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XVII. Les effets du hachich

L’étude toxicologique du hachich est encore bien incomplète, comme l’étude chimique de cette substance (1).

A diverses reprises j’ai tenté cette étude, et je fus toujours arrêté, d’une part par l’impossibilité de préparer des quantités convenables et dosables de substance active ; d’autre part par le manque de réactions psychiques caractéristiques chez les animaux.

Les difficultés chimiques sont très grandes. On peut, en distillant beaucoup de chanvre indien, obtenir quelques gouttes d’une essence que Personne a nommée le cannabène. Mais il ne me paraît pas prouvé que le cannabène soit la partie active du hachich. En effet, ayant distillé une notable quantité de hachich recueilli depuis près de cinq ans, (qui avait peut-être perdu son activité), j’ai obtenu cinq à six grammes de cannabène impur, qui s’est montré, sur des lapins, sur des chiens, et sur des grenouilles, d’une innocuité surprenante.

Le hachich, tel qu’on le prépare en Egypte et en Syrie, me paraît plus puissant que celui qu’on peut se procurer en Algérie. L’extrait gras et le dawamesc m’ont toujours semblé les meilleures préparations. La teinture de chanvre indien que préparent les pharmaciens de Paris est une trèsmauvaise préparation, comparée au hachich qu’on vend dans les bazars du Caire ou de Damas. L’ivresse que produit l’extrait alcoolique survient très-difficilement, avec de très fortes doses, et met beaucoup de temps à disparaître, tandis que l’ivresse produite par le dawamesc est plus rapide,

(l) Vi[\a.rà. Thèse inauffurate. Paris, 187“2. Grimanx, id, Dertliault, id. Paris, 18‘i4- Giraud. L'art de faire varier les effets du hachich. — L'Encéphale, 1, p. 418. Davidson- Influence du hachich sur la folie. — Journal of mental science. 1883. p. 493. C’est dan® le travail de M. Villard qu'on trouvera les faits les plus intéressants.

l’homme et l’intelligence.

plus passagère, et produit des effets psychiques plus accentués. Si l’on veut bien juger des effets psychiques, si intéressants, du hachich, il est donc préférable d’employer les préparations orientales; mais elles s’altèrent assez facilement. Exposées à l’air, ou même conservées dans une boite, elle perdent bientôt leur activité.

Depuis l’époque où j’ai commencé mes expériences, j’ai trois ou quatre fois repris du hachich, et j’ai été fort étonné de voir que je devenais de plus en plus sensible à l’action de ce poison.

Ainsi, pour obtenir les mêmes effets sur moi et sur les personnes qui en prenaient en même temps que moi, il fallait d’abord la même dose (en 1873). En 1880, la moitié de la dose suffisait. Enfin, l’année dernière, avec le quart de la dose qu’avait prise simultanément un de mes confrères, j’ai été certainement plus enivré que lui.

Toute cetle question du hachich, de sa préparation, de sa toxicité, de son action thérapeutique ou psychique, serait à reprendre complètement; car nous sommes en pleine ignorance sur ce point ; et la pénurie de recherches sérieuses est vraiment surprenante. Assurément c’est un sujet difficile ; mais on serait assuré de trouver des résultats intéressants.

Dans la dernière expérience que j’ai faite sur moi, j’ai été très frappé delà persistance vraiment prodigieuse des phénomènes de l’empoisonnement. J’avais pris le soir, à 8 heures, environ 50 centigr. d’extrait alcoolique. L’ivresse commença à onze heures du soir, et ne dura à l’état aigu que deux ou trois heures. Le lendemain, pendant toute la journée, j’en ressentais très nettement les effets. Il en fut de même le surlendemain, et, trois jours après, tout n’était pas encore dissipé. A certains moments, je sentais mes idées prendre une direction différente de celle que je voulais leur donner. Je n’étais certainement pas revenu tout à fait à l’état normal.

Ce qu’il y a de caractéristique dans la période secondaire du hachich, alors que les phénomènes aigus de l’ivresse se sont dissipés, c’est l’impossibilité où l’on se trouve de suivre une idée avec persistance. L’idée qu’on veut approfondir et développer donne naissance à toute une série de conception latérales qui jaillissent en abondance, involontaires, jusque au moment où, surpris par ces idées qu’on n’a pas évoquées, on se réveille, et on retourne à l’idée première, par un effort de volonté.

