VIII. Douleur dans l’hypéresthésie et l’anesthésie
Ainsi qu’on l’a remarqué peut-être, je n’ai guère traité ici que de la douleur physiologique, et somatique, non de la douleur morale, ni de la douleur imaginaire.
La douleur morale, intellectuelle, est un phénomène trop complexe pour qu’il soit facile d’en donner la formule. Le général qui voit son armée se débander, le poète dont l’œuvre est tournée en dérision par le public, le paysan qui a son champ dévasté par la grêle, éprouvent les uns et les autres une vive douleur ; mais, quoique le mot soit le même, on ne peut guère comparer la sensation qu’ils éprouvent à la sensation pénible que donnent une brûlure, une incision d’abcès, ou une névralgie.
Il y a aussi des douleurs imaginaires, et comme des hallucinations de la douleur. De même qu’il y a des hallucinations de la vue et de l’ouie, sans excitation préalable du nerf optique ou du nerf acoustique, de même, sans traumatisme ou altération du nerf sensitif, il peut y avoir sensation douloureuse.
Ainsi souvent, quand nous rêvons, nous ressentons des douleurs épouvantables, et cependant il n’y a pas là d’excitation nerveuse forte pour la provoquer. Il est inutile de rappeler les nombreux exemples qu’on a souvent donnés à cet égard. La piqûre d’une épingle pendant notre sommeil nous fait songer qu’une lance nous traverse de part en part, et nous ressentons autant de douleur que si ce traumatisme imaginaire était réel.
Chez les somnambules, on peut aussi provoquer de vives douleurs imaginaires. Mais comme, en fait de douleur, tout est subjectif, ces douleurs imaginaires deviennent réelles. En effet, quelle différence y a-t-il entre croire souffrir et souffrir? S’imaginer qu’on est malheureux, c’est être malheureux ; et il en est de même pour la douleur. Une somnambule à qui je disais que je lui avais coupé le doigt poussait des cris de douleur, comme si j’avais réellement fait l’opération. Ne souffrait-elle pas en réalité?
On sait que, pendant le somnambulisme, il y a presque toujours de l’anesthésie. K’est-ce pas alors un phénomène assez curieux de voir la sensibilité à la douleur persister, comme sensation subjective, alors que cette même sensibilité ne peut plus être éveillée par les excitations ordinaires? C’est comme un aveugle qui aurait des hallucinations de la vue.
NOTES ET APPENDICE
La douleur peut donc exister sans excitation périphérique. Tout se passe comme si le centre de la douleur pouvait être mis en jeu par des excitations centrales, psychiques, aussi bien que par des excitations périphériques, traumatiques.
On a parfois observé un état d’hyperesthésie du système nerveux central tel que les plus faibles excitations deviennent extrêmement douloureuses.
C’est en général dans les maladies chroniques, portant, soit sur le nerf, soit sur la moelle, que s’observe celte susceptibilité nerveuse extrême.
Dans son ouvrage remarquable, devenu maintenant classique, sur les plaies des nerfs, M. Weir Mitchell donne quelques exemples de ces hypéreslhésies. C... eut le nerf médian et le nerf cubital déchirés par une balle; quelques jours après, il souffrait tellement que le moindre contact, même le pas d’un visiteur, causaient une exacerbation insupportable. On lui réséqua deux ou trois pouces du nerf médian. Le malade prétendit qu’il n’en recevait aucun soulagement, et ses souffrances, au lieu de diminuer, ne firent que s’accroître. Le simple froissement du papier lui causait des douleurs atroces. Pendant un jour ou deux après son opération, il n’était plus le même, suivant son expression. S... blessé par une balle au creux axillaire du côté droit, eut une névrite, qui au bout d’un mois atteignit son maximum d’intensité. Les bruits, les vibrations, le contact des corps secs, réveillaient ses souffrances. Le frottement de ses bottes lui produisait une sensation insupportable à laquelle il remédiait en mouillant ses bas... 11 fait usage de gants ouatés qu’il humecte fréquemment. Il craint par-dessus tout qu’on imprime le moindre mouvement ii sa main droite, et il manifeste un nervosisme et des dispositions hystériques telles que les personnes en relation avec lui le croient atteint de folie... Il finit par guérir, et ses douleurs disparurent, mais non pas complètement, car elles reparaissent lorsqu’il entend un grand bruit, ou lorsqu’il est vivement ébranlé, par un train de chemin de fer, par exemple, ou à une émotion morale, ou à un choc un peu fort de la main jadis malade.
