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IX. Quelques exemples de dégoût instinctif

Ce qui complique beaucoup les phénomènes du dégoût, c’est qu’il y a dans ce sentiment deux choses tout à fait distinctes. Il y a dans le dégoût une part qui est héréditaire, et une autre part, qui est acquise.

Il est d’abord des dégoûts auxquels nous ne pouvons nous soustraire, comme, par exemple, l’amertume des alcaloïdes et la fétidité des corps putréfiés. Les sensations provoquées alors s’imposent à nous, quelles que soient nos habitudes et notre éducation. Il n’existe peut-être pas d’homme qui ne trouve amer le goût de la quinine, et fétide l’odeur d’un cadavre putréfié.

Mais, par le fait de la civilisation, de l’éducation, de l’habitude, nous avons acquis des dégoûts nouveaux, factices. Ceux-là sont extrêmement variables selon les individus, les nationalités, les usages. C’est ce qui explique la répugnance que nous éprouvons parfois pour certains mets qui sont très recherchés par d’autres nations.

Au fur et à mesure que l’intelligence se développe, et que la civilisation s’élève, le goût et le dégoût deviennent plus affinés. Il ÿ a une éducation pour le dégoût comme pour toutes les facultés de l’àme; et à ce point de vue les peuples policés et civilisés sont en progrès sur les peuples à demi-sauvages.

Ainsi, par exemple, j’ai vu des Arabes manger le couscoussou (morceaux de mouton accommodés avec du riz) sans se servirde fourchettes : la viande était placée dans un grand plat, et chacun, dans l’assemblée, prenait avec la main une poignée de riz et un morceau de viande, sans que cette pratique leur parût le moins du monde dégoûtante.

Certes, dans la propreté que nous exigeons maintenant, nous autres Européens, pour les usages quotidiens de la vie, il n’y a aucun instinct héréditaire. C’est seulement le développement et le perfectionnement du goût. Les enfants n’ont aucune propreté native, et ce n’est qu’à force d’éducation qu’on arrive à la leur faire connaître.

Les animaux ne comprennent pas la propreté comme nous ; et leurs instincts, à cet égard, sont bien différents de notre éducation. Les chiens, quand ils rencontrent une charogne, souvent se roulent sur cette charogne. C’est un instinct dont l’origine me paraît difficile à expliquer. D’ailleurs, entre beaucoup d’animaux, les chiens sont peutêtre ceux chez qui le sentiment du dégoût est le moins fort. Il n’y a guère que les substances amères qui leur répugnent, et aussi les chairs

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putréfiées. On sait qu’ils mangent des excréments, et qu’ils retournent à leur vomissement.

Cependant les chiens ont un certain dégoût pour leurs excrétions. Un chien tenu à la niche fera tous ses efforts pour ne pas salir l’endroit où il couche. C’est peut-être là un fait non d’instinct, mais d’intelligence; car les tout jeunes chiens ne font pas ainsi, et salissent leur niche et leur litière.

Les oiseaux tout petits n’ont aucune notion de propreté; mais cet instinct se développe à mesure que croît leur intelligence. D’ailleurs, lorsque les jeunes oiseaux font tomber leurs excréments dans le nid, ils sont châtiés par les parents qui leur apprennent à les rejeter au dehors. J’ai vu cela souvent chez de jeunes moineaux que j’élevais en cage avec leurs parents.

Chez la plupart des animaux, la propreté consiste beaucoup plus dans le soin du tégument extérieur et sa protection contrôles souillures, que dans la propreté de l’alimentation. Un oiseau se baigne d’abord ; puis il boit l’eau de son bain; il lui faut pour se laver une eau plus propre que pourboire. Beaucoup d’animaux, alors qu’ils sont très négligents pour la propreté de leur alimentation, mettent beaucoup de soin au bon étal de leur fourrure.

Les singes, quoique mangeant les objets les plus dégoûtants, ont un genre de propreté spéciale qui consiste en la poursuite acharnée des parasites.

Quand deux singes sont réunis, s’ils ne se battent pas, ou s’ils ne font pas l’amour, ils se cherchent soigneusement leurs puces ou leurs poux. Ils passent ainsi de longues heures à s’examiner réciproquement, faisant la revue de chaque poil, aûn de découvrir les parasites qui peuvent s’y abriter.

En réalité, le dégoût est, comme la douleur, une fonction intellectuelle, et elle n’acquiert son plein développement que chez l’homme.

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