C’est quelque chose d’analogue à ce qu’on appelle la rêvassene. Dans cet état, en effet, on ne se préoccupe pas de donner aux conceptions une marche bien arrêtée. On les laisse aller à la dérive, sans les guider vers tel ou tel but bien arrêté.

Le mot divagation exprime parfaitement cet état, et on ne saurait trouvmr de meilleure expression pour l’indiquer.

Remarquons que cette divagation est tout intime, et ne se traduit par aucun phénomène extérieur. Peut-être trouvera-t-on quelque lenteur

NOTES ET APPENDICE

dans la parole, quelque impuissance dans la composition. En tous cas nul geste, nul acte ne viennent révéler à l’étranger l’état anormal de notre intelligence.

Mais que la dose de hachich soit plus forte, ou qu’il s’agisse de la période aigüe de l’empoisonnement, alors ces idées collatérales deviendront plus rapides, plus nombreuses, surtout plus puissantes ; et l’acte suivra immédiatement la divagation.

Ainsi mon ami le Df Danillo, rentrant chez lui à une heure du matin, peut très bien penser qu’il va être attaqué par des rôdeurs ; mais cette idée, n’étant nullement motivée, sera passagère, ne laissera aucune trace, et ne déterminera aucun acte, aucun geste. Si au contraire il est hachiché, cette pensée sera accompagnée d’un geste soudain. En effet, une nuit, après avoir pris du hacbicb, il fait cette même promenade ; il s’imagine qu’on va l’attaquer, et immédiatement porte les mains à sa ceinture pour vérifier s’il a des pistolets.

Ce geste immédiat, conforme à la pensée intérieure, est caractéristique de l’ivresse hachichique ; mais il faut une dose beaucoup plus forte pour déterminer un acte. Le geste, c’est la traduction d’un sentiment. L’acte est la traduction d’une détermination volontaire. Pour qu’il y ait acte délirant, il faut une dose très forte ; pour qu’il y ait geste, une dose plus modérée suffit : et enfin une dose assez faible provoque des idées délirantes qui ne sont accompagnées, ni d’actes, ni de gestes. L’individu intoxiqué paraît calme, alors qu’en dedans il est agité par des idées tumultueuses et délirantes. Alors il éprouve le besoin d’être rassuré par les personnes étrangères et dit à ses voisins : « N’est-ce pas que je suis bien pris ?» On a peur de soi-même, et des sottises qu’on peut commettre; et on est vraiment très étonné de voir les personnes qu’on interroge répondre qu’il n’y a rien de visible, et qu’on paraît tout à fait dans son bon sens. En un mot il y a contradiction entre l’état extérieur qui est très calme, et l’état intérieur qui est très agité.

Convaincu de la différence d’action qui existe entre le hachich qui vient d’Orient, préparé par les méthodes empiriques des pays, et l’extrait qu’on obtient dans les pharmacies de Paris, j’ai essayé de le préparer par les méthodes orientales, en faisant un extrait gras. — Il est possible que la graisse dissolve, beaucoup mieux que l’alcool, le principe actif du chanvre.

Pour cela j’ai fait bouillir pendant plusieurs heures, avec 250 grammes de beurre et oOO grammes d’eau, 500 grammes de sommités des Heurs du Cannabis Indica, que j’avais fait venir de Biskra.

A plusieurs reprises j’ajoutai de l’eau pour remplacer celle qui s’était évaporée, et, finalement, en passant le tout à chaud dans un linge, j’obtins un liquide brunâtre aqueux, très épais, qui fut jeté; et un liquide gras (beurre fondu) fortement coloré en vert.

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Cet extrait gras n’a pas été dosé au point de vue de sa teneur en substance active ; mais j’ai expérimenté ses effets physiologiques, et j’ai constaté qu’ils étaient fort intenses.

On peut faire une pâte de ce beurre avec de la farine ; on obtient ainsi des boulettes qu’on peut administrer aux animaux ou prendre soimême. J’ai étudié les effets de cette substance sur un cbien ; et j'ai pu ainsi constater un fait qui, â ma connaissance, n’avait pas encore été établi, c’est l’identité presque parfaite des effets de l’essence du Cannabis avec l’essence d’absinthe.

