en est de môme sans doute pour certaines vibrations cérébrales qui durent encore, longtemps après que l’excitation a disparu.
V bis. Du souvenir de la douleur et de la mémoire élémentaire.
Dans une courte notice (1) j’ai indiqué que la mémoire peut être dans une certaine mesure assimilée à la vibration prolongée du muscle ou du nerf, à la suite d’une excitation brève.
Une excitation^est tantôt efficace, tantôt inefficace. Dans certains cas, quand elle est d’intensité faible, elle n’est inefficace qu’en apparence. S’il y a eu une succession régulière de plusieurs excitations faibles, les premières ont seulement contribué à accroître l’excitabilité du nerf. Donc elles ont laissé après elles un certain changement, une vibration latente, expression incorrecte, mais qui indique cependant assez bien qu’il y a alors ébranlement moléculaire de la substance nerveuse, ébranlement qui existe, quoiqu’il soit impossible de la percevoir.
Pour le nerf et pour le muscle, cette vibration latente ne dure guère, en général, plus d’une seconde au maximum ; tandis que pour les centres nerveux et la moelle, elle est beaucoup plus longue. On démontre qu’elle existe, et on mesure sa durée maximum, en cherchant quelles sont les excitations qui peuvent provoquer un mouvement réflexe. On constate alors que des excitations électriques, isolées et faibles, provoquent un mouvement réflexe, c’est-à-dire la mise en jeu de l’activité delà moelle, môme lorsqu’elles sont séparées par des intervalles d’une minute ou de deux minutes. Cependant, si elles sont isolées complètement, c’est-à-dire séparées l’une de l’autre par un plus long intervalle.
(O Revue philosophique. 1881. ‘liO, 1°' sera.
l’homme et l’intelligence.
ces mêmes excitations peuvent être tout-à-fait incapables d'ébranler ou de faire vibrer la moelle épinière.
La figure ci-jointe indique ce phénomène. Les quatre premières excitations n’ont eu aucun effet ; mais la cinquième a provoqué un mon-
Figure 3. — Excil abililé croissanU. — Tracé myographique aoalogne aux phéoomèues de la vibration nerveuse. On peut appeler mémoire élémentaire celte propriété du sys* lème nerveux d’emmagasiner en silence et pendant longtemps les excitations successives. Dans ce tracé, l’excitation a porté sur les ganglions nerveux de l’écrevisse.
vement. (Les petits traits de la ligne S indiquent les excitations électriques; la ligne M montre la secousse du muscle). Celte vibration prolongée de la substance nerveuse, à la suite d’une excitation brève, se présente donc sous deux formes. Elle est tantôt manifeste, tantôt silencieuse. De sorte qu’après une excitation quelconque, il y a toujours vibration nerveuse; mais elle est tantôt apparente, tantôt latente.
Pour les nerfs et les muscles, cette vibration ne se compte guère que par secondes et fractions de seconde ; tandis que, pour la substance nerveuse centrale, elle peut se compter par minutes et fractions de minute.
Chaque excitation imprime aux centres nerveux une vibration (apparente ou latente) qui peut durer quelques minutes. Cela signifie que les centres nerveux conservent pendant quelques minutes la mémoire des excitations qui les ont atteints.
11 nous paraît que ce phénomène de vibration latente mérite d’être comparé à la mémoire. Qu’esl-ce, en effet, qui constitue la mémoire ? N’esl-ce pas la fixation, pour un temps très long, d’une excitation qui a ébranlé le système nerveux cérébral pendant un temps très court? En somme, la mémoire, c’est la prolongation d’une excitation.
11 est certain qu'il existe une très grande différence entre le souvenir
NOTES ET APPENDICE
d’une impression, qui persiste plusieurs années dans le cerveau, et le retentissement d’une excitation, qui persiste plusieurs secondes dans la moelle. Mais, s’il est prouvé que la propriété fondamentale du système nerveux est précisément la durée très longue de ses actions moléculaires, il est assez intéressant de rattacher une faculté de l’âme, comme la mémoire, à cette propriété fondamentale du système nerveux.
Qu’il me soit permis d’appeler mémoire élémentaire le retentissement prolongé des excitations qui font vibrer la moelle ouïe cerveau; ce sera, je crois, autre chose qu’un mot; car on trouvera lâ peut-être l’expression d’une analogie réelle entre un phénomène physiologique assez bien connu et un phénomène psychologique encore très obscur.