Sans avoir vu d’hypéresthésie centrale aussi intense, j’ai soigné une jeune fille atteinte d’ostéite vertébrale, et souffrant d’horribles douleurs que la morphine seule soulageait; elle ne pouvait cependant se résoudre il supporter la douleur de la piqûre qui lui paraissait épouvantable, comme si une douleur nouvelle, se surajoutant aux autres, eût été audessus de ses forces. Cette malade, que la morphine soulageait, avait, par suite de douleurs prolongées, été rendue pusillanime ù. ce point qu’elle ne pouvait se résigner à supporter l’injection bienfaisante.
La douleur, par son intensité même, peut finir par altérer la raison. J’en citerai des cas empruntés à Weir .Mitchell. « C..., sergent, eut une névrite atrocement douloureuse du nerf cubital, îi la suite d’une blessure
l’homme et l’intelligence.
par une balle. Il guérit incomplètement. Cependant C... déclare que ses souffrances ont altéré sa raison. Quoique elles soient bien calmées au moment où je le vois, il se plaint que son esprit a autant souffert que son corps; sa mémoire est altérée, et son caractère est devenu trèsirritable. P... à la suite d'une névrite du nerf sciatique eut des douleurs atroces. Par moments, le blessé supplie qu’on le tue...; à d’autres moments, il est étendu, les yeux ouverts, jetant des regards furieux sur les personnes qui, en pa.ssant devant son lit, déterminent des secousses qui exaspèrent ses tourments. Au bout de quelques mois d'un traitement actif, il guérit : mais, de gai et jovial qu’il était auparavant, puisqu’il avait dans sa compagnie la réputation d’un joyeux compagnon, il était devenu mélancolique et morose. La lecture lui donnait des vertiges; la mémoire des événements récents était infldèle. »
Les douleurs de l’accouchement peuvent aussi être la cause d’accès de manie passagère.
Dans les maladies chroniques accompagnées de longues souffrances, quel est le médecin qui n’a remarqué le changement de caractère, l’irritabilité, le nervosisme des malades? La moindre chose les contrarie ou les met en colère. Les goutteux, les rhumatisants, les névralgiques, les phtisiques à la dernière période, sont souvent dans ce cas.
On aurait pu croire que des douleurs prolongées émoussent la sensibilité, et finissent à la longue par devenir supportables. On voit qu’il n’en n’est rien. Les douleurs prolongées éveillent à la longue une telle excitabilité que le système nerveux devient, par l’effet de la douleur, beaucoup plus intolérant qu’il était d’abord.
La seule habitude que l’organisme ne puisse prendre, c’est l’habitude de la douleur.
On ne saurait attacher trop d’importance à la douleur physique (1). .lamais je ne dirai ; « Douleur, tu n’es qu’un mot ! » Je suis fermement convaincu que la douleur est le seul et l’unique mal.
Je voudrais cependant qu’on comprît bien ma pensée. Vais-je prétendre que tout le bien réside dans ma santé à moi, et dans mon bienêtre, alors que tout le mal est en mes souffrances ? Von certes ! la douleur physique est le seul mal, parce que nous devons comprendre à la fois notre propre douleur, et celle de nos semblables. Si nous faisons cet effort d’intelligence, nous dégageant de notre égoïsme naturel, de manière à envisager non seulement notre douleur, mais encore celle des autres, nous pouvons généraliser celte loi simple, et dire que la douleur (de soi et des autres) est le seul et l’unique mal.
Nos proches, nos compatriote.^, nos frères en rimmanité, seraient
(1) Certains sentimenis affectifs sont si puissants qnc, s'ils sont troublés, la donlcur gni en résulte est aussi forte que la plus cruelle doiilcur physique. La mère qui voit mourir son flis ; l’amant, au lit de mort de sa mailresse, éprouvent uae douleur de ce genre.
NOTES ET APPENDICE
heureux, s’ils ne soull’raient ptis. Notre devoir est donc de les protéger contre la souffrance et la douleur. Leur souffrance et leur douleur, voilà le mal.