La chienne empoisonnée ainsi a présenté les symptômes suivants, qui ressemblent, comme on va voir, à ceux de l’absinthe.

1» Excitabilité exagérée, secousses fibrillaires et légers tremblements convulsifs dans la plupart des muscles, muscles du tronc, du cou surtout.

2° Par suite de cette excitabilité exagérée, il y a une impuissance du mouvement. Chaque contraction musculaire se fait avec des contractures; l’animal marche tout-à-fait comme un chien légèrement strychnisé; avec des soubresauts, des irrégularités qui témoignent de l’activité exagérée de la moelle.

3° Excitabilité plus marquée à la suite des excitations sensorielles, coïncidant avec un état semi-comateux. L’animal est assoupi, dormanl debout, indifférent à peu près à tout ce qui l’entoure ; oscillant sur ses jambes sans pouvoir rester en équilibre. Souvent même, au milieu de son sommeil debout, il est entraîné et tombe. Si alors on fait un bruit soudain, ou mieux encore si l’on approche vivement la main de ses yeux ; aussitôt il fait un bond, semble extrêmement effrayé, et essaie de courir pour échapper à ce qu’il redoute : on peut donc admettre qu’il y a, sinon hallucination véritable, au moins illusion sur les objets extérieurs, qui apparaissent tout différents de ce qu’ils sont en réalité.

4“ Il y a de l’anesthésie musculaire, et, quelle que soit la position baroque qu’ont prises les pattes, il reste indéfiniment dans cette position.

Ces phénomènes, somnolence, anesthésie musculaire, excitabilité sensorielle exagérée, font que l’animal empoisonné par le hachich ressemble, â beaucoup d’égards, à l’animal dont les lobes cérébraux ont été détruits. J’ai, en effet, montré que l’ablation du cerveau fait perdre â l’animal opéré le pouvoir d’inhibition ; il est devenu farouche, sauvage, tressaillant au moindre bruit, ne s’arrêtant plus quand il a commencé â fuir. Cependant il est à demi engourdi, et son assoupissement coïncide avec une excitabilité plus grande aux excitations venues du dehors.

L’attitude générale est caractéristique ; l’incoordination musculaire, le manque d’équilibre, la position prolongée qu’il tient, gardant le nez collé au mur, les attitudes non réformées des pattes, tout cet ensemble

NOTES ET APPENDICE

établit une certaine conformité de l’empoisonnement par le bachich avec les lésions des hémisphères cérébraux.

C’est aussi ce qu’on voit dans l’empoisonnement par l’absinthe. Seulement, avec l’absinthe, les phénomènes convulsifs sont beaucoup plus marqués qu’avec le hachich. (1) Il y a plus de stupeur dans le hachich; il y a plus de convulsions dans l’absinthe.

En somme, on peut supposer que le hachich est, par excellence, poison des circonvolutions célébrales.

J’ai aussi essayé de voir si des chiens, empoisonnés une première fois, sont devenus plus sensibles à l’action du poison. Il m’a paru qu’il en était ainsi. Une chienne de douze kilogrammes, qui avait déjà subi deux fois depuis un mois l’empoisonnement par le hachich, reçut la môme dose qu’un petit chien de cinq kilogrammes, et elle ne fut pas beaucoup moins malade. Chez ces deux animaux il y eut de l’excitabilité sensorielle, des contractures, des frémissements fibrillaires, situation défectueuse des membres, état semi-comateux coïncidant avec l’excitabilité exagérée. En outre, j’ai noté un abaissement manifeste de la température, qui descendit chez l’un et l’autre à 35°.

Chez le petit chien, les phénomènes se prolongèrent quelque temps ; et, trente heures après l’ingestion du poison, il avait encore un peu de paraplégie des membres postérieurs.

J’ai aussi essayé récemment d’étudier les effets du hachich fumé. Avec quelques-uns de mes amis et de mes confrères, nous avons fait cet essai, mais nous ne réussîmes pas à provoquer de phénomènes psychiques bien caractéristiques. 11 y eut une sorte d’hébétude calme, béatitude paresseuse de l’esprit, mélée à un peu d’excitation. La fumée du hachich procure une sorte de somnolence gaie, qui disparaît très vite, dès qu’on cesse de fumer.

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