Tous ces faits relatifs à la douleur et à la mémoire peuvent être expliqués, je pense, par les schémas suivants. Une excitation quelconque provoque, dans la substance organisée, une vibration qui a la forme d’une onde ; cette vibration a donc un début, une période d’état et une fin. Si la vibration suivante survient alors que la vibration précédente n’est pas encore éteinte, elle viendra se surajouter à la première, et atteindra une amplitude plus grande.
Supposons alors que, pour arriver â la perception, une certaine amplitude de la vibration soit nécessaire, par exemple l’amplitude A P, tant que la vibration aura une amplitude inférieure âAP, il n’y aura aucune
Fiyiire 4 — Schéma de la vil/ralion neriieuse. — .Mêmes lettres (jiie pour la l'inure Viltraliou d’iiileusilé moyenne qui délenuiue une peroeptiou en 1’ dès qu’elle leueontie la lijine l'I>, et qui, ne rencontrant pas la ligne I), ne provoque pas de douleur. I.e retard de la perception K est, par suite de la moins rapide ascension de ta vibration, plus grand qne K de la liyure o.
perception. Si l’e.xcitation est isolée, rien n’avertira la conscience (ju une excitation quelconque est venue du dehors ; il ne se sera produit dans le système nerveux qu’une vibration latente, laquelle s’éteindra au bout
llicuET. — l^'homme et rinlellujenee. dU
470 l’homme et l’intelligence.
d’un certain temps sans avoir produit d’autre effet qu’une excitabilité plus grande.
Prenons encore le cas de cette môme excitation faible; mais supposons qu’elle se répète à des intervalles assez rapprochés pour que la seconde excitation survienne, alors que la première n’a pas achevé sa période. Il y aura une ascension progressive de l’amplitude finale ; de sorte qu’au bout d’un certain temps, à la troisième vibration, je suppose, le niveau P sera atteint. A ce moment, il y aura perception ; c’est-à-dire, quand la vibration nerveuse atteindra le niveau de perception P P'. La perception sera donc, dans ce cas, retardée, puisqu’il se sera écoulé un espace de temps entre le moment de l’excitation et le moment de la pAception.
Supposons maintenant que, pour produire de la douleur, le niveau de l’onde nerveuse, ou mieux l’amplitude de la vibration nerveuse, indiquée par l’ascension de la courbe, doit être plus élevé et atteindre par exemple le niveau D D'. Les vibrations successives faisant toujours monter le niveau de la vibration finale, celle-Ci atteindra en un moment quelconque (A"), le niveau douleur, soit la ligne horizontale D D'. Il y aura alors une sensation douloureuse, mais qui sera perçue avec un grand retard, en A”, alors que l’excitation est en R, et la perception en A'.
Tel est le cas d’excitations faibles. Mais, si l’excitation est plus forte et isolée, le schéma sera un peu différent.
Figure 5. -— Schéma de la vibration nerreiise. — Ligne S. Escilalion en 1. Ligne AUA A" étal normal. Début de la vibration en D. RD'D' vibration nerveuse. PP’ ligne do perception. DD' ligne de douleur. En P' perception: par conséquent D.A' est le temps jierdu de la perception. En D' douleur : par conséquent R.A' est le temps perdu de la douleur.
Supposons une excitation isolée. Cette excitation détermine une vibration R P', dont l’amplitude n’atteint pas le niveau de douleur ; il y aura donc simplement perception. Gomme cette perception n’a lieu
NOTES ET APPENDICE
qu’au moment où la vibration a une certaine amplitude (P' A'), elle retardera quelque peu sur le momeat de l’excitation, et un certain temps (R A') s’écoulera entre le moment de l’excitation et le moment de la perception.
Supposons un troisième cas, celui d’une excitation isolée très forte. La vibration nerveuse, qui est alors d’une grande amplitude, atteindra d’abord en P' le niveau de perception, quand l’amplitude sera égale ;i A' P'; puis en D' le niveau de douleur, quand l’amplitude sera égale à A' D'. Il y aura donc, d’abord perception, puis douleur ; la douleur retardant toujours sur la simple perception.
Ces schémas permettront, j’espère, de comprendre les diH'érentes lois étudiées précédemment, et qu’on peut formuler ainsi ;
1“ La douleur retarde sur la perception;
La perception retarde sur l’excitation ;
3" Les excitations isolées inefficaces peuvent devenir efficaces quand elles sont rapprochées ;
4» La douleur et la perception sont d’autant plus rapides que l’excitation est plus forte ;
3“ Une excitation brève provoque une vibration prolongée ;
6° Plus l’excitation est forte, plus la vibration est prolongée.